De Thatcher à Starmer : Quel étrange monde ! Par Hatim Betioui

De Thatcher à Starmer : Quel étrange monde ! Par Hatim Betioui

L’œuvre de Margaret Thatcher lui a survécu, tandis que celle de Keir Starmer ne laissera certainement aucune trace

1
Partager :

Trente-six ans séparent la chute de Margaret Thatcher de celle de Keir Starmer. Pourtant, les circonstances de leur départ présentent d'étonnantes similitudes : tous deux ont été poussés vers la sortie par les membres de leur propre camp, illustrant une constante de la politique britannique où les plus redoutables adversaires d'un dirigeant se trouvent souvent au sein de son propre parti.

Hatim Betioui

Que les circonstances de la démission de Margaret Thatcher de la tête du gouvernement britannique, il y a près de trente-six ans, ressemblent à celles du départ de Keir Starmer, lundi dernier ! Tous deux ont été renversés par leurs plus proches alliés.

Comme les ministres et députés du Parti conservateur avaient contraint Margaret Thatcher à quitter le pouvoir en 1990, par crainte de perdre les élections générales, nombre de leurs homologues travaillistes d’aujourd’hui ont estimé que le maintien de Keir Starmer affaiblirait les chances électorales du parti à l'avenir.

Dans les deux cas, le problème ne se limitait pas à une éventuelle défaite lors d'élections générales, mais traduisait surtout une perte de confiance au sein même du parti au pouvoir.

Deux destins politiques aux trajectoires parallèles

Margaret Thatcher a dirigé le Royaume-Uni pendant onze ans et demi avant de quitter le pouvoir dans une scène mélodramatique en 1990, abandonnée par ses plus fidèles compagnons au sein du Parti conservateur. Parmi eux figuraient Geoffrey Howe, ancien vice-Premier ministre et ministre des Affaires étrangères, ainsi que Michael Heseltine, ancien ministre de la Défense, qui s'était porté candidat contre elle à la direction du parti.

Son image de « Dame de fer », ses trois victoires successives aux élections générales de 1979, 1983 et 1987, son succès dans la guerre des Malouines contre l'Argentine, ainsi que son rôle dans la constitution de la coalition internationale qui chassa les forces irakiennes du Koweït, n'ont pas suffi à la maintenir au pouvoir.

Keir Starmer, lui, a quitté ses fonctions moins de deux ans après la victoire écrasante remportée par le Parti travailliste aux élections de 2024.

Bien qu'il ait affirmé vouloir résister à toute tentative de le renverser, il a finalement été contraint de partir, notamment après que plusieurs de ses principaux ministres, dont la ministre des Affaires étrangères Yvette Cooper et le ministre de l'Énergie Ed Miliband, lui eurent demandé de se retirer. Plus de cent députés sur les 403 que compte le groupe travailliste ont également appelé à sa démission.

« Quel étrange monde ! »

À la fin des années 1980, la popularité de Margaret Thatcher s'était fortement érodée sous l'effet de la colère suscitée par la Poll Tax, la « taxe individuelle », qui avait provoqué de vastes manifestations et des émeutes. Le Parti conservateur traversait en outre de profondes divisions sur la question européenne et sur l'avenir des relations avec le continent.

Les sondages montraient alors que le recul de popularité ne touchait pas seulement Margaret Thatcher, mais l'ensemble du parti. La perspective d'une défaite électorale grandissait, nourrissant la conviction qu'un nouveau visage était indispensable pour sauver l'avenir politique des conservateurs.

Margaret Thatcher quitta définitivement le 10 Downing Street le 28 novembre 1990. En montant dans sa voiture officielle, elle éclata en sanglots, profondément meurtrie par ce qu'elle considérait comme la trahison de ses collègues au moment le plus décisif.

Le paradoxe est que son successeur, John Major, mena le Parti conservateur à la victoire lors des élections de 1992, moins de deux ans plus tard. Ce succès conforta de nombreux responsables du parti dans l'idée que le départ de Margaret Thatcher était nécessaire pour conserver le pouvoir et que leurs craintes étaient fondées.

Margaret Thatcher résuma elle-même son drame politique par cette phrase : « Quel étrange monde ! », exprimant ainsi l'ironie d'un parti qui l'avait portée au sommet du pouvoir avant d'être celui qui l'en avait finalement écartée.

Les raisons du départ de Starmer

Dans le cas de Keir Starmer, les raisons de son départ sont multiples. La première tient au recul de la popularité du Parti travailliste, alors que le parti d’extrême droite Reform UK, dirigé par Nigel Farage, enregistrait une progression spectaculaire dans les sondages et lors des élections locales de mai dernier.

Le Parti travailliste a également été confronté à une fronde interne croissante, tandis que les doutes se multipliaient quant à la capacité de Starmer à conduire le parti vers une nouvelle victoire. Les résultats décevants des élections locales ont encore accentué les pressions, alimentant les appels internes à un renouvellement de la direction du parti. Ses détracteurs lui reprochaient notamment un manque de vision politique clairement définie.

La nomination par Starmer de Peter Mandelson, figure emblématique du gouvernement de Tony Blair, au poste d'ambassadeur à Washington, a également suscité de nombreuses critiques, venant s'ajouter aux griefs déjà formulés contre lui.

Le coup de grâce est intervenu avec l'émergence d'un rival de poids au sein du Parti travailliste : l'ancien ministre Andy Burnham. Sa récente victoire lors d'une élection législative partielle a renforcé sa position et ouvert la voie à une possible accession au poste de Premier ministre.

Le legs durable de Thatcher

Si le « thatchérisme » a pris fin avec le départ de Margaret Thatcher du pouvoir, il lui a survécu comme doctrine politique et économique.

Nul ne peut nier la profonde transformation qu'elle a imprimée à l'économie britannique, voire mondiale, à travers les vastes privatisations des entreprises publiques, la réduction du pouvoir des syndicats, la promotion de l'économie de marché, la diminution du rôle de l'État dans l'activité économique et l'encouragement à l'accession à la propriété ainsi qu'à l'actionnariat populaire.

Ces orientations ont perduré après son départ et nombre d'entre elles sont devenues des éléments du consensus politique britannique. Lorsque le Parti travailliste est revenu au pouvoir en 1997, il a lui-même repris une grande partie de cet héritage, renonçant aux politiques de nationalisation et à l'économie dirigée. Peter Mandelson résuma cette évolution par une formule restée célèbre : « Nous sommes tous des thatchériens désormais. »

Il en va autrement de la « starmerie », si tant est qu'elle ait existé ?

Elle n'aura été alors qu'un souffle électoral passager qui a traversé la Grande-Bretagne pendant un bref moment avant de s'évanouir, sans laisser d'empreinte politique durable.

lire aussi