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L’axe Madrid-Rabat : le socle de l’audace espagnole 2/2 – Par Adnan Debbarh
Le roi Mohammed VI et le premier ministre espagnol Pedro Sanchez à un repas iftar, à la résidence royale à Salé, au Maroc, le 7 avril 2022. En soutenant le plan d’autonomie proposé par le Maroc pour le Sahara occidental, le gouvernement espagnol met fin à une ambiguïté diplomatique entretenue pendant près de quatre décennies, ouvrant la voie à une normalisation spectaculaire des relations bilatérales.
À travers deux chroniques consacrées à la diplomatie espagnole, Adnan Debbarh propose une lecture stratégique d’un moment marqué par la recomposition des équilibres internationaux. La précédente chronique analyse les tensions apparues entre Madrid et Washington autour de l’usage des bases militaires américaines, révélant les limites et les ambitions d’une autonomie stratégique que l’Espagne tente d’esquisser au sein de l’Alliance atlantique. La seconde se tourne vers le flanc sud de la péninsule ibérique et met en lumière le rapprochement décisif entre Madrid et Rabat amorcé en 2022 autour de la question du Sahara. En soutenant le plan d’autonomie marocain, l’Espagne a profondément redéfini son environnement stratégique méridional, stabilisant une relation longtemps marquée par les crises. Ensemble, les deux analyses montrent comment la sécurisation du voisinage sud constitue l’un des ressorts qui permettent aujourd’hui à Madrid d’élargir, avec prudence, ses marges de manœuvre diplomatiques dans un contexte où les dynamiques du Maghreb, du Sahel et de l’espace atlantique demeurent étroitement liées aux rivalités géopolitiques mondiales.

Adnan Debbarh*
Toute politique étrangère repose sur une règle implicite que les diplomates connaissent bien : un État ne peut se permettre d’élargir sa liberté stratégique que lorsque son voisinage immédiat est stabilisé. À première vue, la posture plus affirmée de l’Espagne face à Washington pourrait apparaître comme un pari audacieux, voire comme une forme de donquichottisme diplomatique. Mais cette lecture manque un élément essentiel : au moment même où Madrid teste les limites de son autonomie au nord, elle a profondément reconfiguré son environnement stratégique au sud.
Le tournant remonte à 2022. En soutenant explicitement le plan d’autonomie proposé par le Maroc pour le Sahara occidental, le gouvernement espagnol met fin à une ambiguïté diplomatique entretenue pendant près de quatre décennies. Officiellement, Madrid s’était toujours efforcée de maintenir une position d’équilibre entre Rabat et Alger, tout en laissant la question saharienne dans le cadre onusien. La décision de Pedro Sánchez rompt avec cette prudence. Elle aligne l’Espagne sur une position que le Maroc défend depuis longtemps et que les États-Unis ont eux-mêmes appuyée quelques années plus tôt.
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Le geste provoque immédiatement des réactions contrastées. Du côté marocain, il ouvre la voie à une normalisation spectaculaire des relations bilatérales. La coopération migratoire est rétablie, les échanges économiques s’intensifient et le dialogue politique retrouve une stabilité que les crises récurrentes avaient fragilisée. Du côté algérien, la réaction est inverse. Alger suspend son traité d’amitié avec Madrid et durcit sa posture diplomatique. La décision espagnole a donc un coût réel. Mais elle modifie profondément l’équilibre stratégique du flanc sud de la péninsule ibérique.
Pendant longtemps, la relation avec le Maroc a constitué pour l’Espagne une zone de vulnérabilité permanente. Les tensions autour de Ceuta et Melilla, les crises migratoires ou les épisodes diplomatiques imprévisibles ont régulièrement rappelé à Madrid la fragilité de son voisinage méridional. En rétablissant un partenariat stable avec Rabat, l’Espagne réduit l’un des principaux leviers de pression susceptibles d’affecter sa politique extérieure.
L'année 2026 a d'ailleurs donné à cette convergence une traduction concrète. En février, Madrid a accueilli des négociations inédites réunissant pour la première fois toutes les parties prenantes au conflit saharien. Ces discussions, parrainées par Massad Boulos, émissaire personnel de Donald Trump pour l'Afrique, portaient une ambition claire : faire adopter le plan d'autonomie marocain comme base unique de résolution. En accueillant ce processus, l'Espagne ne se contentait pas de soutenir Rabat. Elle devenait l'exécutrice d'une volonté américaine, confirmant que la stabilisation du Maghreb reste, pour Washington, une priorité stratégique.
Cette évolution s’inscrit dans une dynamique plus large. Depuis plusieurs années, les États-Unis accordent une attention croissante à la stabilisation du Maghreb et du Sahel. L’instabilité sahélienne, la progression des groupes jihadistes et la compétition stratégique avec d’autres puissances ont redonné à cette région une importance particulière. Dans ce contexte, le Maroc apparaît comme l’un des rares acteurs capables de jouer un rôle stabilisateur : armée modernisée, réseaux diplomatiques étendus en Afrique et capacité d’influence religieuse et politique dans plusieurs pays du continent.
En soutenant la position marocaine sur le Sahara, Washington a contribué à consolider ce partenaire régional. Lorsque Madrid opère son propre revirement en 2022, elle ne s’inscrit donc pas en rupture avec la logique américaine. Au contraire, elle se place dans un cadre stratégique compatible avec les orientations de Washington dans la région.
Les conséquences de cette reconfiguration dépassent le cadre bilatéral. Dans la nouvelle architecture régionale, le Maroc se voit implicitement confier un rôle de pilier de la stabilité sahélienne, au bénéfice d'intérêts occidentaux que Washington ne peut qu’apprécier. À l'inverse, l'Algérie, marginalisée et privée de son partenaire européen historique, accentue ses tentatives de rapprochement avec Moscou, complexifiant encore l'équation sécuritaire. Quant au Polisario, son objectif indépendantiste se trouve de facto abandonné : les discussions de février 2026 ont acté que toute négociation future se ferait sur la base du plan marocain.
C’est là que se dessine la véritable logique de la manœuvre espagnole. En stabilisant sa relation avec Rabat, Madrid sécurise son flanc sud et réduit un facteur d’incertitude majeur. Cette stabilisation lui permet de concentrer davantage son énergie diplomatique sur d’autres théâtres, notamment européens et atlantiques.
La nouvelle posture espagnole ne repose donc pas uniquement sur une volonté politique. Elle est rendue possible par un environnement stratégique plus maîtrisé.
Dans ce nouvel échiquier, l’Espagne tente de tirer parti de sa position géographique singulière. Située à la jonction de l’Europe, de l’Atlantique et de l’Afrique du Nord, elle cherche à transformer cette géographie en levier stratégique. La stabilisation de la relation avec le Maroc n’est pas seulement un ajustement diplomatique. Elle constitue la condition qui permet à Madrid d’explorer une posture plus affirmée dans d’autres dossiers internationaux.
Ainsi se dessine la cohérence du moment espagnol. Au nord, Pedro Sánchez teste les marges d’autonomie dont dispose son pays au sein de l’ordre atlantique. Au sud, l’Espagne a réduit l’une des principales incertitudes qui limitaient cette ambition. En sécurisant son voisinage méridional, Madrid s’est donné les moyens de parler plus librement ailleurs.
La véritable question n’est donc pas de savoir si l’Espagne cherche à s’émanciper de ses alliances traditionnelles. Elle consiste plutôt à comprendre comment une puissance moyenne tente d’élargir son espace stratégique en transformant son environnement régional. Et c’est précisément dans cette articulation entre géographie, alliances et calcul politique que se joue aujourd’hui la diplomatie espagnole.
*Adnan Debbarh est enseignant de Relations Internationales à l’ISCAE.