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La vie privée à l’épreuve de l’immatériel numérique - Par Dr Az-Eddine Bennani
À l’heure où l’intelligence artificielle et les plateformes numériques multiplient les traitements de données, la protection de la vie privée s’impose comme une condition essentielle de la confiance numérique
À l’heure où l’intelligence artificielle et les plateformes numériques multiplient les traitements de données, la protection de la vie privée s’impose comme une condition essentielle de la confiance numérique. Dans cette réflexion, Az-Eddine Bennani plaide pour une gouvernance transparente des systèmes d’information, estimant que la souveraineté numérique du Maroc passe autant par la maîtrise des technologies que par la protection des données et la responsabilisation des acteurs.

Az-Eddine Bennani
Protéger les données pour rendre visibles, compréhensibles et gouvernables les systèmes numériques
À chaque rupture technologique, une même interrogation réapparaît : la protection de la vie privée est-elle devenue un luxe que nos sociétés ne peuvent plus se permettre ? Certains considèrent qu’à l’ère de l’intelligence artificielle, des plateformes numériques et des services personnalisés, la collecte massive de données constituerait le prix inévitable du progrès.
Cette manière de poser le débat me paraît incomplète.
La véritable question n’est pas de choisir entre l’innovation et la vie privée. Elle est de savoir dans quelles conditions une société souhaite innover, quelles garanties elle entend offrir à ses citoyens et quel niveau de confiance elle veut instaurer entre les individus, les entreprises et les pouvoirs publics.
Cette question devient d’autant plus importante que les systèmes numériques sont complexes. Leur complexité ne vient pas uniquement du nombre de logiciels, de serveurs, de réseaux ou de données qu’ils mobilisent. Elle vient aussi de leur caractère largement immatériel.
Une machine industrielle peut être observée, inspectée et localisée. Ses composants matériels sont visibles. Son fonctionnement peut être associé à un espace, à une chaîne de production et à des opérateurs identifiables. Un système numérique, en revanche, agit souvent sans que ses mécanismes soient directement perceptibles par ses utilisateurs.
Les données circulent. Elles sont copiées, croisées, transformées, stockées, transférées et parfois réutilisées dans des contextes différents de celui dans lequel elles ont été initialement recueillies. Les logiciels exécutent des traitements que le citoyen ne voit pas. Les modèles statistiques établissent des corrélations. Les systèmes d’intelligence artificielle produisent des classements, des recommandations, des profils et des prédictions.
L’immatériel ne signifie donc pas l’absence d’effets. Il signifie que les effets sont plus difficiles à voir, à mesurer, à attribuer et, par conséquent, à gouverner.
Cette question se trouvait déjà au cœur de mes recherches doctorales consacrées aux systèmes d’information, à leur performance et au paradoxe de Solow. Les investissements informatiques étaient visibles, mais une grande partie de leur valeur demeurait immatérielle : meilleure circulation de l’information, coordination, apprentissage organisationnel, qualité des décisions et transformation des pratiques.
Il existe également un problème d’alignement. Un investissement numérique ne produit pas automatiquement de la performance. Il doit être cohérent avec la stratégie, les processus, les compétences, la culture de l’organisation et les attentes des utilisateurs.
La protection de la vie privée doit être comprise à partir de cette même complexité. Une donnée isolée paraît souvent anodine. Croisée avec d’autres, elle peut révéler un profil, des habitudes, des préférences ou permettre à un système d’intelligence artificielle d’inférer des caractéristiques qu’aucune personne n’a explicitement communiquées.
C’est pourquoi la transparence ne peut être réduite à une longue politique de confidentialité. Les organisations doivent rendre intelligibles les traitements qu’elles réalisent, expliquer les finalités, les durées de conservation, les partages, les traitements algorithmiques et les responsabilités.
La protection de la vie privée n’est donc pas une opposition à l’innovation. Elle est une réponse à la complexité de l’immatériel. Plus les traitements deviennent invisibles, plus les exigences de gouvernance, de transparence et de responsabilité deviennent essentielles.
La confiance constitue aujourd’hui une composante de la performance numérique. Un système techniquement performant mais qui détruit la confiance des citoyens ou des clients finit par fragiliser la transformation numérique qu’il prétend accélérer.
Pour le Maroc, l’enjeu dépasse la seule conformité juridique. Il s’agit de construire une souveraineté numérique reposant sur la maîtrise des systèmes d’information, des données, des logiciels, des modèles d’intelligence artificielle et des compétences humaines capables de les gouverner.
La vie privée n’est pas un concept marginal. Elle est l’un des fondements de la confiance numérique. Parce que le numérique est immatériel, ses règles doivent être concrètes. Parce que ses traitements sont souvent invisibles, leur gouvernance doit être transparente. Et parce que leurs effets sont difficiles à mesurer, ils doivent être évalués avec une vigilance permanente.