Le meurtre du sergent israélien Ron Sherman - Par Mohamed Chraïbi

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Les forces de sécurité israéliennes arrêtent une femme lors d'une manifestation de sympathisants et de familles des détenusisraéliens à Gaza depuis les attentats du 7 octobre, qui ont bloqué l'autoroute Ayalon à Tel-Aviv pour demander leur libération le 10 février 2024,. (Photo AHMAD GHARABLI / AFP)

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Ce que le 7 octobre a changé – Par Mohamed Chraïbi

Le sergent Ron Sherman, 19 ans, a été enlevé le 7 octobre dans sa base militaire, à la frontière entre Israël et le nord de la bande de Gaza avec son camarade, Nick Beiser. Après s’être caché, avec d'autres camarades, dans la chambre forte de sa base toute la journée, le dernier mot de Ron à sa mère, via Wattsapp disait : « Je t'aime. Ça y est. Ils sont là. C'est fini »

« Aujourd'hui encore, je me sens coupable… il m'avait demandé au téléphone quoi faire.  Je lui ai dit de ne pas bouger de la chambre forte.  Un soldat [qui était avec lui] s'est enfui et a survécu.  Un autre s'est enfui et a été tué.  Lui et son camarade Nick ont été capturés et sont morts en captivité́ » se lamente sa mère M. Sherman.

« Les membres de l'unité chargée de porter la mauvaise nouvelle se sont présentés le jeudi 14 décembre. Ils m'ont dit que Ron avait été assassiné alors qu'il était captif du Hamas et ils ont demandé si nous souhaitions qu'une autopsie soit pratiquée. J'ai refusé. Je ne voulais pas savoir comment il était mort. Après tout, ils ont dit que le Hamas l'avait assassiné, et je sais à quel point ils sont cruels, alors pourquoi avais-je besoin de savoir quels sévices il avait subis ? S'ils l'ont décapité ou abattu ? Nous lui avons fait un enterrement militaire. Mais deux semaines plus tard, il est apparu qu'il n'y avait aucune indication que Ron avait réellement été assassiné : Le Dr Alon Krispin, directeur du Centre national de médecine légale, est venu nous voir. Il nous a révélé́ que même si [l'armée] n'avait pas pratiqué d'autopsie [après avoir récupéré le corps], ils ont fait un scanner du corps, et n'ont trouvé aucune blessure – ni par balle ou arme blanche ni éclats d’obus, ni fracture ou ni signes d’étranglement ».

Depuis, Mme Sherman furieuse, profère des accusations et exige des réponses. Sa douleur a surmonté sa peur de s’exprimer. Ses accusations visent le gouvernement, qui a abandonné son fils à deux reprises : une première fois le 7 octobre et une deuxième en abandonnant les otages entre les mains de leurs ravisseurs. Elle soupçonne Tsahal d'être responsable de la mort de son fils et de deux autres otages lors de l'assassinat d'Ahmad Randor, un haut responsable du Hamas. Dans une publication sur Facebook, Sherman accuse Tsahal d’avoir tué son fils avec un gaz létale injecté dans le tunnel où les trois otages servaient de boucliers humains à Randor.   Ron a bel et bien été assassiné, a-t-elle écrit, "Pas par le Hamas... ni par des balles perdues ni lors d'un échange de tirs. C’est un meurtre délibéré au gaz toxique.

La colère de Sherman est montée d'un cran lorsque le ministère de la Défense a retiré la pierre tombale à la mémoire de son fils sur laquelle elle avait gravé : « Enlevés, abandonnés et sacrifiés à Gaza par la faute du gouvernement lors de la tragédie du 7 octobre ». Inscription jugée insultante pour le gouvernement et l’armée. De même que les Sherman ont été réprimandés pour avoir honoré́ leur fils d’un enterrement militaire.

Le 14 décembre, deux mois et une semaine après que Ron ait été pris en otage, son corps a été retiré d'un tunnel du Hamas dans le camp de réfugiés de Jabalya, près de l'endroit où Ahmed Randor, avait été tué, un mois plus tôt lors d'une attaque de Tsahal.  Les corps de deux autres captifs, Beiser et Elia Toledano – un civil enlevé lors de la rave de Nova – également.  Les parents de Beiser ont autorisé une autopsie de leur fils, qui aboutit au même résultat :  Une mort mystérieuse. On ne sait pas exactement de quoi ils sont morts – « peut-être de sorcellerie », dit Sherman.

Quelques jours après la récupération des corps, le Hamas a publié une vidéo des trois hommes alors qu'ils étaient encore en vie, expliquant qu'ils étaient morts lors d'une opération menée par Tsahal à Jabalia.  Le père de Ron, Alex, a fait remarquer sur Facebook que dans le clip, Ron semblait être en bonne condition physique et ne montrait aucun signe de stress.

Le major-général Ghasan Alyan, commandant de l'unité où Ron avait servi, est venu à la Shivah (cérémonie du 7ème jour après l'enterrement d'un défunt). Il a déclaré que lui et le major-général (de réserve) Nitzan Alon [chef du groupe de renseignement de l'armée chargé de localiser les otages et les disparus] savaient où ils [les trois otages] se trouvaient.  Alors que, lors d'une réunion de la 551e brigade à laquelle Alex Sherman (père de Ron) avait assisté, on lui avait dit que l'armée ignorait que les otages se trouvaient dans la zone qu'elle s’apprêtait à bombarder.

"Ce n'est pas le Hamas qui m'a vaincue", résume Mme Sherman.  "Ce qui m'a vaincu, c'est ce qui se passe dans le pays."

Oh combien on comprend cette mère qui perd son enfant dans une guerre dont la légitimité fait débat, apprend ensuite que c'est l’armée de son pays qui l'a tué et non l'ennemi, que cette armée (prétendument « La plus morale au monde") cherche à dissimuler sa responsabilité par le mensonge et juge le défunt soldat indigne d'un enterrement militaire.

Au plan politico-militaire cette affaire nous éclaire sur deux questions importantes :

-       Devant la Cour Internationale de Justice et l’opinion mondiale, Israël prétend prendre le maximum de mesures pour épargner les civiles, conformément au droit international, dans la guerre qu'il mène à Gaza depuis 4 mois. Comment croire ce mensonge obscène quand on apprend les crimes que son armée commet sur ses propres soldats ?

-       la presse internationale (israélienne notamment) nous informe régulièrement du « difficile dilemme" auquel fait face Israël : Détruire Hamas ou sauver les otages. Le cas de Ron Sherman (où trois otages ont été tués délibérément pour atteindre un dirigent du Hamas) indique que le « dilemme » a été tranché aux dépens des otages. En fait ce meurtre commis le 18 novembre 2023 (date de l'assassinat d’Ahmad Randor) a été annoncé le même jour (15 décembre) que le meurtre de trois autres otages abattus « par erreur » lors de l'exode massif des Gazaouis du Nord vers le sud ordonné par Tsahal. Mais à cette date (15/12/23) on ne savait pas que Ron Sherman et ses deux camarades avaient été tués par l’armée. Le « dilemme » a-t-il jamais existé ?

On ne peut néanmoins terminer cette dénonciation des turpitudes de Tsahal sans rendre hommage au courage d'une certaine presse israélienne qui les documente pour nous. Dans quel autre pays un journal mondialement connu et reconnu (Haaretz pour ne pas le nommer) s'en prendrait-il aussi sévèrement à son armée confrontée à une guerre ?

(1)   (2)The Israeli Army Said Their Captive Son Was Killed by Hamas. Then the Pathologist Showed Up – Haaretz 29/1/24

 

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