Washington et Téhéran : du conflit militaire au conflit culturel – Par Bilal Talidi

Washington et Téhéran : du conflit militaire au conflit culturel – Par Bilal Talidi

Cette photo fournie par le bureau du président du Parlement iranien montre le président Mohammad Bagher Ghalibaf (à droite) recevant le chef de l'armée pakistanaise, Syed Asim Munir (à gauche), à Téhéran, le 24 août 2026. (Via AFP)

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Les nouvelles mesures américaines destinées à étouffer l’économie iranienne marquent une nouvelle étape dans l’affrontement entre Washington et Téhéran. Mais derrière la pression financière et les rapports de force militaires se dessine désormais, explique dans cette tribune Bilal Talidi, une bataille plus profonde, qui se joue dans les représentations collectives, les récits historiques et les ressorts idéologiques des deux sociétés.

Bilal Talidi

Un nouvel étage dans l’escalade économique

En principe, c’est ce mardi, qu’entrent en vigueur les mesures prises par l’administration américaine pour asphyxier l’économie iranienne et empêcher Téhéran d’exporter ses ressources énergétiques. Le département américain du Trésor a adopté des décisions visant cinq secteurs importants : les actifs numériques, les technologies, l’or, l’aviation et le transport maritime, auxquels le régime iranien recourt pour tenter de soutenir son économie.

Washington a également imposé des sanctions à près de 60 entités, personnes et navires, tout en avertissant les pays qui coopèrent avec l’Iran dans l’exportation de son pétrole qu’ils s’exposent à de lourdes sanctions pouvant aller jusqu’à leur exclusion du système bancaire mondial fonctionnant en dollars.

Par ces mesures, Washington a choisi de lancer une offensive économique contre les réseaux financiers iraniens à travers le monde, avec pour objectif de couper toutes les artères économiques qui permettent au régime iranien de rester debout.

Dans le langage de la stratégie, ces mesures signifient deux choses. La première est que la politique de blocus maritime imposée par Washington aux ports iraniens n’a pas atteint son objectif, qui consistait à pousser l’Iran à négocier selon les conditions américaines. L’intensification de l’escalade signifie donc que les politiques précédentes ont échoué, ou qu’elles se sont au moins révélées insuffisantes.

La seconde est que Washington ne dispose plus de beaucoup d’options pour atteindre ses objectifs dans les négociations avec l’Iran et qu’il ne croit plus à la capacité de l’option militaire à trancher la bataille.

Une pression dont les limites apparaissent

Ces mesures semblent susceptibles d’avoir un impact si l’on suppose que les États-Unis possèdent les moyens de contraindre les pays entretenant des intérêts stratégiques avec l’Iran, comme la Chine, la Turquie, le Pakistan et d’autres encore.

Mais Washington sait que cette capacité fait défaut, ou qu’elle demeure au moins limitée et peu efficace. Dès le début, la Chine a annoncé qu’elle ne se considérait pas concernée par ces mesures et qu’elle les rejetait parce qu’elles sont illégales, mais aussi parce qu’elles contribuent à aggraver les tensions régionales.

Le Pakistan, de son côté, a saisi le message et compris que l’initiative américaine ne signifiait rien d’autre qu’une invitation à mobiliser sa médiation pour sauver la situation. C’est précisément ce qui s’est produit avec la visite à Téhéran du chef de l’armée pakistanaise et ses rencontres avec différents responsables iraniens.

De la stratégie matérielle à la bataille des récits

En réalité, la bataille semble aujourd’hui s’éloigner des instruments matériels de la stratégie, c’est-à-dire des capacités militaires et des options économiques.

En disposant de moyens de guerre asymétrique, ainsi que de la capacité de perturber les équilibres régionaux et de menacer l’économie mondiale, Téhéran a rendu ces outils incapables de trancher le conflit.

La bataille se déroule, si l’on peut dire, sur le terrain des instruments psychologiques et moraux de la stratégie. Elle retrouve même, plus exactement, le sens d’un conflit civilisationnel, c’est-à-dire d’un affrontement entre récits civilisationnels.

Washington, fidèle à la vision occidentale, ne dispose que de moyens matériels pour exercer une pression sur Téhéran. Dans la perception américaine, le sentiment de faim et de pénurie éprouvé par le citoyen iranien doit nourrir une colère croissante contre un régime dont Washington estime que le peuple iranien n’a simplement pas encore trouvé le moyen de se débarrasser.

Sous l’influence de cette même vision occidentale, les États-Unis pensent également que ce blocus total provoquera de profondes divisions au sein des centres de pouvoir iraniens, faisant émerger des élites opposées à la guerre et disposées à accepter les conditions américaines pour y mettre fin, face à d’autres élites déterminées à poursuivre la résistance.

Téhéran, de son côté, puise dans la thèse du nationalisme perse et dans la référence religieuse chiite. Il considère que la résistance nationale et la résistance « karbalaïenne » ont vaincu l’ennemi et l’ont conduit à reconnaître, d’abord, l’inutilité de l’option militaire, puis celle du blocus maritime.

Le recours de Washington au degré maximal du siège financier signifie alors, dans cette lecture, que ses options arrivent à épuisement et qu’il ne manque plus aux Iraniens qu’un supplément de patience stratégique pour obtenir la victoire suprême.

La bataille se déplace dans les consciences

Le paradoxe entre Washington et Téhéran se joue aujourd’hui loin des instruments militaires de l’État, des choix de blocus ou des procédés de contournement économique. Il se joue précisément dans la conscience culturelle populaire, qui présente d’ailleurs deux configurations opposées.

Du côté américain, il existe un état de ressentiment et de colère profonde contre la politique menée par le président Donald Trump à l’égard de l’Iran. Cette guerre, du moins dans le récit des démocrates, a englouti d’énormes sommes d’argent américain pour empêcher Téhéran d’obtenir une arme nucléaire qui n’existe tout simplement pas.

Elle est également absurde parce qu’elle s’emploie sérieusement à rouvrir le détroit d’Ormuz alors que celui-ci était déjà ouvert avant la guerre. Jusqu’à présent, l’administration américaine ne trouve aucune voie lui permettant de sortir de cette guerre sans coût politique, stratégique et financier.

En face, une partie des élites et de la population iraniennes estime, sous l’effet des déclarations irréfléchies du président américain, que cette bataille ne vise pas le régime iranien, mais la civilisation perse et la nation iranienne.

Par conséquent, malgré leur opposition supposée au régime iranien, ces élites et ces catégories de la population ne peuvent, dans cette phase sensible, que le soutenir face à l’agression américaine.

La force idéologique que Washington a sous-estimée

À mon sens, la plus grande erreur commise par Washington est d’être entrée dans cette guerre en croyant disposer d’une cartographie détaillée des capacités économiques de l’Iran, de ses relations stratégiques, des méthodes employées par la flotte fantôme iranienne pour contourner le blocus économique et financier, mais aussi d’informations trompeuses sur la nature du système politique iranien, les élites sur lesquelles il repose, ses rapports avec sa base populaire, ainsi que sur ses véritables capacités militaires et celles de ses relais régionaux.

Ce que la perception américaine a négligé, c’est que la force de l’Iran réside dans l’idéologie mobilisatrice du régime. Une idéologie chiite fondée sur l’entretien d’une « culture des pleurs » historique, qui puise ses origines dans le sentiment d’une injustice historique, religieuse et confessionnelle.

C’est pourquoi le principal point de force du système politique iranien réside dans ses élites populaires mobilisées, c’est-à-dire le Bassidj, rattaché aux Gardiens de la révolution.

Cette force populaire voit son efficacité se renforcer chaque fois que « l’ennemi » commet l’erreur de s’en prendre à « l’honneur » iranien, à la « nation » iranienne ou à la « civilisation » iranienne. Elle exploite alors cette attaque pour réactiver la culture des pleurs, qui finit par se substituer à tout, y compris à la nourriture et aux moyens de subsistance.

Un conflit que le temps peut départager

En un mot, le conflit entre Washington et Téhéran oppose une puissance divisée intérieurement sous l’effet des conséquences de la guerre sur la société américaine à une puissance susceptible de s’effondrer économiquement, mais qui dispose d’une idéologie capable de préserver sa cohésion.

C’est donc un conflit que le temps finira par départager.

Pour cette raison, Téhéran mobilise les moyens limités dont il dispose pour tenir économiquement et prolonger le conflit jusqu’au 3 novembre prochain, date des élections de mi-mandat, considérées comme un référendum sur le bilan de l’actuelle administration américaine.

Téhéran espère que le choc électoral qu’il souhaite voir frapper le président Donald Trump créera les conditions permettant d’imposer les exigences iraniennes et de transformer l’architecture de la sécurité régionale dans la région.