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Souveraineté et coopération : Messages de Mohammed VI au voisin espagnol (1/2) – Par Mohamed Benabdelkader
De G à D: Felipe VI, roi d’Espagne, Pedro Sánchez, Premier ministre, Santiago Abascal (extrême droite Vox) et Alberto Núñez Feijóo (PP, opposition de droite). « Face aux déclarations irresponsables de certains milieux politiques et médiatiques et à leur instrumentalisation flagrante de la situation, Nous affirmons que le partenariat est un choix souverain et un engagement volontaire, qui ne saurait faire l’objet d’aucune pression ou menace, ni d’aucun chantage.» (Mohammed VI)
Dans cette première partie d’une analyse consacrée aux relations maroco-espagnoles, l’analyste et ancien ministre Mohamed Benabdelkader décrypte les messages adressés à Madrid par Mohammed VI dans son discours du 9 octobre 2026, prononcé après la crise migratoire de Sebta. À travers une lecture attentive des mots, des formulations et de la construction du discours royal, il explore les enjeux politiques et diplomatiques d’une prise de parole où s’articulent souveraineté, réciprocité et volonté de coopération.

Mohamed Benabdelkader
Le discours que le Roi Mohammed VI adresse aux parlementaires marocains le 9 octobre 2026 intervient plus de deux mois - quelque soixante-dix jours - après les arrivées massives de migrants en situation irrégulière à Sebta, les 30 et 31 juillet. Il marque la première prise de parole publique du Souverain sur cet épisode. Le Roi s’exprime toutefois selon un registre qui lui est propre : sans ne nommer explicitement ni le théâtre de la crise ni les acteurs qui y sont associés, il adopte une parole souveraine, sobre et maîtrisée, qui redéfinit les termes de la relation bilatérale, en rappelle les limites et réaffirme, dans le même mouvement, la volonté de poursuivre la coopération.
Cette prise de parole inaugurale ne saurait être réduite à une simple réaction différée aux événements. Par son caractère recadrant et par le poids institutionnel de la parole Royale, elle constitue un moment particulièrement significatif dans la formulation de la position marocaine. Il importe dès lors d’en examiner attentivement les termes, les inflexions rhétoriques et les messages sous-jacents, mais aussi d’observer la manière dont cette parole est reçue, interprétée et discutée de part et d’autre du détroit, au Maroc comme en Espagne.
C’était à l’occasion de l’ouverture de la session d’automne du Parlement, le discours adressé par Sa Majesté le Roi Mohammed VI aux représentants de la nation, était relativement bref, d’une durée d’environ douze minutes et composé de 1 109 mots. Malgré sa concision, la relation avec l’Espagne y a occupé une place particulièrement significative, il lui a consacré 244 mots, soit près de 22 % du discours dans son ensemble, c’est-à-dire plus d’un mot sur cinq. Cette proportion rend compte de l’importance que le Monarque a accordée aux relations avec l’Espagne dans son intervention et invite à examiner attentivement les choix lexicaux du Souverain, sa stratégie rhétorique et les messages politiques et diplomatiques qu’il a souhaité transmettre à Madrid.
Toutefois, l’intérêt du discours ne réside pas uniquement dans ce que le Roi a dit, mais aussi dans la manière dont ses paroles ont été reçues, interprétées et, éventuellement, reformulées dans l’espace public espagnol. C’est pourquoi l’analyse doit se prolonger au-delà du discours Royal pour examiner les échos de ses messages dans les médias espagnols : quelles expressions ont été sélectionnées et mises en avant dans les titres, quels arguments ont occupé une place centrale, quels aspects ont été relégués et quels cadres interprétatifs ont été utilisés pour expliquer la position marocaine. Il s’agit, en définitive, d’étudier non seulement la stratégie de communication du Souverain relative à la crise de Sebta, mais aussi le processus de médiation journalistique par lequel son message est parvenu à l’opinion publique espagnole.
Dans cette première partie, l’analyse se concentrera spécifiquement sur le fragment que le Roi Mohammed VI a consacré à l’Espagne dans son discours du 9 octobre 2026 devant les parlementaires. L’objectif sera d’examiner sa structure interne, l’articulation de ses principales séquences argumentatives, les choix lexicaux du Souverain et la stratégie rhétorique par laquelle il construit son positionnement politique et diplomatique face à Madrid. Une attention particulière sera portée aux termes employés, à leurs connotations et aux messages explicites qui permettent d’identifier la conception marocaine de la coopération bilatérale, ses limites et les conditions nécessaires à sa redéfinition. Cette première approche s’occupera donc du discours en tant qu’acte de communication politique et diplomatique, laissant pour une deuxième partie l’analyse de sa réception en Espagne, avec une attention particulière aux cadrages, aux interprétations et aux priorités informationnelles que les médias espagnols ont projetés sur la parole Royale.
Il convient de souligner dès le départ que les mots choisis par le Roi Mohammed VI ne se contentent pas de décrire la relation entre le Maroc et l’Espagne, ils contribuent également à définir le cadre politique et diplomatique dans lequel cette relation doit se développer. Par conséquent, pour comprendre la portée de son intervention, il est nécessaire d’aborder le discours sous une perspective multidimensionnelle qui permette de distinguer trois dimensions complémentaires : la dimension lexicale, centrée sur les termes sélectionnés, leurs connotations et leurs implications possibles, la dimension rhétorique, orientée vers l’identification des procédures argumentatives par lesquelles le Souverain construit son message et articule sa position, et la dimension politico-diplomatique, qui cherche à éclairer les signaux adressés à Madrid, les conditions de coopération que le Maroc revendique et le modèle de relation bilatérale qu’il entend promouvoir.
Le message relatif à l’Espagne apparaît dans le discours Royal après une réflexion plus générale sur la position internationale du Maroc, sa politique migratoire et sa condition de partenaire fiable:
« Le Royaume a pu conforter sa position à l’international, en tant que partenaire responsable, fiable, soucieux d'honorer ses engagements et parfaitement fondé, par voie de conséquence, à recevoir le même traitement de la part de ses partenaires.
En outre, l'approche équilibrée que notre pays a adoptée dans la gestion du phénomène migratoire a abouti à des résultats concrets.»
Cet ordre est important, Sa Majesté ne commence pas en accusant l’Espagne ni ne présente la relation bilatérale comme un affrontement entre deux États. Il construit d’abord une image du Maroc en tant que partenaire responsable, puis identifie les limites du modèle de coopération existant, formule enfin une mise en garde sur les conditions politiques du partenariat et annonce une nouvelle orientation stratégique. L’architecture du fragment consacré à l’Espagne peut se résumer en quatre mouvements rhétoriques : la légitimation du Maroc en tant que partenaire responsable et fiable, le diagnostic des limites du modèle actuel de coopération migratoire, la délimitation des conditions souveraines dans lesquelles doit se développer le partenariat bilatéral, et, enfin, la proposition d’une nouvelle orientation stratégique fondée sur le développement partagé, la compétitivité économique et la stabilité régionale.
Cette séquence permet de comprendre la logique interne du passage et l’articulation entre ses différentes fonctions : justifier la position marocaine, signaler les problèmes existants, établir les principes qui doivent régir la coopération et ouvrir la perspective d’une nouvelle étape dans les relations avec l’Espagne.
Construction d’un ethos diplomatique :
Le Maroc comme « partenaire responsable et fiable »
Le Souverain affirme que le Royaume a pu consolider sa position au niveau international en tant que partenaire responsable et fiable, soucieux de respecter ses engagements et, par conséquent, digne du même traitement de la part de ses partenaires. Le choix lexical mérite une attention particulière. Trois éléments structurent cette formulation :
a) « Conforter sa position ». Le verbe conforter présente la position internationale du Maroc comme le résultat d’un processus cumulatif. Il ne s’agit pas de revendiquer une légitimité qui devrait encore être accordée par d’autres, mais d’affirmer que le Royaume a déjà construit une position qu’il considère comme assise. Sur le plan rhétorique, le Roi ne demande pas que le Maroc soit reconnu comme un partenaire fiable, il le présente comme tel. La différence est importante, car elle déplace le discours de la recherche de reconnaissance vers l’exigence de réciprocité.
b) « Responsable et fiable ». Ces deux adjectifs appartiennent au vocabulaire de la diplomatie institutionnelle. Ils n’évoquent pas une relation sentimentale, historique ou culturelle, mais des critères de comportement entre partenaires : respect des engagements, prévisibilité et confiance mutuelle. Le Monarque construit ainsi une image du Maroc fondée sur la responsabilité internationale. Face aux représentations qui pourraient associer la question migratoire à une prétendue instrumentalisation des flux humains par Rabat, le discours propose un autre cadre d’interprétation : le Maroc est un acteur qui contribue à gérer un problème partagé et qui, pour cette raison, mérite un traitement équivalent. La fonction de cette formulation consiste à établir le principe à partir duquel le Souverain souhaite que la relation soit évaluée.
c) « Le même traitement de la part de ses partenaires ». On trouve ici l’un des noyaux politiques du passage. La responsabilité devient le fondement d’une exigence de réciprocité. Le raisonnement implicite est simple : si le Maroc respecte ses engagements, ses partenaires doivent se comporter de manière cohérente avec cette fiabilité. La coopération cesse d’être présentée comme une obligation unilatérale du Maroc et est formulée comme une relation de droits et de devoirs mutuels. Le destinataire immédiat est l’Espagne, bien que l’expression « ses partenaires » élargisse la portée du message à l’ensemble des relations internationales du Royaume.
Premier message à Madrid : le Maroc ne veut pas être traité uniquement comme un pays chargé de contenir l’immigration irrégulière. Il veut être reconnu comme un partenaire ayant des intérêts propres, des engagements réciproques et la capacité de définir les conditions de la coopération.
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« Le modèle actuel de coopération est devenu obsolète » :
Critique du modèle, et non une rupture avec l’Espagne
Sa Majesté le Roi déclare : « nous devons reconnaître, avec courage et objectivité qu’en la matière, le modèle actuel de coopération a atteint ses limites, comme en attestent clairement les crises récurrentes » Cette phrase contient l’un des traits lexicaux les plus significatifs de tout le discours, l’objet de la critique n’est pas initialement l’Espagne en tant qu’interlocuteur politique, mais le modèle de coopération en vigueur.
La force du terme « modèle » est frappante dans ce contexte. Le Roi ne parle pas simplement de difficultés, de désaccords ou de défaillances ponctuelles. Il parle d’un modèle qui a atteint ses limites. Le mot introduit une dimension structurelle, au sens où le problème ne se résoudrait pas nécessairement par une conversation bilatérale supplémentaire, un nouveau souffle d’opération policière ou un accord technique additionnel. Si le modèle est dépassé, ce qu’il faut, c’est revoir ses principes, ses mécanismes et la répartition des responsabilités entre les participants. L’expression contient donc une invitation à changer le cadre de la relation, et pas seulement à réparer ses incidents.
L’usage d’obsolète (« est devenu obsolète ») est tout aussi révélateur. Le terme suggère que le modèle a pu avoir une utilité antérieure, mais qu’il ne répond plus adéquatement aux conditions présentes. Ce choix évite de présenter toute la coopération antérieure comme un échec. Il permet de reconnaître les avancées réalisées et, simultanément, de justifier la nécessité d’une nouvelle étape. La formulation est plus constructive qu’une dénonciation de rupture, mais aussi plus exigeante qu’une simple demande d’améliorations mineures.
Le Monarque utilise « les crises récurrentes » comme argument de l’expérience et, par conséquent, comme preuve que le système actuel ne fonctionne pas suffisamment bien. Il ne fonde pas son diagnostic uniquement sur une divergence politique avec l’Espagne, il s’appuie sur la récurrence des épisodes critiques.
Le raisonnement est le suivant :
1.La coopération a produit des résultats.
2.Cependant, les crises continuent de se répéter.
3.Cette récurrence révèle les limites du modèle en vigueur.
4.Par conséquent, il est nécessaire de revoir le modèle.
Cette séquence confère au discours une apparence de diagnostic pragmatique, plutôt que de le limiter à une déclaration de mécontentement. Il convient toutefois de distinguer entre l’affirmation politique du Monarque et sa démonstration empirique : la récurrence des crises constitue un argument pour revoir la coopération, mais n’identifie pas à elle seule toutes les causes de ces crises ni n’attribue automatiquement la responsabilité à l’une seule des parties.
Deuxième message à Madrid : la coopération migratoire ne peut se réduire au maintien des mécanismes existants. Le Maroc estime que ses limites obligent à renégocier le cadre de la collaboration.
- « Notre pays voisin, l’Espagne » :
Proximité géographique, reconnaissance politique et distance diplomatique
Le Souverain introduit l’Espagne par une expression apparemment simple lorsqu’il indique que la même considération « s’applique à notre pays voisin, l’Espagne ». L’expression mérite une lecture attentive, précisément parce qu’elle n’est ni agressive ni exceptionnelle. Son intérêt réside dans la manière dont elle situe l’Espagne dans le discours. Le voisinage, en tant que donnée permanente, renvoie à une réalité géographique qu’aucune crise politique ne peut éliminer. Le Maroc et l’Espagne sont liés par la proximité territoriale, l’interdépendance économique, les mouvements migratoires et une histoire de relations complexes. Le monarque ne parle pas de l’Espagne comme d’un adversaire, d’un rival ou d’une puissance étrangère. Il l’identifie comme voisine, une catégorie qui reconnaît la proximité et rend inévitable la nécessité de gérer les différences. Cependant, le voisinage n’implique pas subordination et ne garantit pas en soi l’harmonie. Deux pays peuvent être voisins et maintenir des désaccords profonds sur la gestion de leurs frontières, leurs responsabilités ou leurs intérêts stratégiques. L’expression permet donc de combiner proximité géographique et autonomie politique.
Immédiatement après, le discours reconnaît que le partenariat bilatéral a enregistré « d’importantes avancées dans les différents domaines, y compris la lutte contre l’immigration irrégulière ». Mais cette reconnaissance est suivie d’une objection, la coopération est confrontée à des défis liés à certaines dispositions légales et décisions judiciaires espagnoles. La structure est délibérée : reconnaissance, réserve et critique. Cette séquence évite de réduire la relation bilatérale à un conflit absolu. Le Roi admet qu’il existe des résultats positifs, mais soutient que ceux-ci ne suffisent pas à justifier la continuité indéfinie du modèle actuel. La critique prend ainsi une forme institutionnelle. Ce n’est pas l’opportunité de maintenir des relations avec l’Espagne qui est mise en question, mais les conditions dans lesquelles se développe une partie essentielle de cette relation.
Le troisième message au voisin ibérique : l’Espagne est un partenaire nécessaire en raison de sa condition de voisin et des intérêts partagés, mais cette nécessité n’implique pas que le Maroc accepte sans discussion le fonctionnement actuel de la coopération.
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« Dispositions obsolètes » et « décisions judiciaires éloignées de la réalité » : Construction d’une critique dirigée vers les institutions espagnoles
Le discours identifie deux obstacles concrets : certaines dispositions légales qu’il considère comme dépassées, et des décisions judiciaires qu’il qualifie d’éloignées de la réalité. Le vocabulaire est significatif car il déplace le problème du terrain de la volonté politique vers le fonctionnement des institutions. Le terme « obsolètes » suggère que certaines normes ont perdu leur capacité à répondre adéquatement aux circonstances présentes. Cela ne signifie pas nécessairement qu’elles soient juridiquement invalides, cela exprime un jugement politique sur leur adéquation pratique. Du point de vue du discours, les règles qui organisent la coopération migratoire doivent répondre aux conditions actuelles et aux besoins des deux pays.
L’expression « éloignées de la réalité » introduit une tension plus délicate. En présentant certaines décisions judiciaires comme éloignées de la réalité, le Roi oppose son évaluation des besoins opérationnels de la coopération à l’interprétation judiciaire du cadre juridique. L’argument se complète lorsqu’il affirme que cet attelage entrave le rapatriement de mineurs et de personnes auxquelles il attribue un usage abusif du statut de réfugié, en plus d’alimenter l’activité des réseaux criminels.
Il faut distinguer ici deux niveaux d’analyse. Le premier est descriptif : le Roi identifie les normes et décisions judiciaires comme des obstacles. Le second est interprétatif : sa formulation cherche à légitimer une révision des mécanismes existants. L’importance rhétorique du passage réside dans le fait que le Souverain ne se limite pas à réclamer une plus grande coopération policière ou administrative. Il place au centre du débat la compatibilité entre les exigences opérationnelles de la coopération bilatérale et le cadre normatif espagnol.
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« Déclarations irresponsables » et « exploitation flagrante » :
Délégitimation de certains discours espagnols
Le ton se durcit lorsque Sa Majesté le Roi affirme : « Face aux déclarations irresponsables de certains milieux politiques et médiatiques et à leur instrumentalisation flagrante de la situation, Nous affirmons que le partenariat est un choix souverain et un engagement volontaire, qui ne saurait faire l’objet d’aucune pression ou menace, ni d’aucun chantage.» C’est l’un des passages les plus incisifs du message adressé à l’Espagne. Sa force provient autant des termes choisis que de la délimitation de ses destinataires. L’adjectif « irresponsables » n’est pas neutre. En y recourant, le Souverain ne se contente pas de qualifier ces déclarations de simplement regrettables, inexactes ou controversées, il les situe sur le terrain de la responsabilité politique, suggérant que ceux qui interviennent dans le débat public doivent également répondre des conséquences de leurs paroles, surtout lorsque celles-ci peuvent affecter les relations entre deux pays.
De cette manière, il déplace la discussion du contenu des déclarations vers leurs conséquences politiques. Le problème ne serait pas seulement que certains acteurs espagnols soutiennent des interprétations différentes de la position marocaine, mais que, selon le discours, leurs interventions compromettent le climat de coopération et transforment une question sensible en instrument de confrontation. Le terme présuppose un critère de responsabilité publique, les acteurs politiques et médiatiques devraient considérer les effets de leurs paroles sur les relations entre les deux pays.
Il convient également de souligner que le Roi du Maroc n’accuse pas l’Espagne dans son ensemble. Il n’identifie pas non plus nominativement des partis, des dirigeants ou des médias. L’expression « certains milieux politiques et médiatiques » délimite l’objet de la critique et évite de la transformer formellement en une condamnation générale de l’État espagnol ou de la société espagnole. Cette distinction est fondamentale. Le discours maintient ouverte la possibilité de coopérer avec le gouvernement espagnol tout en questionnant l’action de certains secteurs de son espace public. La formule permet en outre que différents acteurs puissent se reconnaître dans la critique sans que le discours ait à les nommer expressément.
Le terme « exploitation flagrante » introduit une interprétation politique de ce qui s’est produit. Il suppose qu’une situation donnée est utilisée à des fins distinctes de la gestion du problème qui l’a suscitée. Dans ce cas, le discours lie l’exploitation politique et médiatique de la situation migratoire à la détérioration de la coopération bilatérale. La formulation est particulièrement significative car elle questionne le cadre interprétatif de ceux qui présentent la crise principalement comme une démonstration de pression marocaine sur l’Espagne. Au lieu de contester directement les arguments sur lesquels repose ce cadrage, le Roi dirige l’attention vers l’usage politique que, selon lui, certains acteurs espagnols font de la situation. La RTVE a repris ce reproche dans sa couverture du discours Royal, soulignant que le Monarque faisait référence à certains secteurs politiques et médiatiques et ne formulait pas une accusation générale contre toute l’Espagne.
Le quatrième message à Madrid : Rabat veut séparer la coopération institutionnelle des déclarations de confrontation qu’il attribue à certains acteurs espagnols. Mais, en même temps, il avertit que ces déclarations ont des conséquences sur le climat politique dans lequel se développe le partenariat.
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« Une option souveraine et un engagement volontaire » :
La souveraineté comme principe organisateur de la coopération
La phrase centrale du passage concernant l’Espagne dans le discours Royal, est sans équivoque : « le partenariat est un choix souverain et un engagement volontaire, qui ne saurait faire l’objet d’aucune pression ou menace, ni d’aucun chantage ». C’est ici que se concentre une bonne partie du message politique adressé à Madrid. La coopération est présentée comme un partenariat entre acteurs qui conservent leur capacité de décision. Il ne s’agit nullement d’une obligation automatique dérivée de la géographie ni d’une fonction permanente que le Maroc devrait exercer pour l’Espagne. Le concept de partenariat présuppose une relation entre parties qui peuvent négocier leurs conditions, revoir leurs engagements et redéfinir leurs priorités. C’est pourquoi l’adjectif « souveraine » modifie profondément le sens de la phrase, la coopération est légitime précisément parce qu’elle se décide, et non parce qu’elle s’impose.
L’expression « engagement volontaire » renforce l’idée précédente selon laquelle coopérer ne signifie pas renoncer à décider. Le Maroc ne présente pas la coopération comme un processus irréversible, mais comme un engagement dont la continuité dépend d’une volonté politique. Cela ne signifie pas que le discours annonce la suspension de la collaboration. Ce qu’il établit, c’est un principe sur ses conditions, la coopération ne doit pas être considérée comme acquise indépendamment du comportement des partenaires. Sur le plan diplomatique, c’est une manière de rappeler que la collaboration migratoire constitue un instrument de la relation bilatérale et non une obligation qui pourrait en être complètement dissociée.
La succession des trois substantifs « pression, menace ou chantage » mérite attention. La pression désigne une forme d’influence qui limite la marge de décision de l’autre. La menace introduit la possibilité de conséquences négatives si une certaine exigence n’est pas acceptée. Le chantage attribue à cette pression un caractère particulièrement illégitime, en suggérant que l’on cherche à obtenir une concession par la coercition. La formule, en plus d’établir une frontière normative entre la négociation légitime et les formes de pression que le Monarque déclare inacceptables, acquiert plus de force par son caractère absolu, affirmant que le partenariat ne devrait jamais être soumis à ces pratiques
Cinquième message à l’Espagne : la coopération migratoire ne doit pas être traitée comme une prestation que l’Espagne pourrait exiger unilatéralement du Maroc. Rabat revendique sa faculté de décider comment, quand et sous quelles conditions elle développe cette coopération.