Un roi du nord de la Méditerranée… dans une ville occupée de son Sud – Par Abdelhamid Jmahri

Un roi du nord de la Méditerranée… dans une ville occupée de son Sud – Par Abdelhamid Jmahri

Felipe VI d'Espagne (D) et Letizia au balcon de l'hôtel de ville occupée à leur arrivée a Sebta en Afrique du Nord, le 13 octobre 2026. (Photo Thomas Coex / AFP)

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Après les tensions liées aux événements de Sebta, Mohammed VI appelle à repenser la coopération migratoire entre le Maroc, l’Espagne et l’Europe. Abdelhamid Jmahri revient sur la visite de Felipe VI à Sebta et Melilla qui ravive, elle, la question de l’occupation des territoires marocains et de sa compatibilité avec le partenariat du XXIe siècle prôné par le souverain espagnol.

Abdelhamid Jmahri

Le souverain marocain, Mohammed VI, a choisi l’ouverture de la première session du Parlement pour répondre au voisin du Nord, l’Espagne, après une période de vives tensions entre les deux pays provoquée par les événements de Sebta, en juillet dernier, qui ont duré près de deux mois. Ces événements ont suscité de fortes réactions au sein de la société espagnole et, au-delà, dans une large partie de l’espace européen. Ils ont été marqués par une virulence inhabituelle, qui a débordé le cadre diplomatique et politique pour s’en prendre aux symboles du Maroc.

Après une gestion calme et mesurée tout au long de la crise, la réponse marocaine a été formulée devant les représentants de la nation, qui exercent la souveraineté en son nom à travers le suffrage direct. Elle s’est déployée dans deux directions. La première concerne l’immigration, ses ramifications et la nécessité de lui donner un nouveau cadre stratégique, à la lumière des derniers événements, mais aussi de l’ensemble des réflexions et des évolutions accumulées sur ce dossier, dont certaines ont une dimension mondiale. La seconde est implicite : elle se dessine à travers le contexte et concerne les débats institutionnels en cours chez le voisin du Nord, ainsi que la visite que le souverain espagnol Felipe VI effectue ce 13 octobre.

Repenser le modèle de coopération migratoire

Sur le premier volet, le Maroc a souligné la nécessité décisive de revoir le modèle maroco-hispano-européen de gestion d’une question aussi complexe et vitale que l’immigration. Il a appelé à faire preuve de « courage et d’objectivité » pour reconnaître que le modèle actuel est dépassé, considérant que « les crises récurrentes en sont la meilleure preuve ».

Le discours marocain a officiellement imputé aux mesures espagnoles en matière d’immigration la responsabilité du déclenchement des événements de Sebta occupée. Il les a résumées ainsi : « des dispositions juridiques dépassées et des décisions judiciaires éloignées de la réalité, qui empêchent le renvoi des enfants mineurs et des personnes qui se prévalent abusivement de l’asile, et alimentent la convoitise des réseaux criminels ». C’est une allusion à la décision du juge espagnol qui a ouvert une large brèche dans la lutte contre l’immigration clandestine en interdisant le renvoi des migrants mineurs entrés sur le territoire de Sebta occupée… par la mer ! À cela s’ajoutent les nouveaux obstacles au retour des mineurs, liés aux lois qui encadrent leur maintien sur le territoire espagnol.

Le deuxième élément de la réponse royale marocaine porte sur l’utilisation du Maroc comme carte électorale intérieure. De la gauche radicale à l’extrême droite, les forces politiques exploitent la phobie des migrants et les peurs ataviques enfouies dans la mémoire espagnole dans un double objectif : transformer l’immigration en voix contre le gouvernement actuel sur le plan intérieur, et dresser les opinions publiques européenne et occidentale contre le Maroc à l’extérieur.

Le Maroc a répondu par la voix de son roi « que le partenariat est un choix souverain et un engagement volontaire, et qu’il ne sera jamais soumis à quelque pression, menace ou chantage que ce soit ». Cela signifie la fin d’une période où la carte migratoire et les attaques européennes contre le Maroc procuraient des gains politiques, électoraux et diplomatiques qui poussaient le Royaume à faire des concessions aux décideurs européens. Le Maroc a choisi de présenter à ses partenaires « un document contenant une vision stratégique », fondée sur « le développement partagé, la compétitivité économique et la stabilité régionale ». Il s’agit d’un changement fondamental, qui se distingue radicalement de l’orientation européenne.

Une visite qui ravive le souvenir de 2007

L’annonce de la visite inopportune de Felipe VI à Sebta, puis à Melilla, remue la conscience collective. Elle rappelle celle de son père, le roi Juan Carlos, en 2007, qui avait provoqué une véritable crise avec Madrid. De nombreux Marocains avaient manifesté à la frontière de la ville spoliée et Rabat avait rappelé son ambassadeur de l’époque, Omar Azziman, devenu depuis conseiller du roi Mohammed VI. Cette visite avait été l’occasion, pour le Maroc officiel comme pour la population, d’exprimer leur rejet de cette démarche provocatrice, empreinte de nostalgie pour une page sombre de l’histoire commune et contraire aux intérêts partagés des deux pays.

Près de dix ans plus tard, en 2017, un livre de Charles Powell révélera des dessous jusque-là inconnus. Parmi les plus importants figurent les télégrammes adressés par la diplomatie américaine à Madrid au département d’État à Washington. Ils dévoilaient l’intention de Juan Carlos de modifier le statut juridique de Sebta et Melilla en instaurant une «co- souveraineté  » avec le Maroc, à l’image du statut de Tanger durant la période coloniale, afin de préparer leur restitution au Royaume.

Le livre et les documents qu’il contient révèlent également que Juan Carlos avait reçu, pour exprimer cette intention, un émissaire de l’ancien président américain Jimmy Carter, Edmund Muskie, ainsi que l’ambassadeur des États-Unis à Madrid, Terence Todman. Mais les Américains avaient rejeté l’idée, au motif qu’elle déstabiliserait la région et renforcerait la position du Maroc dans le contrôle du détroit de Gibraltar.

Quel partenariat avec un héritage colonial

La situation a changé aujourd’hui, et la visite annoncée du roi Felipe VI n’a encore suscité aucune prise de position officielle. Elle n’en est pas moins regrettable, car le souverain avait appelé à franchir une étape stratégique dans les relations entre les deux pays, en proposant de « marcher ensemble » et de bâtir « un partenariat à la hauteur du XXIe siècle ».

Or, la visite du roi espagnol va à contre-courant des évolutions en cours : l’Espagne est le premier partenaire commercial du Maroc, les deux pays ont un programme commun pour l’avenir à travers le Mondial 2030, et il s’agit de poser les bases d’un modèle de ce que devraient être les partenariats entre l’Europe et le Maroc, comme il l’avait lui-même officiellement annoncé lors de la réception du corps diplomatique à Madrid, il y a deux ans.

Dans cette perspective, les Marocains interrogent le souverain espagnol : peut-on marcher ensemble vers un partenariat du XXIe siècle alors que son pays entretient la nostalgie coloniale en occupant des territoires marocains ? Une question pour l’histoire et, sans aucun doute, pour la géostratégie aussi.

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