Le discours royal et l’Espagne : d’un partenariat de gestion des crises à la renégociation de ses règles - Par Abdelhamid Beyouki

Le discours royal et l’Espagne : d’un partenariat de gestion des crises à la renégociation de ses règles - Par Abdelhamid Beyouki

Le partenariat avec l’Espagne est « un choix souverain et un engagement volontaire, qui ne sera jamais l’objet d’aucune pression, menace ou chantage » (Le roi Mohammed VI).

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Dans son discours d’ouverture de la session parlementaire, Mohammed VI a jugé « dépassé » le modèle de coopération migratoire avec l’Espagne. À quelques jours de la visite de Felipe VI à Ceuta et Melilla, et à l’approche des législatives espagnoles du 29 novembre, Abdelhamid Beyouki y lit moins l’annonce d’une crise que la fin d’une époque : celle où le Maroc tenait, aux portes de l’Europe, le rôle de prestataire de la surveillance des frontières. Reste à savoir si Madrid entendra une escalade ou une invitation à renégocier.

Abdelhamid Beyouki*  

Traduction française de l’arabe par Driss Ajbali

À l’occasion de l’ouverture de la session parlementaire, le discours du Souverain marocain n’était ni un simple rappel des acquis du Maroc en matière de gestion migratoire, ni une simple réponse aux critiques qui ont accompagné la récente crise de Ceuta. Dans la partie du discours réservée aux relations avec l’Espagne, le souverain, dans un message politique, a mis calmement et avec précision son index sur un dysfonctionnement : si le partenariat est patent, ses règles et ses mécanismes ne peuvent demeurer en l’état et doivent être repensés.

Mohammed VI n’a pas remis en cause les relations maroco-espagnoles. Au contraire, il a même reconnu des « avancées importantes » dans ce partenariat et ce dans de nombreux domaines, dont la lutte contre la migration irrégulière. La reconnaissance de ces réussites a, cependant, été suivie d’un constat des plus nets : le modèle actuel de coopération migratoire est « devenu dépassé ». La répétition des crises valide le dépassement des outils pour traiter le phénomène. C’est là que réside la plus puissante portée du discours. Le Maroc ne dit pas que la coopération avec Madrid a échoué. Il dit que la nature des défis a changé et que les règles de la coopération doivent donc être renouvelées elles aussi, y compris sur le plan juridique : « Cette coopération fait aujourd’hui face à de grands défis, liés à certaines dispositions juridiques dépassées et à des décisions judiciaires éloignées de la réalité, qui empêchent malheureusement le rapatriement des mineurs et des personnes usurpant la qualité de demandeur d’asile, et qui alimentent les convoitises des réseaux criminels… ».

De la crise de Ceuta à la crise du modèle

On pourrait difficilement dissocier la position royale de la crise de Ceuta survenue au mois de juillet. Celle-ci a mis en lumière la fragilité des arrangements entre le Maroc et l’Espagne. En quelques jours, la ville est devenue le foyer d’une crise humanitaire, sécuritaire, juridique et politique. Des centaines de mineurs marocains y vivent, encore aujourd’hui, une situation difficile, au moment même où les autorités espagnoles se heurtent à des difficultés pour les renvoyer ou les répartir entre les régions du Royaume d’Espagne. Ceuta révèle donc les inextricables limites de l’approche actuelle. Si le Maroc se dit prêt à accueillir ses ressortissants, les opérations de retour se heurtent en Espagne à un cadre juridique et judiciaire relatif à la protection des mineurs et aux droits des demandeurs d’asile.

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Le choix par le Roi d’expressions comme « certaines dispositions juridiques dépassées » et « des décisions judiciaires éloignées de la réalité » n’a rien d’arbitraire. Sans entrer dans le détail juridique, ces formules signalent que la coopération politique entre les deux États se heurte désormais, en Espagne, à des mécanismes juridiques et judiciaires difficilement franchissables. Le dossier des mineurs est donc bien plus qu’une question migratoire. Il met à l’épreuve la capacité des deux États à concilier, d’un côté, les obligations juridiques espagnoles et européennes et, de l’autre, le principe de responsabilité partagée dans la gestion des migrations.

Le second volet du message royal touche à la politique intérieure espagnole. La référence aux « déclarations irresponsables et à l’exploitation flagrante par certains milieux politiques et médiatiques » intervient dans un contexte particulièrement sensible : l’Espagne se dirige vers des élections législatives anticipées le 29 novembre. La migration, Ceuta et Melilla occuperont une place centrale dans le débat politique. L’examen des causes et des responsabilités de cette crise, avec ses divergences, sera au cœur de la campagne électorale. La question des mineurs constitue un point dur et un contentieux, générateur de polémiques, entre le gouvernement central et les autorités locales de Ceuta.

Fait notable et selon la presse, les services de l’État espagnol eux-mêmes n’ont pas adopté la thèse d’une instrumentalisation délibérée par le Maroc de ce fait migratoire avec pour but de faire pression sur l’Espagne. Des rapports du renseignement espagnol ont indiqué que l’hypothèse d’un afflux massif relevant d’un chantage géopolitique marocain n’était pas la plus évidente. Et c’est à cette aune que l’on peut comprendre la formule royale selon laquelle le partenariat est « un choix souverain et un engagement volontaire, qui ne sera jamais l’objet d’aucune pression, menace ou chantage ». Le message est on ne peut plus clair : si le Maroc est bien disposé à coopérer, cette coopération migratoire ne saurait devenir un acquis pour l’autre partie, mobilisable à chaque crise politique ou électorale.

De la « gestion migratoire » au « développement partagé »

C’est peut-être le point le plus important du discours royal. Le Souverain ne s’est pas contenté de critiquer le modèle existant. Il a annoncé que le Maroc présenterait à ses partenaires une « vision stratégique claire et opérationnelle », fondée sur un développement partagé, une compétitivité économique et une stabilité régionale. Ainsi, la relation entre les deux pays passerait du simple rôle assigné au Maroc d’empêcher les migrants d’atteindre l’Espagne à une demande plus large : celle de la construction d’un espace maroco-espagnol où coopération économique, investissement, développement, sécurité et stabilité forment un tout. Ce glissement n’est pas un détail sémantique. Ces dernières années, les relations maroco-espagnoles ont largement débordé le seul dossier migratoire : commerce, investissement, énergie, sécurité, lutte antiterroriste, coopération culturelle, infrastructures, Mondial 2030, sans oublier la position des deux pays en Méditerranée occidentale.

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La presse économique espagnole, et c’est révélateur, souligne que, y compris dans le climat de tension politique actuel, les relations commerciales entre les entreprises espagnoles et le Maroc demeurent solides. Cela traduit des intérêts économiques qu’on ne saurait réduire à la crise diplomatique ou au dossier migratoire. Autrement dit, les intérêts mutuels sont devenus trop profonds pour que la relation se réduise à une relation saisonnière, rythmée par les crises frontalières.

Et la visite du couple royal espagnol à Ceuta ?

C’est ici qu’apparaît un paradoxe, à la fois chronologique et politique. Le discours de Mohammed VI est intervenu quelques jours seulement avant la visite de Felipe VI et de son épouse à Ceuta et Melilla. Cette visite revêt, au lendemain de la crise de juillet, une portée symbolique qu’on ne saurait sous-estimer. Il est naturel qu’elle soit perçue, au Maroc, sous l’angle de la souveraineté alors que Madrid y voit l’affirmation de la présence de l’État espagnol dans les deux villes.

Fait notable, le Maroc a choisi jusqu’ici de ne pas transformer cette visite en crise diplomatique ouverte. Cela rejoint la tendance relevée par plusieurs analystes espagnols : la priorité est donnée à la préservation de la relation, même lorsque certains dossiers sont extrêmement sensibles. El País a d’ailleurs souligné que Rabat observe un silence officiel sur la visite, bien que prenant la mesure de la sensibilité de la question.

L’heure d’un contact entre les deux rois est-elle venue ?

Une question se pose ici, qui dépasse peut-être le contenu du discours lui-même : un contact direct entre le Roi Mohammed VI et le Roi Felipe VI pourrait-il contribuer à reconstruire la confiance entre Rabat et Madrid ?

La presse espagnole a révélé en août que le gouvernement espagnol avait bel et bien sondé la possibilité d’un entretien téléphonique entre Felipe VI et Mohammed VI pendant la crise de Ceuta, mais que l’appel n’avait pas eu lieu. Les mêmes sources indiquent que le Palais espagnol aborde prudemment l’idée avec la crainte qu’elle ne soit mal interprétée politiquement en Espagne.

Plus significatif encore, La Vanguardia a rapporté le 9 octobre que Felipe VI ne s’était pas entretenu directement avec Mohammed VI au sujet des événements de Ceuta, et qu’aucun échange n’était attendu entre les deux monarques avant la visite du roi d’Espagne dans les deux villes.

La question pourrait toutefois revenir après la visite. Sur ce plan, la relation entre les deux souverains ne ressemble pas à celle qui unissait Hassan II et Juan Carlos Ier, laquelle offrait un puissant canal personnel dans la gestion des crises. La relation actuelle entre les deux monarques paraît, selon la presse espagnole, plus réservée et moins fondée sur le contact personnel direct.

Trois scénarios pour Madrid et Rabat

Premier scénario : contenir la crise et relancer le partenariat. Il pourrait commencer par le règlement du dossier des mineurs, puis le rétablissement de la coordination sécuritaire et migratoire, avant de passer à l’élaboration de la nouvelle vision stratégique évoquée par Mohammed VI. Les intérêts économiques et le Mondial 2030 constitueraient alors une base et un facteur supplémentaire poussant les deux pays à garder leurs différends sous contrôle.

Deuxième scénario : un partenariat froid mais stable. Les relations pourraient ne pas retrouver rapidement le niveau de confiance qui caractérisait la période post-2022, mais les deux parties pourraient décider de gérer leurs différends plutôt que de les résoudre. La coopération se poursuivrait en matière de sécurité, de migration et de commerce, tandis que Ceuta et Melilla, certaines questions de souveraineté et les positions des forces politiques espagnoles resteraient des points de tension permanents.

Troisième scénario : une renégociation plus large des règles de la relation. C’est l’hypothèse la plus conforme à l’esprit même du discours royal devant le Parlement marocain : la crise actuelle devient alors l’occasion d’une refondation de la relation entre les deux pays. Le Maroc ne serait plus un simple partenaire, pour ne pas dire prestataire, dans la surveillance des frontières européennes, mais une partie prenante d’un partenariat économique et stratégique plus large. Dans ce cas, le document de « vision stratégique » annoncé par le Roi pourrait ouvrir une nouvelle étape.

Au bout du compte, on peut voir dans le discours du Souverain marocain moins l’annonce d’une crise avec Madrid que l’annonce de la fin d’une phase de coopération et l’entame d’une nouvelle étape et la recherche d’une nouvelle formule. Rabat ne dit pas vouloir fermer la porte à l’Espagne. Il dit, plus précisément, que la porte ouverte ces dernières années ne suffit plus pour gérer l’ampleur des intérêts et des défis en présence.

Dans ce contexte, un contact entre Mohammed VI et Felipe VI, au moment opportun, pourrait-il permettre de refroidir les dossiers les plus sensibles et d’ouvrir la voie à une reconstruction d’une confiance renouvelée ? L’histoire des relations entre Rabat et Madrid montre que, dans les moments de tension, ce sont les canaux royaux, une fois ouverts, qui permettent finalement de rebâtir l’entente.

C’est précisément ce que suggère le discours royal : le Maroc ne veut ni d’un partenariat géré sous la pression de la crise, ni d’une relation réduite à la migration. Il veut un partenariat fondé sur les intérêts mutuels, le respect, la souveraineté, l’anticipation et la capacité de traiter les différends avant qu’ils ne dégénèrent en crise.

La période à venir, en particulier après la visite du couple royal espagnol à Ceuta et Melilla, dira si Madrid lit ce message comme une escalade ou comme une invitation à renégocier les règles du partenariat.

C’est peut-être là le point décisif pour l’avenir de la relation entre les deux pays.

* Abdelhamid El Beyuki est un romancier, journaliste, militant associatif et politique, écrivant à la fois en arabe et en espagnol. Il vit entre Martil et Madrid..

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