De grâce Madame la cheffe du gouvernement, un ministre de la Santé non médecin – Par Dr Anwar Cherkaoui

De grâce Madame la cheffe du gouvernement, un ministre de la Santé non médecin – Par Dr Anwar Cherkaoui

Fatima Ezzahra El Mansouri, Cheffe de gouvernement désignée en cahrge de former la prochain Cabinet, ici après l’annonce des résultats des élections législatives marocaines, le 24 septembre 2026. (Photo Abdel Majid Bziouat /AFP)

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Dans cette tribune, Anwar Cherkaoui plaide pour rompre avec l’idée selon laquelle le ministère de la Santé devrait nécessairement revenir à un médecin. À ses yeux, la priorité doit aller à une personnalité capable de piloter un système devenu complexe, d’arbitrer entre public et privé, de maîtriser les enjeux sociaux, économiques et territoriaux et de conduire les grandes réformes en cours.

Anwar Cherkaoui

 Expert en communication médicale et de santé

Je suis médecin et je le revendique. Mais c’est précisément pour cette raison que je me permets de dire : le prochain ministre de la Santé ne doit pas nécessairement être médecin.

Ce n’est pas la première fois qu’un tutélaire du portefeuille de la Santé n’est pas médecin. Le dernier en poste est le sortant, Amine Tahraoui. Depuis l’indépendance, j’en ai compté de mémoire cinq ou six. Le plus connu sans doute est le RNI Taïeb Bencheikh, trois fois ministre :Plan et Développement régional (1979–1982), Affaires économiques 1983–1985)et la Santé (1985 à 1992,) devenant le premier non médecin à ce poste. Il a tenu à ce ministère sept ans, presque un record, celui-ci étant détenu par Rhali Rahal, un médecin lui, avec huit ans au compteur ex-aequo avec Larbi Chraïbi.

Vous ne serez donc pas pionnière, mais avez l’occasion d’être innovante et audacieuse, tant le contexte de la médecine au Maroc a changé aussi bien par son extension que par son architecture avec les nouvelles agences, les GST, et les fortes évolutions que connait le secteur libéral avec l’arrivée de méga structures privées.

Pour ma part et depuis 1987, dans ma double activité de médecin et d’expert en communication médicale et de santé, j’ai observé leurs méthodes, leurs rapports avec les professionnels, leur capacité à réformer et surtout leur manière de regarder le système de santé.

Avec le recul, celui qui m’a le plus marqué par son efficacité est Feu Taïeb Bencheikh. Comme déjà signalé, cet ancien communiste n’était pas médecin. Diplômé en sciences économiques, diplômé de l'Institut d'Études Politiques de Paris et diplômé en statistiques de l'INSEA, ministre qui a roulé sa bosse, il avait cette qualité essentielle pour diriger un système de santé : prendre de la hauteur, regarder les données, comprendre les populations, mesurer les besoins et arbitrer.

 Cette expérience mérite aujourd’hui d’être méditée et rééditée.

Un médecin soigne. Un ministre gouverne. Il faut sortir d’une confusion persistante : être un excellent médecin ne signifie pas nécessairement être un excellent ministre de la Santé.

Le médecin est formé pour prendre en charge un patient. Le ministre doit prendre en charge un système : des millions de citoyens, des milliers de professionnels, des hôpitaux, des cliniques, des centres de santé, des médicaments, des budgets, des territoires, des ressources humaines et une protection sociale en pleine transformation..

Il doit aussi négocier, arbitrer, légiférer, convaincre, gérer les crises et rendre des comptes. La compétence médicale est donc un atout.  Mais pas une condition suffisante. Et rien n’interdit d’avoir autour de lui des conseillers spécialisés ou d’y faire appel la ca s échéant.

 La guerre des chapelles

Il existe même un risque particulier lorsqu’un médecin devient ministre de la Santé : celui de se retrouver prisonnier de la guerre des chapelles.

Médecins généralistes contre spécialistes. Public contre privé. Hospitaliers contre libéraux.

Une spécialité contre une autre. Une corporation contre une autre. Le ministre médecin connaît parfaitement ces rivalités.  Mais il peut aussi les subir.

Et parfois, phénomène presque paradoxal, un médecin devenu ministre peut rencontrer des résistances venant précisément de ses propres collègues. Pourquoi ? Parce qu'il cesse d'être simplement médecin.  Il devient responsable de décisions qui touchent des intérêts professionnels, financiers et corporatistes.

Il existe alors un autre danger : ce que j’appellerais, avec une pointe d’ironie, le développement démesuré du « moi » médical. Le médecin est habitué à être celui qui sait, celui qui décide face au patient. Devenu ministre, il doit accepter de changer complètement de posture.  Il n’est plus le médecin de ses collègues.  Il devient le ministre de tous les citoyens.

 La santé n’est pas seulement médicale

C’est probablement là que se trouve le cœur du problème. La santé est une question médicale, mais elle est surtout une question sociale et politique.

Lorsqu’un citoyen renonce à se soigner faute de moyens, lorsqu’une femme doit parcourir des dizaines de kilomètres pour accéder à une maternité, lorsqu’un patient attend des mois pour obtenir un rendez-vous ou lorsqu’un hôpital manque de personnel, nous ne sommes plus simplement face à un problème médical.

Nous sommes face à un problème de société.

Le Maroc est engagé dans une transformation profonde de son système de santé : généralisation de la protection sociale, réforme hospitalière, Groupements sanitaires territoriaux, digitalisation, évolution du financement et redéfinition des relations entre public et privé. Dans ce contexte, le prochain ministre doit avoir une vision globale de la politique de santé.

 Le privé n’est pas l’ennemi du public

Un autre débat doit être dépassionné. Le développement du secteur médical libéral est une réalité. Il répond à une partie importante des besoins de la population, crée des emplois, investit, contribue aux recettes fiscales et participe à l’offre nationale de soins. Mais parallèlement, le secteur public connaît des difficultés importantes. L’enjeu n’est donc pas de choisir entre public et privé. L’enjeu est de mettre le public et le privé au service du citoyen.

Le privé ne doit pas devenir une alternative réservée à ceux qui peuvent payer. Et le public ne doit pas être condamné à prendre en charge seul les populations les plus vulnérables, socialement et économiquement. Il faut organiser la complémentarité, définir les responsabilités de chacun et maintenir les équilibres budgétaires.

C’est précisément là qu’un regard extérieur aux chapelles médicales peut être utile.

 Alors, médecin ou non-médecin ?

Ma réponse est simple : compétent, oui ; médecin, pas obligatoirement. Le prochain ministre de la Santé pourrait être médecin.  S’il possède une vision politique, sociale, économique et stratégique, tant mieux.

Mais il pourrait aussi être statisticien, économiste, juriste, gestionnaire ou spécialiste des politiques publiques, à condition de connaître suffisamment le monde de la santé et de savoir s’entourer d’une expertise médicale indépendante.

La question n’est donc pas : « Est-il médecin ? »La vraie question est : « Est-il capable de gouverner la santé ? »

De grâce, Madame la Cheffe du gouvernement, ne choisissez pas nécessairement un médecin parce que le portefeuille porte le nom de « Santé ». Choisissez une personnalité capable d’écouter les médecins sans devenir leur représentant. Capable de dialoguer avec le secteur privé sans abandonner l’hôpital public. Capable de défendre le public sans considérer le privé comme un adversaire. Capable de maîtriser les budgets sans transformer la santé en simple ligne comptable.

Et surtout, capable de comprendre qu'au bout de toutes les réformes, des statistiques, des milliards de dirhams et des batailles administratives, il y a un citoyen qui attend d’être soigné.

Je suis médecin. Je le revendique. Mais justement parce que je suis médecin, je préfère un bon ministre de la Santé non médecin à un mauvais ministre médecin.

Le Maroc n’a pas besoin d’un « grand médecin » à la tête de son système de santé. Il a besoin d’un grand stratège de la santé publique.

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