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Et si la Chine passait à l’acte ? Par Samir Belahsen
Un avion Y-20 « Kunpeng » de Xi'an et deux chasseurs à réaction J-20 « Mighty Dragon » de Chengdu lors d'un défilé militaire marquant le 80e anniversaire de la victoire sur le Japon et de la fin de la Seconde Guerre mondiale, sur la place Tiananmen à Pékin, le 3 septembre 2025. (Photo Pedro Pardo / AFP)
Une invasion de Taïwan par la Chine se lirait-elle comme une démonstration de puissance, un échec de la coopération ou un affrontement identitaire ? Samir Belahsen confronte cinq grandes écoles de pensée des relations internationales à cette hypothèse. Sans prétendre prédire le conflit, il montre ce que chacune éclaire et les limites d’une lecture unique des tensions mondiales.

Samir Belahsen
« Aussi longtemps que les hommes vivent sans un pouvoir commun qui les tient en respect, ils sont dans cette condition qui se nomme guerre, la guerre de chacun contre chacun. »
Thomas Hobbes
« La paix perpétuelle n’est pas une idée vide. »
Emmanuel Kant, Vers la paix perpétuelle
Cette chronique ne cherche pas à prédire les scénarios géopolitiques. Elle se limite à imaginer la manière dont les principales écoles de pensée en matière de relations internationales interpréteraient une éventuelle invasion de Taïwan par la Chine.
Les théories de la politique internationale proposent des grilles de lecture, parfois concurrentes, mais souvent complémentaires.
Le cas d’école d’une invasion de Taïwan par la Chine illustre parfaitement cette diversité d’interprétations.
Un système anarchique
Le réalisme est le paradigme dominant de l’étude des relations internationales. Le système international ne dispose d’aucune autorité suprême capable d’imposer ses volontés aux États souverains : Il est anarchique.
En l’absence d’un gouvernement mondial disposant de moyens pour imposer ses choix, chaque État cherche prioritairement à assurer sa survie et ses intérêts.
Chaque Etat chercherait à accroître sa puissance militaire, économique et diplomatique. La compétition s’impose dès lors comme une donnée constante. La guerre apparait comme une possibilité permanente.
Le scénario d’une invasion de Taïwan, serait pour le réaliste une manifestation classique de la politique de puissance.
La puissance montante, chercherait naturellement à consolider son hégémonie régionale, en annexant/ récupérant un territoire stratégique et à réduire l’influence de ses rivaux.
Vue de Chine, Taïwan est un enjeu de sécurité nationale.
Une action militaire visant à modifier le rapport de forces régional et international est naturelle.
De ce point de vue, les institutions et règles internationales comme les considérations morales ne pouvaient pas peser.
Ce pessimisme est réducteur. Les relations internationales ne se résument pas à une compétition permanente. On peut lui opposer les cas de coopération durable qui reposaient sur des institutions et des normes qui dépassent le simple calcul de puissance.
La coopération par l’interdépendance
Le libéralisme considère que la rationalité des États ne les condamne pas forcément à poursuivre exclusivement des objectifs de puissance.
Ils pourraient dépasser leurs intérêts à court terme et construire des coopérations durables.
Pour les libéraux, la paix ne serait pas un état naturel, mais une construction politique continue. Les outils et matériaux de cette construction sont : Les institutions internationales, les régimes juridiques, les normes communes, la démocratisation et surtout l’interdépendance économique.
Dans le scénario d’une invasion de Taïwan, les libéraux relèveraient d’abord l’échec des mécanismes internationaux de prévention et de dissuasion. Ils condamneraient les institutions internationales qui n’ont pas réussi à intégrer la Chine dans un ordre mondial fondé sur des règles communes et mutuellement bénéfiques, ni à créer des incitations suffisamment fortes pour dissuader la Chine de l’usage de la force.
Ils souligneraient, notamment, les carences des mécanismes de règlement des différends au sein de l’Organisation des Nations unies, de l’Organisation mondiale du commerce… C’est l’absence de garanties contraignantes qui aurait poussé Pékin à privilégier l’option militaire.
Pour les libéraux, la seule réponse adéquate réside dans le renforcement des institutions multilatérales, l’approfondissement des échanges économiques, et la multiplication des canaux diplomatiques. C’est l’interdépendance qui rendrait la guerre économiquement et politiquement dissuasive.
On reproche aux libéraux un idéalisme parfois excessif et une tendance à surestimer la capacité des institutions à contenir les ambitions de puissance.
L’existence des organisations internationales comme la SDN et l’ONU…n’a jamais suffi à régler les rivalités et les conflits. Les crises en Europe, au Moyen-Orient (et ailleurs) n’ont fait qu’empirer.
Les identités et les normes comme moteurs de l’action
Le constructivisme, apparu dans les années 1980, affirme que la réalité internationale est elle aussi socialement construite par les représentations, les identités, les religions, les croyances et par les discours des protagonistes.
Il rompt avec les approches qui expliquent les relations internationales par les seules ressources matérielles.
Pour Alexander Wendt, les États ne sont pas guidés uniquement par leurs intérêts matériels. Leurs choix dépendent aussi de la manière dont ils se définissent eux-mêmes et perçoivent les autres. Les structures internationales ne sont donc pas immuables : elles sont produites et reproduites par les pratiques sociales et discursives.
Appliquée au scénario taïwanais, cette approche mettrait au premier plan la confrontation de deux récits identitaires. Pour la Chine le principe d’une seule Chine est profondément inscrit dans son récit national et dans sa conception de l’intégrité territoriale.
Taïwan a forgé une identité politique qui lui est propre, nourrie par une histoire récente particulière, des institutions démocratiques, un récit national et une mémoire collective spécifiques.
L’affrontement, de notre scénario, ne serait donc pas seulement géopolitique, il relèverait aussi du symbolique, du normatif c’est-à-dire de l’identitaire. Il opposerait, ainsi, des conceptions opposées de la souveraineté, de la légitimité politique et de l’appartenance.
Le constructivisme explique comment les conflits ne naissent pas uniquement de la répartition des capacités militaires ou économiques et des ambitions matérielles des uns et des autres. Ils peuvent aussi résulter de l’interprétation des acteurs de leur propre histoire, de leur manière de définir leurs intérêts et de comprendre les actions des autres acteurs.
L’excès de constructivisme conduit parfois à sous considérer le poids des contraintes matérielles. Si les identités et les discours sont essentiels pour comprendre les motivations des acteurs, ils ne doivent être étudiés indépendamment des ressources militaires, de la géostratégie et des intérêts économiques.
La lutte des classes à l’échelle mondiale
Les marxistes transposent au niveau international l’analyse des rapports de domination économique et de la lutte des classes. Pour eux, les relations internationales doivent être comprises en considérant les structures du capitalisme mondial, les inégalités de développement et la division internationale du travail. Samir Amin (1931-2018) avait élaboré toute une théorie appelée « le développementisme marxiste », il avait analysé les effets de la dynamique expansionnistes du capitalisme et élaboré le modèle dit « Centre-Périphérie ».
L’impérialisme n’est rien que l’expression avancée du capitalisme, son stade suprême disait Lénine.
Il se manifeste par la recherche de nouveaux espaces d’influence, le contrôle des ressources, la domination des chaînes de valeur.
Une lecture marxiste interpréterait l’invasion de Taiwan comme une tentative de prendre le contrôle du secteur stratégique des semi-conducteurs.
La Chine ne chercherait donc pas uniquement à affirmer sa puissance politique ou à réaliser un objectif nationaliste. Elle viserait, en plus, mais surtout à maîtriser une infrastructure industrielle essentielle.
Cette approche rappelle que les tensions géopolitiques sont souvent liées à des intérêts économiques très concrets. Son apparente évidence conduit parfois à un certain réductionnisme. Limiter les conflits à des rapports de classe ou à la maîtrise impérialiste des ressources peut amener à négliger les facteurs identitaires, historiques, institutionnels et culturels.
La société internationale et ses règles
L’école anglaise, intermédiaire entre le réalisme et le libéralisme, reconnaît le caractère anarchique du système international, mais elle met en valeur l’existence d’une société internationale fondée sur des règles, des pratiques et surtout sur des institutions communes imparfaite. Elles permettent de maintenir un certain ordre et de limiter, autant que faire se peut, le recours à la violence.
Dans, The Anarchical Society, publié en 1977, Hedley Bull soutient que, malgré l’absence d’autorité centrale, la société des Etats reste la meilleure base disponible pour préserver l’ordre international.
Tout en restant engagés dans la compétition stratégique, les Etats peuvent négocier et se reconnaître des droits et des obligations réciproques.
Dans le cas d’une invasion de Taïwan, l’École anglaise parlerait d’une rupture de l’ordre établi qui était basé sur le statu quo instauré implicitement entre Pékin et Taipei.
Elle pourrait s’intéresser à l’analyse de la réaction des autres États : condamnation diplomatique, sanctions économiques, soutien militaire, neutralité ou tentatives de médiation.
Cette approche poserait deux questions essentielles, au-delà du fait militaire lui-même : Quelles seraient les règles de la société internationale remises en cause ? et quelles seraient les conséquences de cette rupture sur la stabilité du système mondial ?
Si l’école anglaise est souvent critiquée pour son héritage eurocentré, elle reste précieuse pour sa capacité à articuler puissance, ordre, droit et normes internationales.
La réalité a plusieurs visages
Ainsi, le réalisme ne mettrait en évidence que la quête de puissance et la logique de sécurité. Le libéralisme s’attarderait sur les défaillances des institutions internationales et l’insuffisance des mécanismes de coopération. Le constructivisme n’insisterait que sur l’affrontement des identités et des récits nationaux ou nationalistes. Le marxisme se focaliserait sur la maîtrise des ressources stratégiques et des chaînes de valeur. L’École anglaise, quant à elle, examinerait la rupture des normes et les conséquences de cette rupture pour la société internationale.
Une compréhension du scénario gagnerait à croiser les grilles, c’est-à-dire les logiques de puissance, les mécanismes institutionnels, les représentations identitaires, les intérêts économiques et les normes des institutions internationales.