Culture
Mensonge …et politique – Par Abdeslam Benabdelali
Abdesslam Benabdelali, membre de l’Académie du Royaume du Maroc, explore les frontières mouvantes entre mensonge, erreur, sincérité et manipulation
À partir d’une anecdote où la vérité sert paradoxalement à tromper, le philosophe Abdesslam Benabdelali, membre de l’Académie du Royaume du Maroc, explore les frontières mouvantes entre mensonge, erreur, sincérité et manipulation. En convoquant Machiavel, Derrida, Montaigne et saint Augustin, il montre que le mensonge ne réside pas seulement dans la fausseté des mots, mais dans l’intention et l’effet recherchés. Une réflexion qui conduit au terrain politique, où l’art d’agencer les mots, les faits et les circonstances peut devenir un instrument d’efficacité et de pouvoir.

Abdesslam Benabdelali
« Il faut que l'on te sache homme sincère, sans quoi on ne te fera pas confiance. De toute façon, tu seras contraint de mentir de temps à autre ; alors tu pourras mentir facilement, et en position de force. » —
N.Machiavel
L'histoire raconte : « Un avocat, père de huit enfants, se trouvait sans cesse confronté à un refus de location tant sa progéniture était nombreuse. Un jour, il dit à sa femme d'emmener sept de leurs enfants visiter le cimetière de la ville, tandis que lui-même partait avec le huitième à la recherche d'un logement à louer. Quand le propriétaire lui demanda s'il avait d'autres enfants, l'avocat (qui ne devait jamais mentir) répondit : "Sept autres, ils sont au cimetière avec leur mère." »
L'avocat obtint le logement, puis il dit à son fils : « Tu vois, il n'est nul besoin de mentir, il suffit d'employer les mots justes »... Quant à son fils, il devint plus tard homme politique.
Si nous définissions le mensonge d'un point de vue strictement logique, comme ce qui s'oppose à la vérité, nous ne pourrions conclure que l'avocat a menti. Il n'a dit que la vérité. Il n'a fait qu'affirmer que ses sept autres enfants se trouvaient au moment de la visite de la maison, au cimetière avec leur mère. Mais pourquoi ne pas dire qu'il a arrangé les choses de manière à faciliter la tromperie, même en disant vrai ? Il conviendrait peut-être, dans ce cas, de s'éloigner de la logique et de toute approche théorique de la question du mensonge.
Le philosophe Jacques Derrida avait fait remarquer qu'il ne suffit peut-être plus de se demander : qu'est-ce que le mensonge ? mais plutôt : que fait l'acte de mentir ? Vers quoi tend-il ? Le mensonge n'est pas une simple parole déformée, mais une parole agissante : le menteur doit avoir conscience de ce qu'il fait et viser, par son mensonge, à accomplir un acte — sinon il ne ment pas. Le mensonge relève du passage de la parole à l'acte, ou du désir de ce passage, non du contenu de la parole. Dans ce cas, l'opposition entre vérité et mensonge cesse d'être une opposition purement logique, ni même théorique. Car si nous nous en tenions à cette seule opposition, l'avocat n'aurait pas menti. Nous ne pouvons juger sa parole mensongère si nous nous limitons à en examiner la teneur, au seul énoncé.
Mais ce qui complique davantage les choses, c'est que le mensonge ne s'oppose pas seulement à la sincérité et à la vérité. Montaigne avait relevé que « l'envers de la vérité a mille figures, et un champ indéfini ». D'où la difficulté de distinguer le mensonge de ses multiples « voisins ». Le mot grec désignant le mensonge signifie à la fois l'erreur, la ruse, la faute, la tromperie et l'artifice, tout comme il désigne la création poétique — et nous savons tous que « les plus doux vers sont les plus menteurs أعذب الشعر أكذبه ».
Saint Augustin distinguait le mensonge de la simple erreur en insistant sur l'intentionnalité de l'acte de mentir. Le mensonge est le désir de tromper autrui, quand bien même cela exigerait, parfois, de dire la vérité. Il peut nous arriver de proférer une parole fausse sans mentir pour autant. Mais nous pouvons aussi dire la vérité dans le but de tromper — ce qui est mentir. Car ce n'est pas mentir que de se tromper si l'on croit dire vrai. Le mensonge n'est pas la parole fausse, ce n'est pas l'erreur. On peut mentir en disant la vérité. Le mensonge est avant tout tromperie ; il consiste à amener autrui à croire.
C'est ainsi que notre avocat, qui possède sans doute un art certain d'agencer les mots, parvint aussi, en arrangeant les faits et en tissant les circonstances, à se persuader lui-même et à convaincre son fils qu'il n'avait pas menti, que ses paroles correspondaient à la réalité — non pas véritablement à la réalité, mais à une réalité arrangée, savamment construite.
Serait-ce là la leçon politique qu'il transmit à son fils, le persuadant que la politique n'est qu'aisance et habileté, qu'elle n'est finalement qu'un raffinement du discours, une maîtrise de l'usage des mots justes au bon endroit, un agencement des choses permettant d'atteindre l'efficacité et de parvenir à ses fins ?