Cinéma, mon amour de Driss Chouika : « Notre salut », une radiographie de la banalité du mal

Cinéma, mon amour de Driss Chouika : « Notre salut », une radiographie de la banalité du mal

Le spectateur est conduit à faire la différence entre le leurre de l'efficacité de la position idéologique et la réalité de la criminalité bureaucratique

1
Partager :

Avec « Notre salut », Emmanuel Marre ausculte la mécanique ordinaire de la collaboration en suivant le parcours de son arrière-grand-père, fonctionnaire sous Vichy. Refusant le récit historique classique, le cinéaste adopte une mise en scène quasi documentaire et brouille les repères temporels pour rapprocher les logiques bureaucratiques d’hier de celles d’aujourd’hui. Driss Chouika y voit une saisissante radiographie de la banalité du mal, où l’efficacité administrative finit par étouffer toute interrogation morale.

Driss Chouika

« Il a opté pour une mise en scène quasi documentaire : caméra à l'épaule, jamais de contre-champ, des scènes relativement improvisées par les acteurs - ils se marchent dessus, on voit les choses au moment où elles arrivent, comme si l'histoire s'écrivait en direct. Ce qui est fascinant, c'est qu'il y a un code de jeu extrêmement contemporain… En ça, le film est extrêmement fort… ».

Charlotte Lipinska.

Sorti le 30 septembre en Francs et en Suisse romande, Prix du scénario et Prix de l'AFCAE (Association Française des Cinéma D’Art et Essai) au Festival de Cannes 2026, le film “Notre salut“ d’Emmanuel Marre, une coproduction franco-belge, « Notre salut » d'Emmanuel Marre n'est pas un film historique conventionnel sur Vichy et la collaboration. C’est un point de vue original sur la question. Et, en brouillant délibérément les repères temporels, Emmanuel Marre transforme 1940 en miroir de notre présent managérial, et adresse au spectateur une question dérangeante : qu'aurions-nous fait à la place d'Henri Marre ?

Le personnage principal, Henri Marre, l’arrière grand-père du réalisateur, n'est ni un fasciste militant, ni un antisémite doctrinal. C'est un homme sans conviction politique solide, obsédé par une idée vague : « rendre la France efficace ». Il arrive à Vichy avec un modeste essai d'auto-édition consacré à la réforme administrative.

UNE RADIOGRAPHIE DE LA BANALITÉ DU MAL

Ainsi, avec l’approche documentaire de sa réalisation et le traitement contemporain de sa thématique, « Notre salut » est une véritable radiographie de la banalité du mal, selon le terme utilisé par Hannah Arendt, appliquée à un fonctionnaire subalterne dont l'ambition première n'était pas de nuire, mais juste de bien faire son travail. La critique Charlotte Lipinska précise bien que le réalisateur « a opté pour une mise en scène quasi documentaire : caméra à l'épaule, jamais de contre-champ, des scènes relativement improvisées par les acteurs... », avant de conclure que  « le film est extrêmement fort ».

Le point de départ du film est une matière intime : les quelque trois cents lettres échangées pendant la guerre entre Henri Marre et son épouse Paulette. À cette correspondance privée s'ajoute un dossier administratif retrouvé dans les archives: Henri fut employé au Commissariat général aux questions juives, puis au Commissariat à la lutte contre le chômage (CLC), sous le régime de Vichy. Marre choisit de conserver le nom réel de son arrière-grand-père tout en revendiquant clairement sa libre approche fictionnelle. Ce geste est double : il assume une responsabilité familiale, relevant du récit biographique, tout en énonçant une méthode. Il ne s'agit pas de filmer un personnage donné, mais un type d'homme. Comme il le dit lui-même, il ne voulait pas « faire du collaborateur un monstre, mais un homme ». C'est précisément ce refus de la monstruosité qui donne au film sa puissance critique.

Le spectateur est ainsi conduit à faire la différence entre le leurre de l'efficacité  de la position idéologique et la réalité de la criminalité bureaucratique. Le concept de la lutte contre le chômage du personnage apparaît d'abord comme le terrain d'application de ses théories managériales. Mais le réalisateur a l'intelligence de présenter la préparation de la déportation comme une série de problèmes techniques : le ramassage, la logistique des convois, l'établissement des listes. Henri traite la persécution des Juifs comme un dossier parmi d'autres, avec un vocabulaire de gestionnaire : objectifs, délais, coordination.

C'est ici que le film entre en résonance directe avec la conception d’Arendt. Le mal n'est pas commis par un sadique, mais par un homme qui a cessé de penser, non par bêtise, mais parce que l'idée de faire correctement son travail lui fournit un alibi permanent. Chaque fois qu'un doute affleure, la formule « c'est mon boulot » vient le recouvrir. Certains critiques ont justement parlé de « crimes de papier » : la Shoah a bien exigé des formulaires, des bordereaux, des plannings. « Notre salut » montre l'homme qui est chargé de remplir cette paperasse.

Le choix formel le plus audacieux du film, et justement le plus relevé par la critique, est la destruction systématique de la distance historique. Le présent est ainsi intelligemment déguisé en passé. Les comédiens portent bien des costumes d'époque, mais parlent comme des cadres d'aujourd'hui. La caméra portée colle aux personnages, refusant les cadrages majestueux du film historique. Surtout, la bande-son est une provocation assumée qui habille des images de propagande ou de travail de bureau par des musiques pop-rock ou new wave.

Ainsi, « Notre salut » est un film bien contemporain. En plus, il sort à un moment où la France est travaillée par l'anxiété politique : poussée électorale de l'extrême droite, débats sur les valeurs républicaines, crispations mémorielles.

FILMOGRAPHIE DE EMMANUEL MARRE

« Chaumière » (2012) ; « Rien à foutre »  co-réalisé avec Julie Lecoustre (2021) ; « Notre salut » (2026).

lire aussi