Politique
Le gouvernement El Mansouri face aux exigences de légitimité et de soutien populaire - Par Bilal Talidi
La Cheffe du gouvernement désignée en consultation au siège du PAM avce le secrétaire général de l’Istiqlal Nizar Baraka (Phtp service de communication du PAM)
Pour Bilal Talidi, la nomination de Fatima Ezzahra El Mansouri ne suffit pas à résoudre la question de la légitimité politique du futur gouvernement. Après un scrutin marqué en partie par un vote sanction, le choix des alliances doit répondre aux attentes sociales et assurer un équilibre avec l’opposition. L’auteur plaide pour une coalition avec les partis de la Koutla démocratique, élargie au Mouvement populaire, et pour un travail durable auprès des bases populaires.

Bilal Talidi
Un quasi-consensus, au Maroc comme à l’étranger, se dégage sur le fait que la nomination de Fatima Ezzahra El Mansouri à la tête du gouvernement respecte pleinement la lettre et l’esprit de la Constitution, tout comme les nominations des chefs des gouvernements de 2012, 2016 et 2021. Elle marque, dans le même temps, une avancée qualitative : pour la première fois dans l’histoire politique du Maroc, une femme accède à cette fonction, couronnant ainsi le parcours d’une politique visant à renforcer le pouvoir d’agir des femmes et leur participation à la vie politique.
Quelle que soit la portée de cette nomination, elle ne saurait occulter les sérieux défis auxquels se trouve confrontée la cheffe du gouvernement désignée. Mme El Mansouri doit s’attaquer aux causes de toutes les tensions et de tous les dysfonctionnements apparus sous le gouvernement précédent.
Certains estiment qu’il lui suffit de tenir les promesses de son parti : enrayer l’effondrement du pouvoir d’achat, endiguer la multiplication des conflits d’intérêts et corriger les défaillances qui ont entaché la mise en œuvre des dispositions de l’État social. J’estime, pour ma part, que sa principale difficulté se situe dès la première étape, celle de la formation du gouvernement. La nature et la composition de cette équipe donneront la mesure de ses possibilités et de sa capacité à relever ces défis.
Reconduire la coalition au risque de la légitimité
La solution la plus simple pour Fatima Ezzahra El Mansouri consiste à conserver les composantes du gouvernement précédent. Ce choix facilite les négociations et permet à son parti de dominer des départements ministériels de poids. Mais il condamne d’emblée le gouvernement à l’échec. Le vote exprimé lors des législatives de 2026 a été, pour une part, un vote sanction. Même si les pertes de sièges ont surtout touché le Rassemblement national des indépendants (RNI) et l’Istiqlal, le message est celui d’un refus de voir ce gouvernement se perpétuer et le RNI y rester. Constituer un gouvernement à partir de cette alliance tripartite revient donc à entrer, dès le départ, dans une crise de légitimité.
Fatima Ezzahra El Mansouri, ou plutôt son parti, avait devant elle une possibilité historique : répondre à ce que ses adversaires lui reprochent sous le nom de péché originel, traduire la volonté des électeurs et donner au gouvernement une légitimité politique, tout en tournant la page du conflit avec les islamistes et du douloureux bilan du gouvernement précédent. Mais cette option historique, qu’assurait une alliance avec l’Istiqlal et le Parti de la justice et du développement (PJD), n’est plus possible depuis la décision du conseil national du PJD de se placer dans l’opposition.
Certains analystes ont énuméré les options dont dispose la cheffe du gouvernement désignée pour former son équipe. Or il ne s’agit pas seulement de réunir une majorité numérique qui mette le gouvernement à l’abri des secousses d’une motion de censure ou de la création de commissions d’enquête sur certaines de ses politiques. Il s’agit de répondre à trois questions : celle de l’identité et du référentiel idéologique, celle de la cohérence politique et, enfin, celle de la nature de l’opposition et de l’équilibre entre majorité et opposition au sein de l’institution législative.
Un héritage social qui impose une réponse politique
Le gouvernement de Mme Fatima Ezzahra El Mansouri arrive à un moment particulièrement difficile. Quelles que soient les divergences d’analyse sur les résultats électoraux, une certitude demeure : ils traduisent, pour une part, un vote sanction contre le gouvernement précédent. Sous son mandat, les établissements d’enseignement ont connu le mouvement de protestation le plus vaste et le plus long, pendant près de quatre mois. Des mobilisations ont éclaté dans tous les secteurs. Le Maroc a également connu le mouvement de la génération Z, qui s’est déployé dans la plupart des villes. Certaines de ces mobilisations ont dégénéré en affrontements avec les forces de l’ordre, causant de douloureuses pertes humaines et matérielles.
À la fin de son mandat, environ 80 000 migrants en situation irrégulière ont afflué vers Ceuta. La plupart ont déclaré que la dégradation de leurs conditions de vie les avait poussés à partir. C’est également sous ce gouvernement que le chômage a atteint son taux le plus élevé, à 13 %, et que les rapports officiels ont relevé des disparités de développement entre les territoires du centre et ceux de la périphérie.
Cette réalité, qui pèse sur Mme Fatima Ezzahra El Mansouri, l’oblige à privilégier d’emblée une approche politique. Elle doit se tourner vers des formations proches de son parti par leur identité moderniste et progressiste, ainsi que par les mesures et les dispositions qu’elles préconisent. Elle doit, dans le même temps, éviter de laisser se constituer une large opposition réunissant toutes les sensibilités, qui expose le gouvernement à la chute dès sa première épreuve.
La Koutla et le Mouvement populaire comme option
Le seul choix qui offre cette possibilité consiste à se tourner vers les partis de la Koutla démocratique, à savoir l’Istiqlal, l’Union socialiste des forces populaires (USFP) et le Parti du progrès et du socialisme (PPS), puis à renforcer cette alliance en y associant le Mouvement populaire. Cette option lui assure une proximité de référentiel et d’identité, à l’exception du conservatisme de l’Istiqlal. Mais le débat sur le Code de la famille a montré que ce conservatisme est sans véritable effet et que l’Istiqlal ne s’oppose pas à l’adoption de thèses modernistes allant loin.
Ce choix lui assure aussi une légitimité politique qui répond en partie à la crise liée aux origines de son parti. Il permet d’isoler le PJD de son allié, le PPS, tout en remédiant au manque de voix capables de porter la parole du Parti authenticité et modernité (PAM). Cette combinaison garantit un minimum d’équilibre avec une opposition qui sera composée du PJD et de l’alliance des forces de gauche.
Dans les faits, la direction de l’USFP ne peut guère s’opposer obstinément à ce choix. Elle espérait participer au gouvernement Akhannouch et n’a rejoint l’opposition qu’à contrecœur. La position du PPS peut, en revanche, être différente, puisque son attitude à l’égard du PAM ne se distinguait pas de celle du PJD. Toutefois, le fait qu’il n’ait pas annoncé d’emblée son refus et qu’il ait maintenu Nabil Benabdellah à sa tête, malgré l’annonce par celui-ci de son départ de la direction à la suite des résultats électoraux, éclaire le rôle de son secrétaire général. Il détient aujourd’hui les clés de cette alliance, même si changer de position à l’égard du PAM, puis participer à un gouvernement dirigé par ce parti, coûtera cher à sa formation sur les plans idéologique, politique et populaire.
Construire un soutien au-delà des partis
Pour gagner en attractivité, cette alliance a besoin de changements à la tête de certains partis. L’état de l’USFP sous sa direction actuelle en brouille l’image. Elle doit également réfléchir à la constitution d’un front au sein de la société civile, parallèle à l’alliance politique nouée avec les composantes de la Koutla sur les plans institutionnel et partisan. Les résultats électoraux ont montré que l’issue ne se joue pas toujours dans les tactiques d’alliance, mais dans un travail de longue haleine auprès de la base, capable de capter une part essentielle des sympathies au sein du socle social des islamistes.