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Maroc, Espagne et la modernité – Par Abdelhamid El Beyuki
Abdelhamid El Beyuki est un romancier, journaliste, militant associatif et politique, écrivant à la fois en arabe et en espagnol. Il vit entre Martil et Madrid. Dans la suite des articles sur les évènements de Ceuta, il a publié en Espagne dans Ladiscrepancia.com. Son texte, avec un parallélisme entre le Maroc et L’Espagne, s’adresse d’abord aux Espagnols. Il y parle avec intelligence et pédagogie.
Traduit de l’espagnol par Driss Ajbali
Le Maroc n’est ni un État né en 1956 ni une société figée en marge de la modernité. Dans ce texte, le romancier et journaliste Abdelhamid El Beyuki se penche sur le regard que l’Espagne, et particulièrement sa gauche, porte encore sur le Royaume à travers des catégories héritées du passé colonial. Il plaide pour une lecture plus exigeante de l’histoire marocaine, de sa continuité étatique, de ses transformations et de ses contradictions, démontrant par-là même que l’Espagne elle-même ne peut prétendre donner des leçons sans revisiter sa propre histoire et les ambiguïtés de sa modernisation.
Madrid 27/8/2026 - Il est des moments où deviser sur le Maroc passerait mieux en parlant de l'Espagne.
Oui le Maroc n’est exempt de problèmes. Il en a. Et beaucoup. Son processus de modernisation serait-il une réussite achevée ? Elle ne l'est pas. Et la société marocaine aspire et réclame elle-même des changements profonds en matière de libertés, d'égalité, de justice sociale, d'éducation, d'institutions et de participation politique. Il y a cependant une duplicité, commise le plus souvent par l'Espagne, qui transforme nos refus de ses critiques du Maroc en défense automatique de son système. Gravissime erreur.
Il y a une chose qui nous interroge, nous Marocains : c’est la facilité avec laquelle certains, en Espagne, parlent du Maroc sans suffisamment le connaître. Et ce réflexe, presque pavlovien qu’ils s’autorisent, ne date pas d’aujourd’hui
L’État marocain n'est pas né en 1956
Il y a d’abord lieu de révoquer cette première confusion historique qui semble indépassable et qui résiste au temps. Le Maroc n'est pas né comme État en 1956. En 1956, il a recouvré son indépendance. Ce n'est pas exactement la même chose.
Bien avant le Protectorat existait une structure politique, religieuse et territoriale articulée autour de l'institution du sultan et du Makhzen. Son fonctionnement, bien entendu, ne répondait pas aux canons de l'État-nation européen contemporain. Pas plus que l’Espagne. L’empire chérifien avait sa propre logique, ses propres limites, ainsi que ses espaces d'autonomie et de négociation avec les tribus et les villes. Mais réduire toute cette réalité, avec sa complexité, en une sorte de néant politique sur lequel l'Europe serait venue construire, ex nihilo, un État moderne revient à reproduire, presque malgré soi, un vieux et désuet regard colonial. L'historiographie récente a précisément insisté sur la nécessité de dépasser cette simplification.
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Le Protectorat, lui non plus, ne fut pas juridiquement une colonisation. Le traité de Fès du 30 mars 1912 s'intitulait précisément Traité pour l'organisation du protectorat français dans l'Empire chérifien. Il fut signé par la France et le sultan Moulay Abd el-Hafid. Son premier article évoquait expressément la préservation du prestige traditionnel du Sultan, des institutions religieuses et d'un Makhzen chérifien réformé. Le prix à payer fut d’accorder à la France une capacité décisive sur les réformes administratives, judiciaires, éducatives, économiques, financières et militaires, ainsi que sur la politique étrangère et la sécurité. Et c’est là que réside, non pas le paradoxe, mais le nœud du problème : le Protectorat a formellement préservé la prépondérance du sultan tout en vidant sa position de toute substance décisionnelle et souveraine.
L'Espagne s’est introduite dans cette architecture comme puissance protectrice d'une zone déterminée, par l'accord franco-espagnol de novembre 1912. Le territoire marocain se trouva ainsi sectionné entre différentes zones d'influence, avec un régime international spécifique pour Tanger. Dire, dès lors, que la France « a créé » le Maroc et que l'Espagne s'est contentée d'administrer une partie d'un territoire, à peine né, outre que d’être une simplification inique, c’est, vu d’aujourd’hui, proprement pathétique. Il serait plus exact de dire que les puissances européennes sont intervenues sur un État préexistant, l'ont soumis à un régime de tutelle et ont profondément réorganisé son territoire et ses institutions.
Ce ne sont pas là des spéculations avec les mots. Ce sont des faits. C'est de matière éminemment géopolitique qu’il est question. Car si nous commençons l'histoire du Maroc en 1956, nous sommes condamnés à ne pas comprendre son passé et encore moins son présent.
1956 fut une rupture historique marquante, mais aussi une continuité.
Le nouvel État hérita d'institutions, de frontières, d'administrations et de problèmes issus du Protectorat. Mais pas d’un peuple. L'indépendance ne fut pas l’an zéro de la naissance du peuple marocain. Le Maroc hérita aussi d'une société qui avait vécu une transformation profonde, d'une élite nationaliste qui avait lutté pour l'indépendance, et d'une monarchie qui était parvenue, au cours du processus d'indépendance, à devenir l'un des principaux symboles de la continuité nationale et historique.
C'est pourquoi l'histoire contemporaine du Maroc ne peut se raconter comme celle d'un jeune État qui, après 1956, apprendrait à devenir un État. Penser cela, c’est nier la complexité.
En vérité, et pour ne pas se tromper de diagnostic, comprendre cette complexité ne signifie pas justifier des échecs. Cela signifie, simplement, que le Maroc c'est l'histoire d'un État ancien contraint de traverser une modernisation imposée de l'extérieur, une expérience coloniale insolite, une lutte nationaliste, une indépendance négociée et, ensuite, un difficile processus de construction d'un État moderne sans rompre la continuité de la monarchie.
Le regard espagnol
Depuis l'Espagne, on parle de la modernisation marocaine avec des accents et une assurance qui ne correspondent pas toujours à la connaissance que les Marocains ont de leur histoire. Et c’est d’autant plus curieux quand ce regard provient de la logorrhée de la gauche espagnole. Outre que cette gauche n'a pas particulièrement une histoire brillante dans sa relation intellectuelle avec le Maroc, il y a lieu de ne pas oublier que durant le Protectorat, une part considérable de ses rangs a contemplé le Maroc essentiellement à travers le prisme colonial, militaire ou celui de l'opposition à la guerre. Elle n’avait, pour ainsi dire, aucune idée sur les structures sociales, religieuses, tribales et politiques qui étaient à l’œuvre dans cette société, même si quelques-uns l’ont fait.
Certains africanistes et fonctionnaires du Protectorat connurent le Maroc avec une profondeur que la majeure partie de la gauche espagnole n'atteignit pas. Le problème est que cette connaissance fut utilisée, trop souvent, non pour construire une relation entre égaux, mais pour administrer, contrôler et mobiliser politiquement le territoire. C’est là un terrible paradoxe historique. Ceux qui connaissaient le mieux le Maroc n'ont pas toujours été ceux qui l'aimaient le mieux. Et ceux qui voulaient le mieux combattre le colonialisme n'ont pas toujours fait l'effort pour connaître suffisamment les Marocains.
Du coup, lorsque survint la guerre civile, cette contradiction prit des conséquences tragiques. Franco et les africanistes comprirent rapidement quelque chose que d'autres n'avaient pas saisis : ils comprirent que le Maroc n'était pas simplement le théâtre d'une guerre coloniale. Et que c'était une société dotée de structures d'autorité, de liens personnels, de loyautés religieuses et militaires, et d'une capacité de mobilisation qui pouvait s'avérer décisive. Et le résultat, nous le connaissons. Des milliers de Marocains furent incorporés dans l'armée insurgée et utilisés dans une guerre qui n'était pas la leur. Deux peuples payèrent les conséquences d'une relation qui demeure dans l'Espagne aujourd’hui, demeure mal digérée et pas expurgée.
Ici surgit une question subsidiaire.
L'Espagne peut et doit parler avec le Maroc. Elle doit le faire avec franchise. Elle peut aussi défendre les droits humains, les libertés publiques et les réformes démocratiques. Il n'y a aucune raison pour que l'Espagne renonce à ses valeurs lorsqu'elle regarde vers le sud. Mais donner des leçons est autre chose.
La Transition espagnole fut un processus extraordinaire. Personne ne peut le nier. Après près de quatre décennies de dictature, l'Espagne réussit à construire un système démocratique stable et qui s’est ouvert sur l'Europe. Cependant, cette transition ne fut pas non plus un miracle sans ombres.
Elle fut rendue possible par un certain rapport de forces, par une génération politique précise, par une conjoncture internationale favorable et, surtout, par une volonté de pacte qui permit à d'anciens adversaires politiques d'accepter de cohabiter sous de nouvelles règles.
Le Maroc, lui, a suivi une autre voie. Pas exactement la même que l’espagnol. Mais la sienne. Prétendre que la transition espagnole constitue un modèle universel que le Maroc devrait reproduire reviendrait à méconnaître aussi bien le Maroc que l'Espagne. La comparaison peut être utile ; la copie, non. Il existe même un chapitre du processus marocain contemporain qui devrait obliger l’Espagne à une dose de modestie.
L'Instance Équité et Réconciliation
Créée en 2004, cette instance de justice transitionnelle a traité des abus commis durant les « Années de plomb ». Ce fut une expérience singulière dans le monde arabe et musulman, même s'il est également légitime d'en souligner les limites et de discuter jusqu'où est réellement allée la reddition de comptes. Certaines études académiques l'ont d'ailleurs interprétée comme une forme de réforme contrôlée par la monarchie elle-même.
Mais il y a un fait difficile à ignorer. L'Espagne, à ce jour, n'a créé aucun mécanisme équivalent pour affronter globalement la mémoire des violations des droits humains de sa dictature. Cela ne fait pas pour autant du Maroc une démocratie parfaite. Mais cela devrait empêcher l'Espagne de se placer automatiquement dans la position du professeur et le Maroc dans celle de l'élève.
La seconde erreur à ne pas commettre, c’est de croire que le Maroc est immobile. Il ne l'est pas.
Il a même profondément changé au cours des dernières décennies. Son économie a changé, ses villes, ses infrastructures, sa structure sociale, sa relation à l'Afrique, sa position internationale et, surtout, le rapport d'une partie de sa jeunesse au monde. Le problème n'est pas que le Maroc n'ait pas changé. Le problème est que la vitesse du changement social est supérieure à la capacité d'adaptation de certaines de ses institutions. Et c'est là, probablement, l'un de ses grands défis.
La question n'est pas de savoir si le Maroc parviendra à la modernité. La question est quel type de modernité il veut construire, et jusqu'à quel point il sera capable de concilier continuité monarchique, tradition religieuse, pluralisme politique, égalité sociale, libertés individuelles et une jeunesse profondément connectée au monde. C’est là un débat qui mérite mieux que le vieux vocabulaire d'« État failli », de « modernité perdue » ou de « retour au XXe siècle ».
Il y a quelque chose de particulièrement préoccupant lorsque chaque crise entre l'Espagne et le Maroc est interprétée comme la répétition d'une vieille menace. Ceuta et Melilla. Le Sahara. L'immigration. Le Détroit. Chaque épisode finit par être lu à travers des catégories héritées du passé. Et il devient alors très difficile de comprendre le présent.
Le Maroc a des intérêts nationaux. L'Espagne aussi. Le Maroc a des contradictions internes. L'Espagne aussi. Le Maroc utilise la géopolitique pour défendre ses positions. L'Espagne fait exactement la même chose. La différence, c'est que lorsque le Maroc le fait, on parle souvent de « stratégie », de « pression » ou d'« irrédentisme », tandis que lorsque l'Espagne le fait, on a l'habitude d'appeler cela « politique étrangère ». Peut-être devrions-nous commencer par reconnaître que les États n'agissent pas mus par des sentiments, mais par des intérêts. Et que connaître l'autre ne signifie pas être d'accord avec lui.
L'Espagne a heureusement connu d’autres voix.
Il y eut des Espagnols qui firent l'effort de regarder le Maroc au-delà du poncif colonial, de l'exotisme et de la peur. Il y eut des arabisants, des historiens, des journalistes, des diplomates, des écrivains et des africanistes qui comprirent que ce pays ne pouvait se réduire à un territoire situé de l'autre côté du Détroit. Des noms comme Emilio García Gómez, Rodolfo Gil Benumeya ou Tomás García Figueras. Avec des positions très différentes et avec des résultats tout aussi discutables dans certains cas, ils appartiennent à cette histoire de la connaissance. Et l'historiographie espagnole contemporaine a beaucoup progressé dans la révision critique du Protectorat, jusqu'à étudier ses mécanismes administratifs, judiciaires, religieux et sociaux avec un recul autrefois difficile à atteindre. Ils n'ont pas tous pensé de la même façon. C’est ce qui fait leur intérêt.
Ce dont nous avons besoin aujourd'hui, ce n'est pas d'une nouvelle génération d'Espagnols qui vienne expliquer le Maroc aux Marocains. Nous avons besoin d'Espagnols qui tentent de comprendre le Maroc avant de le juger, et qui, par conséquent, l'expliquent aux Espagnols.
Peut-être le problème réside-t-il dans le sens donné au mot modernité lui-même. Qu'entendons-nous par modernité ? L'européanisation ? La sécularisation ? Le libéralisme politique ? Le développement économique ? L'égalité entre hommes et femmes ? L'État de droit ? La démocratie ? C'est probablement tout cela à la fois. Mais aussi quelque chose de plus profond : la capacité d'une société à transformer ses institutions sans détruire sa propre continuité historique. Et sur ce point, le Maroc a un défi immense à relever.
En revanche, l'Espagne ne devrait pas non plus oublier que sa propre modernisation fut lente, conflictuelle, incomplète et, dans une large mesure, tardive. L'Espagne n'est pas entrée définitivement dans la modernité en 1975. Pas plus que le Maroc n'est entré dans la modernité en 1956. Les processus historiques ne fonctionnent pas ainsi.
Le moment est donc peut-être venu de formuler une question dérangeante. Cette question ne s'adresse pas seulement à la droite espagnole. Elle s'adresse aussi, et peut-être surtout, à la gauche.
Car si la droite espagnole a historiquement souffert d'une tentation de supériorité coloniale, une partie de la gauche a souffert du problème inverse : regarder le Maroc à travers des catégories idéologiques qui, bien qu'animées de bonnes intentions, n'ont pas non plus réussi à comprendre la spécificité de son histoire.
Et Edward Said nous a enseigné que lorsqu’une société ne comprend pas l’autre, elle finit par l'inventer. Et elle en fait une menace, une victime, une dictature, un allié, un problème migratoire, une question territoriale, ou un partenaire stratégique. Elle néglige, en revanche, ce qu'il est réellement :
Une société complexe, contradictoire, fière de son histoire, traversée par de profondes inégalités, soumise à de fortes transformations et cherchant encore sa propre formule de modernité.
L'Espagne n'a pas besoin d'être d'accord avec cette formule. Mais elle devrait la connaître.
Car peut-être que le véritable devoir non accompli de l'Espagne à l'égard du Maroc n'est pas de lui enseigner la modernité. Et peut-être découvrirons-nous alors quelque chose d'inconfortable :
Parler de la modernité du Maroc oblige inévitablement à parler aussi de la modernité espagnole.
Et que celui qui prétend donner des leçons sur l'avenir devrait d'abord commencer par revisiter honnêtement son passé et sa propre histoire.