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Et le Roi nomma une femme : Grammaire d’une mise en scène de continuité (2/2) – Par Mohamed Benabdelkader
Le texte du communiqué transmis par la MAP annonçant la nomination de Fatima Ezzahra El Mansouri, n’aurait pas suffi à établir le fait. L’image ajoute quelque chose que le texte ne peut pas produire, elle montre la première femme qui accède à cette fonction dans le même espace symbolique que ceux qui l'ont précédée. Elle inscrit donc l'exception dans la continuité.
La nomination de Fatima Ezzahra El Mansouri à la tête du gouvernement marocain constitue une première historique, mais sa représentation officielle s’inscrit dans les codes traditionnels du pouvoir monarchique. Dans ce second volet de sa lecture du moment, l’analyste et ancien ministre Mohamed Benabdelkader poursuit le décryptage de la photographie diffusée par la MAP le 29 septembre 2026, en examinant comment le protocole royal et la communication institutionnelle conjuguent leurs effets pour inscrire une rupture politique dans une continuité symbolique.

Mohamed Benabdelkader
La photographie officielle du 29 septembre 2026 montre bien que l'enjeu n'est pas simplement de montrer une femme devenir cheffe du gouvernement, mais de montrer comment une première historique peut être esthétiquement et symboliquement domestiquée par les codes de la continuité institutionnelle. La nomination est historique par son contenu, l'image l'est aussi par le travail de représentation qu'elle accomplit sur cet événement.
Inscrire le changement dans la continuité
On peut raisonnablement considérer que la publication, par l’agence de presse officielle MAP, de cette photographie du Roi Mohammed VI et de la cheffe du gouvernement nouvellement nommée, s’inscrit dans une stratégie de communication visuelle à la fois établie et soigneusement maîtrisée. Une telle affirmation appelle toutefois une distinction essentielle : si l’on peut prouver l’existence d’une véritable grammaire visuelle du pouvoir institutionnel, faite de codes, de cadrages et de formes de représentation récurrents, il serait plus délicat de prétendre connaître l’intention précise qui a présidé au choix de cette photographie particulière.
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Une telle intention ne peut être établie avec certitude sans disposer des éléments qui ont guidé le choix éditorial de la MAP. Il est en revanche possible d’en saisir la logique à partir des pratiques de représentation dans lesquelles cette image vient s’inscrire. La MAP ne produit en effet pas ici une image isolée. Elle s’inscrit dans une pratique ancienne et régulière de représentation photographique du pouvoir Royal, notamment à l’occasion des audiences, des nominations et des actes solennels de la vie institutionnelle. C’est précisément cette récurrence qui permet de parler, non d’une intention ponctuelle nécessairement démontrable, mais d’une véritable grammaire visuelle du pouvoir, dont cette photographie constitue une nouvelle occurrence.
La photographie apparaît ainsi comme l’un des éléments d’un dispositif de visibilité du pouvoir déjà constitué, elle ne se contente pas d’enregistrer la scène, elle l’inscrit dans une tradition visuelle, en reconduit les codes et, simultanément, leur donne une actualisation à la mesure de l’événement représenté. Elle n'est pas non plus un simple accompagnement de l'information, la MAP accompagne depuis longtemps les annonces de nominations Royales par des photographies qui montrent le Roi avec les personnalités concernées. Il existe donc une expertise visuelle du pouvoir : le texte annonce, la photographie authentifie et donne une forme visible à l'acte. Mais la photographie du 29 septembre 2026 possède une particularité considérable, elle intervient dans un événement qui est lui-même inédit. Ce n'est donc pas simplement la répétition d'une photographie de nomination. C'est une forme visuelle connue qui est appliquée à une situation historiquement nouvelle.
C'est précisément là que la photographie devient intéressante. Le texte du communiqué transmis par la MAP annonçant la nomination de Fatima Ezzahra El Mansouri, n’aurait pas suffi à établir le fait. L’image ajoute quelque chose que le texte ne peut pas produire, elle montre la première femme qui accède à cette fonction dans le même espace symbolique que ceux qui l'ont précédée.
Elle inscrit donc l'exception dans la continuité.
Il s’agit presque d’une forme de domestication visuelle de la nouveauté, entendue ici au sens analytique d’une mise en ordre et d’une normalisation de l’inédit. La nouveauté demeure pourtant considérable : pour la première fois, une femme est appelée à former le gouvernement. Mais loin de chercher à traduire cette rupture historique par une rupture esthétique, la scène l’inscrit dans les codes familiers du protocole Royal : sobriété de la composition, maîtrise des distances, retenue des gestes et lisibilité de la hiérarchie institutionnelle. La nouveauté n’est donc ni effacée ni spectacularisée, elle est intégrée, avec mesure, dans une représentation visuelle de la continuité du pouvoir. L'image accomplit ainsi trois opérations simultanées :
- L’authentification. La photographie donne un visage et un corps à la décision. Elle transforme une information institutionnelle en événement visible.
- L'inscription. La nouvelle cheffe du gouvernement est immédiatement inscrite dans le cadre symbolique de l'institution monarchique. La nouveauté n'apparaît donc pas hors sol, elle est représentée à l'intérieur d'une continuité institutionnelle.
- La normalisation. C'est probablement la dimension la plus intéressante. La photographie rend visible quelque chose d'historiquement inédit sans avoir besoin de le dramatiser visuellement. Autrement dit, l'image peut faire apparaître la première femme cheffe du gouvernement comme une nouveauté suffisamment importante pour être montrée, mais suffisamment intégrée pour être représentée selon les codes ordinaires du pouvoir.
La publication par la MAP de la photographie de l’audience Royale ne constitue donc pas un simple accompagnement visuel de l’annonce de la nomination. Elle s’inscrit dans une grammaire photographique institutionnelle déjà établie, dans laquelle les actes de nomination et les cérémonies officielles sont régulièrement donnés à voir à travers des images du Roi entouré des personnalités nouvellement investies. La photographie contribue ainsi à authentifier et à matérialiser l’événement, elle transforme l’information en scène.
Mais, dans le cas présent, cette grammaire visuelle ordinaire est appliquée à un événement qui ne l’est pas. Pour la première fois, une femme au Royaume Chérifien est appelée à former le gouvernement. L’image ne se contente donc pas de montrer une nomination, elle donne une forme visible à une nouveauté historique. Or cette nouveauté n’est pas représentée sur le mode de la rupture. Elle est inscrite dans un cadre protocolaire, sobre et profondément institutionnel. La photographie fait ainsi coexister deux dimensions qui pourraient sembler contradictoires : l’inédit de la personne nommée et la continuité du cadre dans lequel cette nomination est consacrée.
C’est en cela que l’image ajoute quelque chose au fait. Le texte informe qu’une femme a été nommée, l’image montre comment cette nouveauté entre dans la représentation officielle du pouvoir. Elle ne documente donc pas seulement un acte politique, elle participe à sa mise en scène symbolique. La nouveauté est rendue visible, mais elle l’est avec mesure, elle est signalée sans être théâtralisée, consacrée sans être présentée comme une rupture. La photographie semble ainsi inscrire le changement dans la continuité plutôt que d’opposer le nouveau à l’ancien.
Etre et paraître entre protocole et communication
Il convient tout de même de ne pas confondre les deux moments (être – paraître) qui se succèdent dans ce processus, à savoir la fabrication protocolaire de la scène et sa fabrication médiatique comme image. Il ne s’agit pas de deux réalités séparées, mais de deux niveaux de construction du même événement.
Au premier niveau, celui de l’être, le protocole configure la scène. Avant même que la photographie existe, il y a une scène qui est instituée par les normes protocolaires. Le protocole de la Maison Royal ne se contente pas d'organiser matériellement une rencontre, il détermine les conditions dans lesquelles celle-ci doit se dérouler. Lieu, disposition des corps, distance, posture, salut, vêtements, gestes, ordre d’entrée et de sortie, présence ou absence de certains signes, tout cela constitue une grammaire de l’événement.
Le protocole produit donc une première représentation, mais une représentation qui relève encore de l’être institutionnel, voici comment une personne nouvellement nommée entre dans son rapport officiel avec Sa Majesté le Roi et avec l'institution monarchique. Autrement dit, avant d’être photographiée, la scène est déjà codifiée. Le protocole ne dit pas seulement comment se tenir, il dit implicitement quelle relation institutionnelle doit être rendue visible. Dans ce sens, le protocole est une technologie de mise en ordre du pouvoir. Il distribue les places, règle les distances et inscrit les individus dans une hiérarchie et une continuité institutionnelles.
Au deuxième niveau concernant le paraître, la communication sélectionne la scène. Mais cette scène, telle qu'elle a effectivement été vécue, n'est pas encore l'image publique de l'événement.
Il intervient alors un deuxième opérateur, la communication institutionnelle, ici le département des médias et de la communication au sein du Cabinet Royal. La scène réelle est potentiellement beaucoup plus riche que ce que montrera la photographie. Il existe une infinité de points de vue possibles, de moments possibles, de cadrages possibles. Le photographe pourrait montrer davantage le décor, davantage les protagonistes, une inclinaison, un baisemain, une posture, un regard, une distance, etc.
L'image résulte donc d'une sélection. La communication opère un deuxième travail de configuration, elle choisit ce qui sera retenu du réel, ce qui sera montré et, par conséquent, ce qui sera mémorisé. La photographie n'est pas seulement un enregistrement du présent, elle transforme un moment fugitif en trace durable et reproductible.
Le protocole Royal configure la scène qui a lieu, la communication, quant à elle, configure la scène qui restera. « Être » et « paraître » ne doivent donc pas être appréhendés comme deux réalités opposées. Le paraître médiatique ne crée pas nécessairement une réalité autre, il détermine plutôt la forme sous laquelle une réalité institutionnelle devient publique, visible et mémorable. Il s’agit ainsi de saisir l’être comme une scène préalablement configurée par l’institution, pour qu’il puisse ensuite accéder au paraître sous la forme d’une scène sélectionnée, cadrée et mise en visibilité par la communication.
Les deux paramètres protocolaire et communicationnel deviennent ainsi deux « grammaires » successives du pouvoir. La première est une grammaire corporelle et spatiale: qui se tient où ? à quelle distance ? dans quelle posture ? selon quel ordre ? avec quels gestes ? La seconde est une grammaire visuelle et médiatique : quel moment choisir ? quel angle ? quel cadrage ? quelle distance photographique ? quelle partie du décor conserver ? quelle image diffuser ? Ainsi, le protocole organise le pouvoir dans l'espace, la communication configure le pouvoir dans le regard.
Deux opérations qui se complètent sans se confondre. La premier organise la scène de l’être institutionnel, la seconde organise les conditions de son paraître public. Entre les deux s’établit moins une opposition entre réalité et apparence qu’un processus de traduction, ce qui est d’abord institué et vécu selon les codes du pouvoir, est ensuite sélectionné, cadré et donné à voir selon les codes de la communication.
Cette distinction prend une portée particulière lorsque la scène accueille une nouveauté historique : la nomination, pour la première fois, d’une femme à la tête du gouvernement. Le protocole doit intégrer cette nouveauté dans une grammaire institutionnelle préexistante, la communication doit ensuite la rendre visible sans nécessairement rompre avec cette grammaire. L’image devient alors le lieu où se négocie visuellement le rapport entre nouveauté et continuité, elle donne à voir le changement, mais dans les formes reconnues du pouvoir. Le passage de l’être au paraître n’est donc pas un simple passage de la scène à sa photographie. C’est le passage de l’événement à sa représentation, de la présence à la visibilité, et finalement de la scène vécue à la scène appelée à demeurer. Le protocole organise ce qui se passe, la communication contribue à déterminer ce qui restera de ce qui s’est passé.
Nul besoin de rappeler que, chez Machiavel, le paraître constitue l’une des conditions de la conservation du pouvoir. Le protocole en ritualise les formes, il ordonne les positions, codifie les gestes et agence les espaces à travers lesquels l’autorité donne à voir son ordre, sa hiérarchie et sa continuité. Avec la communication moderne, et plus particulièrement visuelle, ce paraître change toutefois d’échelle et de nature, il devient médiatisé, reproductible et accessible bien au-delà du cercle des témoins présents. La scène du Roi Mohammed VI nommant la première femme à la tête du gouvernement marocain ne se donne donc plus seulement à voir à ceux qui y assistent, elle est également sélectionnée, cadrée et largement diffusée, transformant un acte institutionnel en une représentation publique intelligente et maîtrisée du pouvoir.