Politique
Amazigia capta victorem cepit – Par Adnan Debbarh
L'antériorité est un fait historique. Elle n'est pas en elle-même un programme politique. Une civilisation ne se légitime pas uniquement par l'ancienneté de sa présence sur un territoire, elle se légitime par sa capacité à traverser le temps, à intégrer ce qu'elle rencontre et à produire du sens pour ceux qui viennent après elle.
Adnan Debbarh propose une réflexion sur la place de l’amazighité dans la construction de l’identité marocaine. S’appuyant sur une célèbre formule d’Horace sur l’influence durable de la Grèce sur Rome, l’auteur développe l’idée que l’histoire amazighe ne se résume ni à la résistance ni à l’antériorité, mais à une remarquable capacité d’intégration et de transmission. Il démontre que l’expérience marocaine illustre la permanence d’un substrat culturel qui, au fil des siècles, a absorbé des héritages multiples sans perdre sa singularité, contribuant ainsi à façonner un modèle identitaire fondé sur la diversité et la continuité historique.

Adnan Debbarh*
Il existe des citations qui vous accompagnent toute une vie.
Depuis mes années de lycée, une phrase d'Horace ne m'a jamais quitté : Graecia capta ferum victorem cepit et artes intulit agresti Latio. « La Grèce vaincue soumit son farouche vainqueur et porta les arts dans le rustique Latium. »
Rome avait gagné la guerre. La Grèce allait gagner l'histoire.
L'idée est d'une profondeur remarquable. Une civilisation ne triomphe pas uniquement par les armes, les institutions ou la puissance politique. Elle peut être vaincue et continuer pourtant à façonner l'imaginaire, les pratiques, les références et jusqu'à la manière de penser de ceux qui l'ont conquise.
Pourquoi cette vieille citation latine me revient-elle aujourd'hui ?
Parce qu'elle éclaire, me semble-t-il, un débat marocain devenu prisonnier de ses propres catégories : celui de l'identité amazighe.
Je voudrais commencer par une évidence. Le combat mené depuis des décennies pour la reconnaissance de la langue et de la culture amazighes était nécessaire. L'histoire du Maroc indépendant comporte sa part d'effacements, de simplifications et parfois de négation d'une composante fondamentale de notre identité collective. Ceux qui ont porté cette revendication ont souvent payé un prix personnel élevé. Il faut le reconnaître avec honnêteté.
Mais toute revendication, une fois entendue, se trouve devant une question nouvelle : celle de la profondeur du projet qu'elle porte.
Le risque est alors de remplacer un récit exclusif par un autre.
Pendant longtemps, certains ont voulu réduire le Maroc à son arabité. Le mouvement amazigh a eu raison de contester cette simplification. Mais la tentation existe désormais, dans certains cercles, de répondre à un récit exclusif par un autre récit exclusif, de substituer une origine unique à une autre. Ce serait passer à côté de ce que l'histoire marocaine a de plus singulier.
L'histoire marocaine ne ressemble pas à une succession de remplacements. Elle ressemble davantage à une longue série d'absorptions.
Les influences phéniciennes, romaines, africaines, andalouses, arabes, méditerranéennes ou européennes n'ont jamais effacé le fonds humain qui occupait ce territoire. Elles l'ont transformé, enrichi, parfois bousculé. Mais elles ont elles-mêmes été transformées en retour.
C'est probablement là que réside la singularité historique du Maroc.
D'autres peuples ont résisté. Le Maroc, lui, a souvent absorbé.
L'islam arrivé au Maghreb n'est plus tout à fait celui des premiers conquérants. Il a rencontré des traditions locales, des sensibilités spirituelles, un rapport particulier au sacré, au territoire et aux médiations religieuses. Le soufisme marocain, les confréries, le culte des saints, les pratiques populaires témoignent de cette longue interaction entre héritage universel et substrat local.
La langue elle-même raconte cette histoire. La darija marocaine porte les traces de siècles de contacts, d'échanges et de métissages. Elle est le produit d'une histoire vécue, non d'un laboratoire idéologique.
Plus largement, les grandes dynasties issues des espaces amazighs n'ont pas construit des royaumes de repli. Elles ont construit des empires. Les Almoravides et les Almohades ne se sont pas définis contre le monde musulman. Ils ont prétendu le réformer, l'organiser et l'orienter.
On me dira peut-être que la comparaison est inégale, que la Grèce avait Platon et le Parthénon.
L'objection révèle surtout un présupposé : que la grandeur d'une civilisation se mesure à ce qu'elle écrit dans sa propre langue. Tertullien, qui a forgé le vocabulaire de la théologie chrétienne, était Amazigh. Augustin, dont La Cité de Dieu a structuré la pensée occidentale pour mille ans, était Amazigh. Apulée, auteur du premier roman latin de l'histoire, était, comme eux, un fils de Tamazgha (Afrique du Nord antique) et son œuvre doit beaucoup à ce terreau. Tous trois ont produit leur œuvre en latin, la langue de Rome. Puis, face à une nouvelle conquête, quelque chose de remarquable s'est produit : c'est sous des dynasties issues des espaces amazighs, les Almoravides, les Almohades, qu'Averroès a pu commenter Aristote et transmettre la philosophie grecque à l'Occident médiéval.
La civilisation amazighe n'a pas manqué de penseurs. Elle a surtout créé, à chaque époque, les conditions dans lesquelles la pensée universelle pouvait survivre et se transmettre.
C'est pourquoi je m'interroge lorsque le débat identitaire se réduit à la seule question de l'antériorité.
L'antériorité est un fait historique. Elle n'est pas en elle-même un programme politique. Une civilisation ne se légitime pas uniquement par l'ancienneté de sa présence sur un territoire, elle se légitime par sa capacité à traverser le temps, à intégrer ce qu'elle rencontre et à produire du sens pour ceux qui viennent après elle.
Et c'est précisément ce que l'expérience amazighe offre de plus remarquable.
Elle n'est pas seulement une histoire de résistance. Elle est une histoire de permanence.
Non pas la permanence figée d'une identité qui refuserait tout contact avec l'extérieur, mais celle d'un fonds culturel suffisamment solide pour traverser les siècles en transformant ce qu'il rencontre.
En ce sens, les Amazighs n'ont pas besoin de démontrer leur légitimité en contestant celle des autres composantes du Maroc.
Leur histoire est plus forte que cela.
Ils ont déjà accompli ce que la Grèce d'Horace avait accompli face à Rome.
Ils ont survécu aux conquêtes, aux changements de langues, aux mutations religieuses et aux recompositions politiques sans disparaître. Mieux encore : ils ont contribué à façonner ce que le Maroc est devenu.
La véritable leçon n'est donc peut-être pas que le Maroc serait amazigh contre arabe ou arabe contre amazigh.
La véritable leçon est que le Maroc est l'un des rares espaces où un vieux substrat historique a réussi à intégrer des héritages multiples sans cesser d'être lui-même.
Amazigia capta victorem cepit.
Tamazgha conquise a conquis ses conquérants.
Et c'est sans doute une victoire plus durable que toutes les autres.
*Adnan Debbarh enseigne les Relations Internationales à l'ISCAE