Corona, mon amour

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Oued Laou 23 mars 2020

« Panique à bord », pour reprendre le titre d’un film hollywoodien, est l’expression qui me vient à l’esprit alors que le monde entier est ébranlé par cette pandémie causée par ce virus pernicieux appelé coronavirus et la maladie qu’il cause, Covid-19. La panique est générale. Elle n’épargne personne. Ni les cols blancs, ni les cols bleus, un abrasement de toutes les disparités, sociales autant qu’économiques. Dorénavant, nous sommes tous logés à la même enseigne. Il faudrait penser alors à changer d’algorithme. L’affaire est grave. Elle nécessite une solidarité planétaire car il y a là un enjeu de survie pour chacun de nous sur cette terre déjà malmenée par tant d’inconscience et d’individualisme exacerbé. 

Quand l’état d’urgence sanitaire fût décrété dans notre pays, je fus soulagé de savoir que mes compatriotes seront contraints à une discipline que nous ne pratiquons que quand le makhzen brandit le bâton, une habitude qui a la peau dure, hélas ! Faire respecter l’ordre dans une société ravagée par l’analphabétisme, l’obscurantisme et le manque d’éducation est une gageure que les autorités auront sans doute du mal à gagner. Dans une société en effet où les ingrédients de l’ignorance sont nombreux et tenaces, vaincre une épidémie serait plus facile que de changer des mentalités forgées par des années de laxisme sociétal et de politique de l’autruche. Le résultat nous le connaissons, une société sclérosée et sourde aux appels du bon sens, une société qui encombre désormais la toile de futilités et de fake news et qui s’en délecte. Abdallah Laroui la nomme « ignorance numérique », plus pernicieuse que toute autre ignorance. Mais qui écoute aujourd’hui l’auteur de la « crise des intellectuels arabes » ?  

En réalité, j’ai vu dans ce confinement imposé à une société empêtrée dans le superflu, une véritable  aubaine. La fermeture des cafés, des restaurants, des bars et des mosquées obligera les gens à rester chez eux. Ils pourront enfin, me dis-je, lire, s’occuper des enfants, bricoler et que sais-je encore. Cela permettra aux couples de se connaître un peu mieux mutuellement et de s’occuper l’un de l’autre. C’est une opportunité qui remettra sans doute de l’ordre dans les rapports sociaux qui, comme chacun le sait, se sont tellement distendus qu’il faudrait, de manière urgente, remettre l’humain au centre de nos préoccupations. 

Je ne suis pas dupe. La situation est beaucoup plus compliquée que cette vision idyllique d’un intellectuel baignant dans la rêverie et l’amour de l’ordre et d’une citoyenneté désintéressée. Il y a des raisons structurelles et politiques à ces défaillances sociétales que nous peinons encore à juguler. C’est d’un nouveau modèle de citoyen qu’il s’agit, la condition sine qua non pour réussir ce nouveau modèle de développement que tout le monde appelle de ses vœux. 

En ce qui me concerne, l’appel au confinement ne m’a guère perturbé. Etonnant, non !? Sans doute ! Pourtant, c’est ce sentiment de « désintéressement » qui m’a effleuré l’esprit. Il me semblait que cette mesure restrictive ne me concernait pas et ne changerait rien à mes habitudes. Non pas que je manque de civisme ni que cette pandémie ne me terrifie pas au même titre que l’humanité tout entière, mais en tant qu’écrivain, le confinement a toujours été mon lot quotidien. Il y a bien longtemps en effet  que j’ai choisi de me retirer dans un petit village au bord de la Méditerranée, là où le silence - relatif certes car il hiberne durant l’été, envahi par cette cohorte de vacanciers bruyants et indisciplinés-; un silence arraché au temps et qui accompagne généreusement mes journées comme mes nuits, qu’elles soient étoilées ou ténébreuses. En choisissant à dessein le confinement, j’ai opté pour la protection de mon intégrité, de la préservation de mon imagination des contenus superflus et des travers de la quotidienneté.  Lire et écrire sont désormais les compagnons indéfectibles d’une vie recluse face à la mer et les espaces infinis. 

La lecture et l’écriture ne sont-ils pas les enfants de la solitude ? Ils nous éloignent des plaisirs de la vie même si elles sont elles-mêmes un vrai plaisir. La contemplation de la nature autant que celle des humains a besoin parfois de confinement pour mieux les apprécier, d’une retraite où l’esprit peut naviguer à sa guise dans les territoires de l’imaginaire, de la liberté génératrice d’une parole autre parce qu’empreinte de poésie et de vérité. Pour Margurite Duras, l’auteure de L’Amant et de Hiroshima mon amour, si la solitude est la condition de l’écriture, il n’en reste pas moins qu’elle éprouve pour elle un sentiment ambigu : elle en a peur comme elle en a vivement besoin ; un sentiment qu’éprouve tout un chacun en ces moments difficiles et angoissants.

Le confinement d’un écrivain ne saurait ressembler à cette quarantaine généralisée d’une population dont la majorité est soucieuse avant tout du pain quotidien. Appeler cette catégorie de la société à lire, c’est hurler dans le désert de l’illettrisme et de l’indigence.  Qu’importe ! Si la nourriture de l’esprit ne peut concerner qu’une partie, même minime, de la société marocaine, lettrée et consciente de l’intérêt de la Culture pour l’épanouissement de la personne humaine, proposons-la. Pour cette catégorie au moins, je propose quelques livres pour lui tenir compagnie durant ce rude moment automnal où l’humanité entière assiste incapable à la chute inexorable des feuilles mortes et qui est entrain de la recouvrir de son manteau létal. Alors, lire pour grandir. Lire pour nous supporter les uns les autres. Et avant de lire, écoutons le père de Grégoire Samsa, Franz Kafka, qui nous conseille ceci : « Il n’est pas nécessaire que tu sortes de la maison. Reste à la table et écoute. N’écoute même pas, attends seulement. N’attends même pas, sois abondamment silencieux et seul. Le monde viendra s’offrir à toi pour que tu le démasques, il ne peut faire autrement, extasié. Il se tordra devant toi ». Et en attendant, lis, dirais-je. Lis : Profession romancier de Haruki Murakami, Une machine comme moi de Ian McEwan, Les pistaches d’Abou Al Alaa de Abdelfattah Kilito, Sur la route de Jacques Kerouac, Les voix de Marrakech d’Elias Canetti et mon livre Un désir de culture.