Les dangers du narcotrafic : l'Equateur plongé dans un ''conflit armé interne'' avec les gangs

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Des soldats équatoriens patrouillent dans les rues de Cuenca, en Équateur, le 9 janvier 2024, un jour après que le président équatorien Daniel Noboa a déclaré l'état d'urgence à la suite de l'évasion de prison d'un dangereux chef de narco. (Photo par Fernando Machado / AFP)

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Tirs en direct sur un plateau de télévision, gardiens de prison ou policiers pris en otages, écoles et magasins fermés: l'Equateur est plongé, selon son président, dans un "conflit armé interne" avec les gangs de narcotrafiquants qui a fait déjà fait au moins dix morts.

Dans un décret mardi, au troisième jour d'une crise sécuritaire sans précédent, le président Daniel Noboa a ordonné "la mobilisation et l'intervention des forces armées et de la police nationale" pour "garantir la souveraineté et l'intégrité nationale contre le crime organisé, les organisations terroristes et les belligérants non-étatiques".

Après avoir décrété l'état d'urgence lundi au lendemain de l'évasion d'un chef de gang redouté, M. Noboa, 36 ans, plus jeune président de l'histoire du pays, a ordonné mardi la "neutralisation" des bandes criminelles dont il a fourni une liste exhaustive, soulignant la nécessité pour les forces armées d'agir "dans le respect des droits de l'homme".

Ces gangs, pour la plupart simples bandes de rues il y a quelques années, sont devenus les acteurs sanglants du narcotrafic international.

L'Equateur, naguère havre de paix, est ravagé par leur violence après être devenu le principal point d'exportation de la cocaïne produite au Pérou et en Colombie voisins. Les assassinats dans les rues ont augmenté de 800% entre 2018 et 2023, passant de 6 à 46 pour 100.000 habitants. En 2023, 7.800 homicides ont été comptabilisés et 220 tonnes de drogues saisies.

Adolfo Macias, alias "Fito", 44 ans, chef des Choneros --un gang d'environ 8.000 hommes selon les experts--, s'est enfui dimanche de la prison de Guayaquil (Sud-Ouest). Mardi, Fabricio Colon Pico, un chef des Los Lobos, autre puissant gang, s'est aussi évadé.

Le Pérou a annoncé mardi soir avoir déclenché l'état d'urgence le long des plus de 1.400 km de sa frontière avec l'Equateur et renforcé sa surveillance.

Et la Chine a suspendu mercredi l'accueil du public dans son ambassade et son consulat en Equateur. "La réouverture au public sera annoncée en temps voulu", précise l'ambassade dans un communiqué en espagnol publié sur le réseau social chinois WeChat.

La Chine "évalue la situation sécuritaire" en Equateur, a affirmé mercredi une porte-parole de la diplomatie chinoise, Mao Ning. Pékin "soutient" l'action des autorités locales pour rétablir l'ordre, a-t-elle ajouté.

Les Etats-Unis sont "extrêmement préoccupés par la violence" et "prêts à fournir de l'assistance", a réagi le chef de la diplomatie américaine pour l'Amérique latine, Brian Nichols. Le Brésil, le Chili, la Colombie et le Pérou ont exprimé leur soutien à l'Equateur.

- Prise d'otage en direct -

Mardi après-midi, des hommes armés ont fait irruption  sur le plateau d'une télévision publique à Guayaquil, prenant brièvement en otage des journalistes et employés de la chaîne.

Au milieu des coups de feu, la diffusion de ces images surréalistes s'est poursuivie en direct pendant de longues minutes. Jusqu'à, apparemment, l'intervention des forces de l'ordre aux cris de "Police! Police!".

Personne n'a semble-t-il été tué ou blessé dans le raid et treize assaillants ont été interpellés, a indiqué la police.

"Ce sont des jours extrêmement difficiles", a reconnu mardi le secrétaire à la communication de la présidence, Roberto Izurieta, l'exécutif ayant pris "la décision importante de lutter de front contre ces menaces terroristes".

Après l'évasion de "Fito", plusieurs mutineries et prises en otage de gardiens ont touché diverses prisons, relayées par d'effrayantes vidéos diffusées sur les réseaux sociaux montrant les captifs menacés par les couteaux de détenus masqués. Mardi, de nouvelles vidéos sont apparues, montrant cette fois l'exécution d'au moins deux gardiens, par arme à feu et pendaison.

Dans un communiqué, l'administration pénitentiaire (SNAI) a fait état de 139 membres de son personnel toujours retenus en otage dans cinq prisons du pays. Elle n'a pas commenté les vidéos d'exécution.

- Commerces et écoles fermés -

L'état d'urgence décrété lundi par M. Noboa, élu en novembre sur la promesse de rétablir la sécurité, s'étend à tout le territoire pendant 60 jours. L'armée est ainsi autorisée à assurer le maintien de l'ordre dans les rues (avec un couvre-feu nocturne) et les prisons. Il reste manifestement sans grand effet jusqu'à présent: de très nombreux incidents, dont l'enlèvement de sept policiers, ont également été signalés un peu partout dans le pays.

Dans la ville portuaire de Guayaquil, où les groupes criminels sont tout puissants, le chef de la police a indiqué que les violences ont fait huit morts et trois blessés. Deux policiers ont également été "vicieusement assassinés par des criminels armés" à Nobol, près de Guayaquil.

Les images diffusées sur les réseaux sociaux, difficiles à vérifier, donnent une idée de ces violences et alimentent l'impression d'un chaos qui s'installe progressivement dans certaines localités du pays: attaques au cocktail Molotov, voitures incendiées, tirs au hasard sur des policiers, scènes de panique...

A Guayaquil, plongée dans la psychose, nombre d'hôtels et restaurants ont fermé et l'armée patrouille les rues, a-t-on constaté. Dans la capitale Quito, gagnée par la peur, magasins et centres commerciaux fermaient également prématurément.

Le ministère de l'Education a ordonné mardi soir la fermeture jusqu'à vendredi de toutes les écoles du pays.

Les forces de sécurité ont diffusé des images fortes de leurs interventions depuis dimanche dans divers pénitenciers, montrant des centaines de détenus en sous-vêtements, mains sur la tête et allongés au sol.

Les délinquants "ont commis des actes sanglants et sans précédent dans l'histoire du pays (...) mais cette tentative échouera", a déclaré l'amiral Jaime Vela, chef du commandement conjoint des forces armées, à l'issue d'une réunion du conseil de sécurité à Quito sous l'égide du président.

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