Au Monde, pour connaître l’actualité du Maroc de Mohammed VI, relisez un livre… vieux d’un quart de siècle – Par Abdelhamid Jmahri

Au Monde, pour connaître l’actualité du Maroc de Mohammed VI, relisez un livre… vieux d’un quart de siècle – Par Abdelhamid Jmahri

Le Roi Mohammed VI au Palais royal à Rabat le 28 octobre 2024

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En prétendant livrer une enquête inédite sur « L’énigme Mohammed VI », Le Monde ne fait que recycler des formules et des thèses vieilles d’un quart de siècle. Abdelhamid Jmahri, éditorialiste et directeur du quotidien Al Ittihad Al Ichtiraki s’arrête dans cette première partie sur l’emballage d’un long et poussif reportage fondé sur une recette usée. Un procédé qui interroge la rigueur journalistique du quotidien français et révèle, plus qu’une enquête, une vieille prophétie servie réchauffée.

Par Abdelhamid Jmahri

Le quotidien français Le Monde, comme d’autres médias partageant la même vision du Maroc et de son système, n’avait pas besoin d’attendre 26 ans pour proclamer un supposé « climat de fin de règne de Mohammed VI ». L’idée circulait déjà depuis… un quart de siècle, alors que le Roi n’était monté sur le Trône que depuis deux ans à peine.

En 2001, un de ses anciens journalistes, Jean-Pierre Tuquoi, présenté comme spécialiste du Maghreb, publiait un livre intitulé Le Dernier Roi, crépuscule d’une dynastie. L’ouvrage formulait, de manière délibérée, une « prophétie » annonçant la fin prochaine d’un règne à peine entamé. Une référence inconsciente, chez une partie de l’élite française, aux figures de Louis XVI avant la Révolution ou de Philippe Ier avant la République. Autant de projections sur le Maroc de ceux qui, lassés d’attendre une fin, la fantasmaient.

Des formules recyclées mot pour mot

Les articles récents de Le Monde reprennent d’ailleurs des expressions déjà présentes dans ce livre publié il y a 26 ans, comme si le journal du XXIe siècle n’avait trouvé d’autre matière que ce vieux texte pour « décrypter » l’actualité marocaine.

Ainsi, Jean-Pierre Tuquoi écrivait déjà : « Il y a donc une énigme Mohammed VI ».

Il notait encore : « Deux années plus tard, les espoirs mis en Mohammed VI s’envolent ».

Ou encore : « Mohammed VI donne l’impression de s’ennuyer, comme si le pouvoir ne l’intéressait pas ».

Toutes ces formules, reprises mot pour mot dans les papiers récents, révèlent un quotidien qui recycle des propos éculés, tirés d’un ouvrage vieux d’un quart de siècle.

Une méthode journalistique contestable

Le Monde qualifie son dossier d’« enquête ». Mais au regard des critères journalistiques internationaux, peut-on réellement parler d’enquête ?

Dans les règles du métier, une enquête repose d’abord sur une question préalable clairement posée : de quoi s’agit-il ? Qu’a voulu chercher le journal ? Or, rien de tel n’apparaît dans cette série publiée pendant six jours.

L’enquête, telle qu’enseignée aussi bien en France qu’au Maroc, impose une rigueur éthique et intellectuelle maximale, loin des approximations ou des sources fantomatiques. Elle doit apporter des preuves nouvelles, des faits cachés ou délibérément occultés du public, et non se contenter de reproduire des impressions, des rumeurs ou des témoignages anonymes.

Du recyclage plus que de la révélation

Que reste-t-il, alors, de ce « travail » ? Selon de nombreux observateurs avertis, les trois quarts des éléments avancés se réduisent à une reprise d’anciennes informations, d’expressions lues ici ou là, et de phrases circulant déjà depuis longtemps sur internet ou dans certains cercles.

Certains passages semblent même copiés de sites marocains publiés il y a des années. Quant aux voix convoquées, elles apparaissent souvent coupées de la réalité des Marocains, de celle des institutions, des palais ou des gouvernements.

À l’arrivée, le Monde n’a livré ni révélation inédite ni investigation solide, mais plutôt un Un plat rassis, servie comme frais dans une pailla de citations datées, d’approximations et de spéculations recyclées. Comme si, pour suivre l’actualité du Maroc en 2025, il suffisait d’ouvrir un livre de 2001.

Un roman raté sur le Maroc

Dès l’entame, le traitement du Maroc par Le Monde et ses journalistes donne l’impression d’une volonté d’écrire non pas un reportage, mais un vrai roman. Une tentative narrative qui, déjà par le passé, s’était soldée par un échec retentissant et avait jeté l’opprobre sur un certain type de journalisme, comme l’a illustré l’affaire Éric Laurent et Catherine Graciet, qui s’est terminée devant les tribunaux.

Jean-Pierre Tuquoi a quitté la scène, ou plutôt a dépris, mais la recette demeure. Et, visiblement, elle continue à être utilisée dans la même cuisine éditoriale. Le « grand reportage » de six épisodes publiés par Le Monde sous le titre « L’énigme Mohammed VI » en offre une preuve éclatante.

La méthode est quasiment reproduite à l’identique, comme si la presse française n’avait pas changé en un quart de siècle. Le Monde, enfin et surtout, trompe ses lecteurs en les « faisant payer deux fois » pour le même produit : un contenu réchauffé, vieilli depuis vingt-cinq ans, présenté comme une enquête inédite.

L’emballage est nouveau, certes, mais le contenu reste périmé. Ce constat, à lui seul, suffirait à discréditer le journal, qui se contente de resservir une « vieille soupe » vieille de deux décennies et demi réchauffée sur un feu éteint. Une attitude qui trahit à la fois ses lecteurs, son histoire et la rigueur professionnelle dont il se réclamait jadis.

L’art douteux du remplissage

Aucun vernis éditorial ne peut effacer les fautes commises par les journalistes qui ont initié ce feuilleton et les zones d’ombre qu’ils projettent désormais sur tout traitement du Maroc. Derrière le style policé, l’ombre du soupçon plane, révélant un parti pris et une persistance à exploiter les mêmes ficelles.

Une autre question se pose au cœur même de la profession : pourquoi six longs épisodes ?

L’habitué du quotidien parisien a eu de quoi être surpris : six livraisons, chacune occupant deux pleines pages, soit des milliers de mots, pour développer à peine trois ou quatre idées… déjà connues, rabâchées et promues depuis longtemps.

Dans le langage du métier, cela s’appelle le « remplissage fautif ». En français, l’expression consacrée est : tirer à la ligne. Les écoles de journalisme enseignent que ce procédé consiste à étirer artificiellement un texte au-delà de ce qu’exige l’information, pour donner une impression de densité ou de gravité.

À bien y regarder, cette exagération dramatique n’avait pas pour but d’éclairer l’actualité marocaine, mais plutôt de justifier le format choisi et de se conformer à l’air du temps médiatique. Dans les usages professionnels, « tirer à la ligne » désigne le fait de développer abusivement un travail rémunéré au mot ou à la ligne.