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De la tradition à l’innovation : la filière cameline se réinvente à Laâyoune
Laâyoune - Longtemps cantonné à des usages traditionnels, l’élevage du dromadaire s’impose peu à peu comme une ressource économique à part entière dans les provinces du Sud
Laâyoune – Longtemps associée aux usages pastoraux traditionnels des provinces du Sud, la filière cameline connaît aujourd’hui une profonde transformation portée par la recherche scientifique, l’innovation et l’entrepreneuriat coopératif. À travers les travaux menés par l’Institut africain de recherche en agriculture durable (ASARI) de l’Université Mohammed VI Polytechnique et l’implication croissante des acteurs locaux, le lait, la graisse et les sous-produits du dromadaire deviennent des ressources à forte valeur ajoutée. Cette dynamique ouvre la voie à l’émergence d’une bioéconomie locale fondée sur la valorisation des savoir-faire sahariens, la création de nouvelles chaînes de valeur et le développement durable des provinces du Sud.
Par Mohamed Saâd Bouyafri - MAP
Laâyoune - Longtemps cantonné à des usages traditionnels, l’élevage du dromadaire s’impose peu à peu comme une ressource économique à part entière dans les provinces du Sud. Les chercheurs et les coopératives de Laâyoune-Sakia El Hamra œuvrent ensemble à l’exploration de nouvelles pistes pour transformer un savoir-faire ancestral en produits à forte valeur ajoutée.
Cette mutation s’opère à Foum El Oued (province de Laâyoune), où l’Institut africain de recherche en agriculture durable (ASARI), relevant de l’Université Mohammed VI Polytechnique (UM6P), mène des travaux autour de la filière cameline qui dessinent progressivement les contours d’une bioéconomie locale fondée sur la valorisation des ressources du dromadaire.
Le lait de chamelle constitue l’un des principaux axes de recherche. Sa production reste encore largement traditionnelle, malgré un cheptel estimé entre 200.000 et 250.000 têtes réparties principalement entre Laâyoune-Sakia El Hamra, Dakhla-Oued Eddahab et Guelmim-Oued Noun.
Dans un entretien à la MAP, la professeure à ASARI, Poliana Mendes de Souza, explique que ses équipes ont déjà mis au point plusieurs produits, notamment des yaourts et des fromages à base de lait de chamelle, avec l’ambition d’élargir progressivement la gamme.
Mais derrière l’innovation, une contrainte centrale demeure : la rentabilité. "Nous avons testé différents mélanges avec du lait animal et végétal en vue de rendre les produits plus accessibles et capables de s’imposer sur le marché. L’association avec du lait de vache s’est révélée la plus pertinente à ce stade", indique-t-elle.
L’objectif affiché, selon la chercheuse, est de dépasser la logique de commercialisation du lait brut pour développer des produits transformés à plus forte valeur ajoutée, susceptibles d’augmenter significativement les revenus des éleveurs.
Toutefois, certains défis subsistent, notamment la nécessité de réduire la charge microbienne du lait de chamelle afin de répondre aux normes exigées pour la commercialisation et permettre un passage aisé vers les circuits formels.
Au-delà du lait, d’autres composantes du dromadaire attirent désormais l’attention des chercheurs. C’est notamment le cas de la graisse de la bosse du dromadaire, appelée localement "Daroua", utilisée depuis longtemps dans certaines pratiques culinaires et médicinales traditionnelles. Cette matière grasse fait aujourd’hui l’objet de travaux de valorisation plus poussés. Mme Mendes de Souza explique que les équipes de recherche ont développé plusieurs prototypes innovants, dont un chocolat intégrant la graisse de "Daroua".
D’autres travaux concernent l’extraction de gélatine à partir des os du dromadaire, dans une optique de substitution halal aux gélatines conventionnelles utilisées dans l’industrie agroalimentaire.
Le directeur d’ASARI, Lamfeddal Kouisni, insiste pour sa part sur la nécessité de rapprocher la recherche scientifique des acteurs de terrain : "L’objectif est de transformer un savoir traditionnel en connaissances scientifiques structurées, fondées sur des méthodes modernes et rigoureuses".
À travers les compétences de ses chercheurs et les équipements dont il dispose, l’Institut s’attache ainsi à analyser les pratiques héritées des populations locales afin d’en comprendre les fondements, d’en valider scientifiquement les usages et d’en renforcer le potentiel de valorisation. Cette rencontre entre savoir académique et savoir empirique trouve une illustration concrète dans l’expérience des coopératives locales.
À Boujdour, la coopérative Lamsila pour la production et la commercialisation des produits issus des camélidés en est un exemple parlant. Son représentant, Mohamed Fadel Etrayah, évoque un processus d’apprentissage qui a progressivement transformé les pratiques de la coopérative. "Nous avons commencé avec des recettes traditionnelles à base de +Daroua+ et de plantes locales. La collaboration avec les chercheurs nous a permis de mieux structurer nos méthodes de travail et d’améliorer la qualité de nos produits", explique-t-il.
Les membres de la coopérative ont pris part à plusieurs ateliers de formation organisés par ASARI. Ces rencontres leur ont permis de se familiariser avec la démarche scientifique et d’acquérir de nouvelles connaissances en matière de transformation et de valorisation des produits camelins. "Elles nous ont apporté de nombreux éclairages et nous ont aidés à obtenir des résultats plus fiables, fondés sur des bases scientifiques solides", affirme-t-il
Forte de cet accompagnement, la coopérative développe aujourd’hui une gamme diversifiée de produits, allant des préparations cosmétiques aux spécialités alimentaires traditionnelles, à l’instar du "tidguit". "Aujourd’hui, nous disposons de perspectives plus prometteuses pour développer nos activités, et les résultats obtenus sont très encourageants", se réjouit M. Etrayah.
Les savoirs anciens ne disparaissent pas pour autant, ils deviennent une matière première pour l’innovation, contribuant à la fois à fiabiliser les produits et à mieux intégrer les coopératives dans des chaînes de valeur plus structurées. À la croisée de la recherche scientifique et des savoir-faire hérités, la filière cameline ouvre ainsi de nouvelles perspectives de développement dans les provinces du Sud, une évolution qui illustre l’émergence progressive d’une bioéconomie locale où tradition et innovation avancent désormais de concert.