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« Ignorance en conserve et Recherche scientifique à vendre » : l’université transformée en usine à certificats - Par Abdelfettah Lahjomri
Dans un coin pâle d’un groupe Facebook, on peut lire une annonce saisissante : « Recherche scientifique à vendre, garantie à 100 %, sans plagiat, avec références et mise en page soignée ». Une phrase qui dit tout le tragique de la situation : le savoir, autrefois arraché à l’obscurité par l’effort, est désormais commercialisé comme n’importe quelle marchandise.
Dans cette tribune cinglante, l’enseignant-chercheur Abdelfettah Lahjomri dresse un constat alarmant sur la recherche universitaire au Maroc, objet d’un commerce parallèle, où les mémoires s’achètent, les thèses se sous-traitent, et l’effort intellectuel cède la place à la fraude institutionnalisée. Derrière cette dérive, il pointe une crise plus vaste — celle d’une société qui ne croit plus au savoir pour ce qu’il est, mais seulement pour ce qu’il vaut sur un CV. Un cri lucide contre la normalisation du vide, au sein d’universités menacées de devenir des usines à certificats.

Après avoir suivi l’émission ‘’Bidouni 3ounwane (Sans titre), réalisée par Amal Knin et Nahila Bousta sur le site électronique Hespress, consacré au thème « Recherche scientifique à vendre », je me suis retrouvé face à une réalité qui ne se contente pas de violer les règles académiques, mais qui redéfinit de manière choquante la relation entre l’étudiant et le savoir. Je n’avais pas l’intention d’aborder ce sujet, mais ce que le programme a révélé ne relève pas de cas isolés : c’est plutôt une cartographie précise d’une industrie parallèle qui opère en dehors des amphis, transformant la recherche en un service marchand, et la rédaction des travaux en prestation sur mesure. Le commerce du savoir est, en soi, un choc. Ce qui rend la situation encore plus alarmante, c’est le silence complice, voire les justifications apportées, qui permettent à ce phénomène de perdurer. Dans ce contexte, il ne suffit plus de condamner ou de dénoncer. Il faut poser la question essentielle : qu’est-ce qui rend la recherche scientifique monnayable ? Achète-t-on réellement le savoir, ou bien seulement sa légitimité symbolique ?
Ce reportage m’a convaincu que la véritable crise réside dans l’acceptation généralisée de la tricherie, et que nous faisons face à un nouveau système moral qui légitime la corruption tant qu’elle assure le résultat.
Comment en est-on arrivé là, et pourquoi ?
Deux constats s’imposent pour comprendre le cheminement qui a conduit à ces dérives. L’université marocaine n’est pas un bloc homogène ni un champ entièrement corrompu. Dans toutes les disciplines, des lettres aux sciences, nous avons des exemples honorables de professeurs intègres, de chercheurs engagés, de projets académiques de grande qualité. Mais ces exemples évoluent souvent dans des conditions difficiles, parfois dans une solitude douloureuse, au sein d’un système qui perd peu à peu son équilibre entre ce qu’on exige de lui et les moyens qu’on lui accorde.
De nombreux dysfonctionnements se sont accumulés : faiblesse de la formation méthodologique, encadrement fragile, surcharge des effectifs, et dévalorisation de la recherche sur le marché de l’emploi. Tout cela a ouvert la voie à une industrie parallèle, qui ne produit pas du savoir mais le commercialise, répondant à une demande réelle d’étudiants qui se sentent pris dans une course contre la montre, sans réel encadrement pédagogique. Et comme l’administration se limite souvent à la forme plutôt qu’au fond, certaines universités sont devenues des espaces où la médiocrité est récompensée par le silence, et où toute question de fond devient suspecte parce qu’elle met en lumière ce qui dérange.
L’université marocaine n’est pas foncièrement corrompue ; mais elle est aujourd’hui menacée par une logique marchande qui s’infiltre au cœur même du savoir, évaluant l’effort en fonction du temps passé et la valeur en fonction du nombre de diplômes, plutôt qu’à la profondeur de l’impact.
En un mot : notre réalité actuelle n’est pas née d’un jour, mais est le fruit d’une longue accumulation de laxisme et d’une vision réductrice de l’université, perçue uniquement comme un passage vers le marché du travail, et non comme un espace de production de pensée, d’innovation et de questionnement du monde. Pourtant, tout espoir n’est pas perdu. La réforme reste possible, mais elle exige du courage, à la fois en dehors de l’université et en son sein, avec l’implication de toute la société. Ce qui est en jeu, ce n’est pas seulement la crédibilité des diplômes, mais la capacité d’une société à produire du savoir avec dignité et responsabilité, plutôt que de rester un consommateur superficiel de contenus creux, incapables de nourrir la pensée ou de fonder une conscience.
L’universitaire recyclé : quand la recherche entre au marché des objets
Dans un coin pâle d’un groupe Facebook, on peut lire une annonce saisissante : « Recherche scientifique à vendre, garantie à 100 %, sans plagiat, avec références et mise en page soignée ». Une phrase qui dit tout le tragique de la situation : le savoir, autrefois arraché à l’obscurité par l’effort, est désormais commercialisé comme n’importe quelle marchandise. Ce qui nécessitait jadis peine et persévérance est aujourd’hui proposé à un prix qui ne gêne personne.
Rares sont les recherches proposées à la vente qui s’aventurent dans les profondeurs de la métaphysique ou les complexités de l’algèbre. Elles privilégient les sujets faciles et rebattus, tels que « le rôle des réseaux sociaux dans la formation de la conscience collective ». Des travaux écrits non pour être lus ou débattus sérieusement, mais uniquement pour être remis à temps — comme un document administratif prouvant que, sur le papier du moins, on a fait ce qu’il fallait. Ainsi, la recherche académique devient un produit vendu à la demande, avec un habillage soigné, un goût pressé, et un prix attractif qui ne supporte aucun examen rigoureux.
Le vendeur est souvent un étudiant ayant quitté le circuit universitaire, ou un pseudo-chercheur plus doué pour le copier-coller que pour l’analyse critique. Il propose souvent des « prestations supplémentaires » : résumé, présentation PowerPoint, voire un entraînement oral pour simuler l’enthousiasme devant un jury. Nous voilà dans une époque où la recherche scientifique a basculé d’un métier d’exigence et de créativité vers une activité strictement commerciale.
Quant au client, ce n’est pas un naïf. C’est quelqu’un accablé par le manque de temps, l’excès d’attentes et les contradictions d’un système qui réclame de la créativité dans un environnement où seul le conformisme est valorisé. Officiellement, c’est un chercheur. En réalité, il cherche à s’en sortir. La question n’est plus : « Que vais-je apprendre ? », mais : « Comment m’en tirer avec le moins d’effort possible ? » L’université s’est transformée en un couloir technique pour fuir l’exigence du savoir, avec ce qu’elle suppose de patience, de doute et de remise en question.
Thèses sur mesure, esprits en veille
Quelle époque étrange où les valeurs se sont inversées ! Le mérite s’achète sans avoir été conquis, révélant non pas la compétence, mais l’aptitude à conclure une transaction et à négocier un prix. À la fin, l’acheteur repart avec un « certificat de mérite » pour un travail qu’il n’a jamais lu. Quelle tragique métaphore que celle d’un savoir transformé en feuille sans contenu, remise sans considération.
Et l’université ? Elle préfère parfois fermer les yeux, dans un silence complice, ou hausser un sourcil sceptique — pour rien. La falsification se pratique avec tant de délicatesse qu’elle semble relever d’une mauvaise pièce de théâtre. Quant à la morale, elle ne refait surface que lorsqu’une fraude est découverte dans une épreuve, mais reste étrangement absente quand la fraude atteint le cœur même du savoir.
Certains oseront murmurer : « Où est le mal, si la recherche vendue est de qualité ? N’est-ce pas cela qui compte ? » Mais c’est là l’argument de ceux qui évaluent un poème au nombre de vers, non à son frisson, et pèsent une idée à la quantité de références, non à la chaleur de la question. Le savoir, Mesdames et Messieurs, n’est ni l’élégance des marges ni l’ordre des paragraphes ; ce n’est pas une forme que l’on dompte avec une mise en page séduisante pour satisfaire à des normes superficielles. Le savoir est une étincelle vive, née d’une question authentique, qui inquiète l’esprit, secoue ses certitudes et l’empêche de retourner à son sommeil initial.
Mémoires livrées à domicile pour les membres du jury
Oui, il existe d'autres marchés, plus variés et mieux organisés : « Master en sept jours », « Doctorat en six mois », « Mémoire complet livré avec plan, bibliographie et présentation PowerPoint ». Nous faisons désormais face à un système parfaitement rodé, une ingénierie méticuleuse de l’ignorance en conserve. Et le plus troublant dans cette affaire, c’est que personne ne semble en éprouver la moindre culpabilité. L’acheteur se voit comme la victime d’un système impitoyable qui ne lui laisse pas le temps de penser ; le vendeur endosse le rôle d’un entrepreneur rusé qui lutte contre le chômage avec habileté ; l’administration, elle, se contente d’enregistrer les chiffres et de se réjouir des statistiques, tandis que la société ne perçoit dans la recherche scientifique qu’un simple passeport pour l’emploi, rien de plus.
Je ne cherche pas ici à accuser des individus, mais à décrire une situation.
Imaginez un étudiant défendant un mémoire qu’il n’a pas rédigé, feignant l’enthousiasme devant les questions du jury. Combien d’efforts faut-il pour mentir de façon convaincante ? Quelle dextérité faut-il pour paraître concerné par un sujet qu’il n’a jamais eu en tête ?
Qui blâmer ? L’étudiant ? Le professeur ? Ou le système qui célèbre « l’excellence » en l’absence de tout véritable projet de savoir ? Ainsi, la « vente » devient une simple transaction commerciale. C’est une question sur la valeur de ce que nous enseignons, la manière dont nous l’enseignons, et les raisons pour lesquelles nous le faisons. Et cette question, ironie du sort, ne fait jamais l’objet d’un mémoire.
Quelle tragédie qu’un étudiant obtienne un diplôme qui ne pèse rien, ni dans sa pensée ni dans son impact ! Quelle douleur que l’université se transforme en une cérémonie de clôture, plutôt qu’en un chantier de commencements ! Quelle violence que la recherche soit faite pour être vendue, non pour être lue ; qu’elle passe d’un outil de connaissance à une marchandise muette, incapable de nourrir l’esprit ou d’ouvrir un horizon.
Mais quelle solution ?
La solution réside dans le retour à la recherche comme expérience, dans la réinvention de la bibliothèque comme lieu de vie, dans la restauration du rôle de l’enseignant comme accompagnateur, non comme simple évaluateur. Il faut apprendre aux étudiants que l’idée ne s’achète pas, elle se conquiert. Et, plus fondamentalement, il nous faut redéfinir ce qu’est la « réussite » : elle ne se mesure pas à une note sur un bulletin, mais à l’empreinte qu’un raisonnement laisse en nous. Réussir, ce n’est pas inscrire un chiffre sur une feuille, ni ajouter une mention à son relevé de notes. La vraie réussite, c’est écrire une recherche, et en ressortir transformé : dans sa vision du monde, dans sa langue, dans la profondeur de ses interrogations. C’est regarder son travail et réaliser qu’il fut une belle aventure intellectuelle, dont l’empreinte est plus durable que n’importe quelle note.
Peut-être qu’un étudiant qui s’apprête à acheter son prochain mémoire lira ce texte. Soit. Achète-le. Mais n’oublie pas que tu n’achèteras pas, avec lui, la personne que tu aurais pu devenir. Le seul savoir qui mérite ce nom est celui qui t’enseigne qui tu es, pas ce qu’un autre a écrit à ta place.
Dans un monde où le savoir se vend à bas prix, l’espoir demeure grâce à ceux qui refusent de le brader. Car la véritable connaissance n’a pas de prix. Elle naît de la peine, de la flamme du doute, de cette obstination à résister à sa transformation en simple marchandise.
Dès lors, une question se pose : qui faut-il rééduquer en premier ? L’étudiant qui cherche à se sauver plutôt qu’à savoir ? Le professeur habitué au silence plutôt qu’à la critique ? Ou tout un système éducatif qui a réduit l’enseignement à des procédures et des titres ? Avons-nous besoin d’un simple lifting ou d’un électrochoc salutaire ? Peut-être faut-il commencer par cette interrogation en apparence anodine, mais qui fait trembler les fondations : Qui a écrit ce mémoire, et qui aurait dû l’écrire ?
Nous n’avons pas besoin de plus de rapports ou d’enquêtes pour démontrer ce que tout le monde sait déjà : le marché noir de la recherche scientifique existe bel et bien. Ce qu’il nous faut vraiment, c’est restaurer la confiance — que l’université retrouve son identité en tant qu’espace d’inquiétude intellectuelle, loin des conforts de la bureaucratie rassurante. Car lorsqu’on en vient à acheter des mémoires comme on achète un billet d’avion, nous franchissons une nouvelle frontière de la corruption académique, bien plus grave encore : celle de l’effondrement et de l’effacement du rêve.
La question n’est plus celle de la morale. Elle est existentielle. Soit nous rendons à la connaissance sa dignité, et au diplôme son sens, soit nous continuons à nous accommoder du faux, en distribuant des certificats comme des faveurs sur lesquelles s’érigent des avenirs fragiles, sans aucune perspective.
Réfléchissons-y et à une prochaine discussion.