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Agir vite, agir juste, agir humain : 1/2 L’éthique du soin : entre vitesse et justesse – Par Abdeljlil Lahjomri
« Agir vite ne suffit plus. Il faut apprendre à agir juste. Et surtout, à agir humain. La médecine d’urgence, d’où vient cette réflexion, incarne mieux que toute autre discipline ce paradoxe : décider dans l’incertitude, sauver dans la précipitation, choisir sous la contrainte du temps. » (Abdeljlil Lahjomri)
Invité pour la conférence de clôture du 9ème Congrès international de la Société Marocaine de la Médecine Urgentiste, Abdeljlil Lahjomri, secrétaire perpétuel de l’Académie du Royaume, a traité une thématique multidimensionnelle qui met à l’épreuve un monde où l’urgence est devenue la condition même de l’existence, où la Terre et l’humanité partagent la même vulnérabilité. Sa réflexion, née du cœur de la médecine d’urgence, s’élargit à une éthique universelle du soin et de la responsabilité. Entre vitesse et lenteur, technique et conscience, commerce et promesse, elle appelle à refonder l’humanisme du XXIᵉ siècle, celui d’une humanité soignante, lucide et solidaire. Dans cette première partie, devant celles et ceux qui, chaque jour, affrontent la réalité la plus immédiate de la vie et de la mort, Abdeljelil Lahjomri a interrogé, ce que signifie agir vite, agir juste, agir humain.

Abdeljlil Lahjomri
L’Anthropocène, cet âge où l’humanité s’est faite puissance géologique
Devant celles et ceux qui, chaque jour, affrontent la réalité la plus immédiate de la vie et de la mort, je voudrais interroger, avec vous, ce que signifie agir vite, agir juste, agir humain, dans une époque où l’urgence semble être devenue la condition même de notre humanité.
Nous vivons dans un temps qui porte un nom à la fois fascinant et inquiétant : l’Anthropocène. C’est l’âge où l’humanité s’est faite puissance géologique, capable de transformer la Terre, son climat, ses océans et ses équilibres. Nous avons prolongé nos gestes jusqu’à l’échelle planétaire, au point que notre pouvoir de créer s’est confondu avec notre pouvoir de détruire. L’urgence n’est plus un accident imprévu : elle est devenue notre réalité. Nous sommes tous, d’une certaine manière, les urgentistes d’un monde blessé, appelés à agir avant qu’il ne soit trop tard.
Mais agir vite ne suffit plus. Il faut apprendre à agir juste. Et surtout, à agir humain. La médecine d’urgence, d’où vient cette réflexion, incarne mieux que toute autre discipline ce paradoxe : décider dans l’incertitude, sauver dans la précipitation, choisir sous la contrainte du temps. L’urgentiste vit dans cet espace où chaque minute compte. Il sait que la lenteur peut tuer, mais que la précipitation, elle tue aussi. Comme le rappelait Dominique-Jean Larrey, le grand chirurgien des armées napoléoniennes, « la promptitude du secours est déjà la moitié du traitement ». Mais cette promptitude, pour être féconde, doit être éclairée : la vitesse n’est rien sans la justesse.
Agir juste, c’est garder, au cœur du tumulte, de l’agitation et du désordre, celui des corps, des machines et des consciences, la clarté du regard et la fidélité à l’essentiel.
C’est hiérarchiser, dans la confusion, ce qui relève du nécessaire et ce qui relève de l’accessoire ; c’est inscrire chaque geste dans la conscience de l’attention. Et agir humain, c’est rappeler que le malade n’est pas un cas, n’est pas une statistique, mais un visage, une voix, une présence.
Le Coran le rappelle avec force :
مَن قَتَلَ نَفْسًا بِغَيْرِ نَفْسٍ أَوْ فَسَادٍ فِي الْأَرْضِ فَكَأَنَّمَا قَتَلَ النَّاسَ جَمِيعًا وَمَنْ أَحْيَاهَا فَكَأَنَّمَا أَحْيَا النَّاسَ جَمِيعًا
(Sourate Al-Mâ’idah, 5 : 32)
« Quiconque sauve une vie, c’est comme s’il avait sauvé l’humanité tout entière ».
Cette parole, d’une portée universelle, dit déjà l’essentiel de l’éthique de l’urgence : le geste qui sauve n’est pas un acte isolé, il engage la responsabilité de l’homme envers toute l’humanité.
Dans la salle d’urgence, cette voix, cette présence, ce visage sont partout : dans la peur de celui qu’on relève, dans la stupeur de celle qui revient à elle, dans la fragilité de l’enfant que l’on réanime. La médecine d’urgence est, en ce sens, une école du discernement au cœur du désordre du monde.
La médecine et les Humanités : soigner le corps, guérir l’âme
La médecine est une école du regard : elle apprend à voir non seulement la maladie, mais la personne qui la porte. Ce regard, attentif et lucide, n’est pas un simple constat mais un acte immédiat de ce qui s’appelle, l’écoute. Il transforme la connaissance en attention, la technique en présence, et devient par là une éthique en acte. Ainsi, la médecine, lorsqu’elle forme le jugement, réalise la véritable éthique souhaitée : celle qui ne se proclame pas, mais se vit dans la qualité du regard porté à autrui.
De cette expérience quotidienne naît une pédagogie de l’urgence : apprendre à sauver, mais aussi à penser ce que sauver veut dire. Les gestes qui sauvent ne sont pas réservés aux médecins : ils devraient être le patrimoine moral de tous. Car chacun, un jour, peut être appelé à agir. Apprendre à secourir, c’est apprendre à reconnaître dans la détresse de l’autre un appel à la responsabilité.
C’est dans cette perspective qu’ont émergé ce que l’on appelle aujourd’hui les Humanités médicales. Elles visent à réconcilier la médecine et les sciences humaines, à relier la connaissance du corps à la compréhension de l’âme. Elles associent la philosophie, l’histoire, la littérature, la psychologie, l’anthropologie, l’art et l’éthique pour redonner au soin sa dimension humaine et symbolique. Elles rappellent que le médecin n’est pas seulement un praticien, un technicien de la guérison, mais un compagnon de la fragilité, de la peur et de l’angoisse.
Elles s’expriment de multiples façons : à travers la médecine narrative, fondée par la professeure Rita Charon à l’université Columbia, où l’on apprend à lire et à écrire les récits des patients pour mieux comprendre leur expérience de la maladie — car lire un roman, c’est déjà apprendre à écouter, à observer, à évoluer, à discuter. À travers l’histoire et la philosophie, qui rappellent qu’on ne soigne pas sans mémoire : Hippocrate, Georges Canguilhem ou Hans Jonas nous enseignent que la médecine n’est pas un commerce, mais une espérance.
Dire que la médecine n’est pas un commerce, c’est rappeler qu’elle ne peut être réduite à une simple transaction. Le commerce vend un produit certes et ; la médecine va aussi dans ce sens. Elle ne promet pas la guérison, mais la fidélité au soin et l’engagement pour le soin. Là où le commerce s’évalue en chiffres, la promesse et la bienveillance médicales s’éprouvent en confiance.
Le risque d’oublier cette vérité première : le soin n’est pas une marchandise
Mais dans le monde d’aujourd’hui, la médecine, soumise aux pressions de la rentabilité, de la publicité et des intérêt privés, court le risque d’oublier cette vérité première : le soin n’est pas une marchandise. Les dérives commerciales se multiplient – dans les pratiques, dans les institutions, parfois même dans la formation – et elles affaiblissent la dimension morale du soin en la livrant aux logiques du profit, du gain.
Pourtant, il ne s’agit pas de nier l’économie médicale : il s’agit surtout de la moraliser. Moraliser le commerce, c’est en faire non pas un adversaire de l’éthique, mais son espace d’application. C’est affirmer que, dans le monde médical, le calcul doit être éclairé par la conscience, la gestion traversée par la justice. C’est reconnaître que la dignité du patient ne saurait dépendre de sa solvabilité, et qu’un malade qui n’est pas solvable, reste un malade, à secourir, à qui la promesse du salut est due, et que la gratuité du salut est l’acte éthique par excellence.
On revient inévitablement au « Sciences sans conscience n’est que ruine de l’âme ».
Moraliser le commerce, c’est peut-être aujourd’hui l’acte éthique impératif dans le monde du soin. Car il ne suffit plus d’opposer le désintéressement à la rentabilité : il faut soumettre la rentabilité à l’exigence morale. Affaiblir le commerce et enrichir la promesse, c’est redonner au temps médical sa profondeur, à la relation son humanité, et au geste sa valeur morale. C’est replacer le médecin non dans le rôle du fournisseur, mais dans celui du gardien de l’élévation morale : celui qui, face à la fragilité de l’autre, choisit plus et surtout la responsabilité sur le profit.
De cette tension entre le commerce et la promesse dépend sans doute l’avenir de l’éthique médicale. La médecine de demain sera morale ou ne sera plus humaine.
Mais c’est aussi et surtout dans ces humanités médicales, à travers la langue et la culture, qu’elles se replacent au centre de la relation médicale. Trop souvent, le médecin urgentiste se trouve face à un patient dont il ne comprend ni la langue, ni les traditions de vie quotidienne, ni les croyances religieuses. Or on ne soigne jamais un corps isolé : on soigne un être habité par une histoire, une langue, une mémoire. Je pense à ces scènes lors du dernier tremblement de terre dans notre pays, lorsque des médecins venus de tout le royaume se sont trouvés face à des blessés graves surtout âgés, ne parlant que le berbère ou peu un arabe rural ou arabo-berbère rural. L’urgence était vitale, mais la langue a trébuché et a vacillé. Un mot, un geste, une phrase apprise dans l’enfance auraient parfois suffi à apaiser, à faire comprendre qu’on était là pour sauver. La langue, au sens profond, est déjà un soin qui commence déjà à réconforter. Dans nos sociétés plurilingues, l’apprentissage des langues, n’est pas seulement un enjeu culturel, mais un enjeu vital. Soigner, sauver, c’est aussi pouvoir parler à celui qu’on sauve.
La connaissance des langues et des cultures fait partie intégrante du soin et devraient faire partie intégrante de la formation : c’est un acte d’humilité et d’humanité. C’est aussi dans le monde actuel le fondement d’un véritable plurilinguisme médical, adapté à la diversité des patients et fidèle à l’esprit des Humanités.
Pour une Fondation des Gestes qui Sauvent
Et parmi les gestes qui prolongent cet esprit, il en est un autre, simple mais essentiel : les gestes qui sauvent. Ces gestes devraient faire partie du patrimoine moral et civique de chaque citoyen. Certes, ils sont enseignés dans les écoles et les institutions officielles, mais il serait temps d’en faire un projet partagé, vivant. Pourquoi ne pas imaginer, à l’échelle nationale, voire internationale, la création d’une Fondation des Gestes qui Sauvent ouverte à tous, présente dans les villes comme dans les villages, chargée de transmettre, de former, d’organiser et de sensibiliser ? Dans un pays comme le nôtre, de plus en plus ouvert, accueillant, touristique, et qui se prépare à recevoir le Mondial 2030, une telle fondation serait non seulement un instrument de sécurité, mais un acte de civilisation. Car enseigner les gestes qui sauvent, c’est enseigner l’accueil de l’autre dans sa différence, c’est préparer chacun à devenir, dans un moment de crise, le premier maillon d’une chaîne humaine de secours, le premier secouriste.
Il en est toutefois une autre urgence, plus impérieuse encore : celle de l’éducation. Non pas l’éducation technique ou utilitaire ou scientifique, mais une éducation qui prépare les générations à comprendre le monde avant de le juger. Car une part de nos guerres et de nos incompréhensions vient de là : de l’ignorance des cultures et des religions de l’autre, de ces simplifications répétées dans les manuels scolaires, de ces images fausses ou incomplètes qui deviennent, avec le temps, des préjugés, puis des armes invisibles.
L’éducation du XXIᵉ siècle doit devenir une éducation de la lucidité morale et de la justesse du regard et répétons-le, du discernement. Elle ne peut plus séparer l’apprentissage du savoir et l’acquisition de la responsabilité, ni la connaissance des peuples de la connaissance des disciplines à apprendre. Nous avons besoin d’une géopolitique des cultures et des croyances qui ne divise pas, mais qui relie science et éthique. Apprendre à connaître l’autre, sa langue, ses symboles, sa foi, ses croyances, sa manière d’habiter le monde, c’est déjà préparer la paix, se préparer à l’urgence. Un manuel juste peut aider à sauver autant qu’un geste juste.
Mais repenser l’éducation ne suffit pas : il faut urgemment nettoyer les imaginaires. Car nombre de nos blessures collectives viennent des récits que nous avons appris trop tôt et trop mal. Dans les manuels, les cartes, les images, tant d’erreurs se transmettent sans être interrogées. Des civilisations entières y sont réduites à une note en bas de page, des continents à un cliché, des croyances à des superstitions. Ces représentations, semées dès l’enfance, deviennent ces armes dissimulées, invisibles que nous avons citées précédemment. Nettoyer les manuels, c’est guérir : c’est ôter du regard et éloigner de la vue, les voiles qui obscurcissent la réalité du malade donc la compréhension de son monde.
Il faut entreprendre cette action salutaire comme un acte médical de civilisation : désinfecter les mots, revisiter les symboles, corriger les omissions, rétablir la complexité. Réintroduire dans les savoirs la part vivante des cultures, la profondeur des religions, la beauté des différences. De ce travail naîtra, espérons-le, une génération d’éclaireurs urgentistes : des femmes et des hommes capables de regarder sans juger, d’écouter sans mépriser, d’apprendre sans dominer. Une branche par exemple de la littérature comparée qui étudie l’image d’une société dans la conscience littéraire d’une autre s’est donné pour mission justement la « désinfection » de la conscience collective, désinfection pour lutter contre un ensemble d’erreurs, de stéréotypes, de préjugés, de clichés, et de purger cette conscience de croyances, et représentations erronées qu’elles draine ou décourage tout effort de compréhension et de sympathie. Je voudrais ici prendre deux exemples. Le premier du roman de Pascal Bruckner « LES VOLEURS DE BEAUTÉ », où un personnage dit : « les Musulmans ont bien raison de voiler leurs femmes, de les claquemurer. Ils savent eux que l’apparence n’est pas innocente. Ils ont juste tort de ne pas distinguer entre les visages magnifiques et les autres et surtout de ne pas enfermer les jolis garçons tout aussi nocifs ». Le deuxième, vous me pardonnerez la longueur de la citation, mais cette réflexion de Jean Lacouture illustre parfaitement mon propos. Ce journaliste affirme : « C’est à l’école, bien sûr que tout se décide à travers les manuels, les commentaires des enseignants sur les primitifs de la période précoloniale, sur la bataille de Poitiers… Tant qu’on enseignera… que les pavillons noirs… ont attaqué en traitres nos amiraux et que les corsaires de Salé et d’Alger n’avaient rien de commun avec leurs bons confrères de St Malo, il est clair que chaque viol sera imputé à un sidi…, chaque attaque à main armée aux descendants de Samory… ».
Mais peut-être faut-il aller plus loin encore : pour nettoyer vraiment les imaginaires, il faudra repenser les Humanités elles-mêmes. Les Humanités que nous invoquons sont parfois construites sur des mythologies biaisées : sur des canons qui excluent, sur des récits qui privilégient certaines civilisations au détriment d’autres. Il ne s’agit pas de les abolir, mais de les régénérer, de leur rendre leur pluralité première. Les Humanités ne doivent plus être le musée d’une seule mémoire, mais la maison commune de toutes les mémoires. C’est une révolution nécessaire : une révolution des structures de la pensée.
Mais cette révolution ne saurait être purement théorique ; elle appelle aujourd’hui une reconfiguration du savoir lui-même. Car à l’horizon de cette mutation se joue l’émergence d’un nouvel humanisme technologique : celui où la connaissance n’est plus seulement l’apanage du savant, mais un champ partagé entre l’humain et l’algorithme.