chroniques
Algérie-Mali : la diplomatie de ‘’l’œuf unique’’ ou les limites d’une stratégie de rupture – Par Hatim Betioui
Avec le Mali, la crise Algéro-malienne, latente jusque-là, s’aggrave subitement au début du mois d'avril 2025. Alger ferme dans un fracas de bruit son espace aérien à tous les vols en provenance ou à destination du Mali.
Après quinze mois de tensions, Alger et Bamako ont officiellement renoué leurs relations diplomatiques. Ce retour à la normale intervient pourtant sans qu'aucun des différends ayant provoqué la crise ne soit véritablement résolu. Pour Hatim Betioui, cet épisode illustre les limites d'une politique de rupture que l'Algérie a souvent expérimentée sans résultats probants.

Hatim Betioui
Une crise refermée, mais des désaccords toujours présents
Un vieux proverbe français résume avec ironie certaines crises diplomatiques : « Ma poule, tout ce vacarme pour un seul œuf ! ». Cette image semble s'appliquer aux relations entre l'Algérie et le Mali, revenues récemment à la normale après plus d'une année de tensions politiques et sécuritaires.
Pendant quinze mois, les deux pays ont multiplié les mesures de rétorsion. L'Algérie avait rappelé son ambassadeur à Bamako, fermé son espace aérien aux appareils maliens et suspendu une partie de la coopération sécuritaire avec son voisin du sud, malgré une frontière commune de plus de 1.300 kilomètres. Les autorités maliennes avaient répondu par des mesures similaires. De mesures et contre-mesures qui ont installé un climat de défiance inédit entre deux États dont la coopération est pourtant essentielle à la stabilité du Sahel.
Aujourd'hui, les canaux diplomatiques sont de nouveau ouverts et les relations officielles ont repris leur cours. Pourtant, cette normalisation ressemble davantage à une désescalade pragmatique qu'à un véritable règlement politique. Les griefs réciproques demeurent, tandis que les causes profondes de la crise restent entières.
Cette évolution rappelle d'autres épisodes récents de la diplomatie algérienne, marqués par une montée des tensions suivie d'un retour progressif à la normale, sans que les objectifs politiques initialement recherchés aient été atteints.
Le précédent espagnol : une crise sans changement de position
Le premier exemple remonte à mars 2022. À cette date, le chef du gouvernement espagnol, Pedro Sánchez, annonce officiellement son soutien à l'Initiative marocaine d'autonomie, qu'il qualifie de « base la plus sérieuse, réaliste et crédible » pour parvenir à une solution au différend autour du Sahara.
La réaction virulente d'Alger est immédiate. Les autorités algériennes dénoncent vivement ce changement de position, tandis que les médias officiels lancent une campagne particulièrement acerbe contre Madrid. L'Algérie rappelle son ambassadeur, suspend le Traité d'amitié, de bon voisinage et de coopération signé avec l'Espagne en 2002 et gèle une partie des échanges commerciaux entre les deux pays.
Cette démonstration de fermeté ne produit toutefois pas les effets escomptés. Madrid maintient intégralement sa nouvelle position sur le Sahara, tout en s'efforçant de préserver le dialogue avec Alger, partenaire énergétique majeur de l'Espagne.
Quelques mois plus tard, les relations bilatérales ont commencé progressivement à se normaliser. Les échanges ont repris, les contacts diplomatiques rétablis et la coopération retrouva son rythme habituel. La position espagnole, en revanche, demeure strictement inchangée.
La France suit le même chemin
Un scénario comparable se reproduit avec la France.
En juillet 2024, le président Emmanuel Macron annonce officiellement la reconnaissance par Paris de la souveraineté du Maroc sur le Sahara. Cette décision provoque une nouvelle crise diplomatique majeure avec Alger.
L'Algérie tempête et rappelle son ambassadeur, multiplie les déclarations hostiles à l'égard de la France, réduit les échanges politiques de haut niveau et affecte plusieurs dossiers de coopération, notamment dans les domaines sécuritaire, économique et migratoire.
Là encore, Paris ne modifie en rien sa position. Au contraire, la reconnaissance française se traduit progressivement par une série d'initiatives concrètes. Des responsables français effectuent des visites dans les provinces du Sud du Royaume, tandis que plusieurs projets de coopération économique et d'investissement y sont annoncés.
Ces initiatives illustrent ce qui apparaît désormais comme une réorientation stratégique durable de la politique française concernant le Sahara marocain.
Au final, malgré une forte montée des tensions, la stratégie de pression diplomatique n'a conduit ni l'Espagne ni la France à revoir leurs positions respectives. Les deux pays ont, au contraire, consolidé leurs choix diplomatiques tout en rétablissant progressivement leurs relations avec Alger.
Le dossier malien demeure loin d'être clos
Avec le Mali, la crise latente s’aggrave subitement au début du mois d'avril 2025. L'Algérie annonce alors avoir abattu un drone de reconnaissance appartenant à l'armée malienne après une intrusion présumée d'environ deux kilomètres dans son espace aérien.
Dans la foulée, Alger ferme son espace aérien à tous les vols en provenance ou à destination du Mali.
Les autorités maliennes contestent immédiatement cette version des faits. Selon Bamako, l'appareil évoluait exclusivement dans l'espace aérien malien. Le gouvernement de transition qualifie la destruction du drone d'acte hostile et répond en fermant à son tour son espace aérien aux appareils algériens.
En réalité, cet incident ne constitue que l'aboutissement d'un processus de dégradation engagé depuis plusieurs mois.
Les tensions s'étaient progressivement accumulées après la décision des autorités maliennes de mettre fin à l'Accord de paix d'Alger signé en 2015 sous médiation algérienne entre le gouvernement malien et les groupes armés du nord.
Bamako reproche également à Alger de s'immiscer dans ses affaires intérieures et d'offrir un refuge à certaines personnalités de l'opposition malienne. L'Algérie considère, de son côté, que l'approche exclusivement militaire retenue par Bamako pour résoudre la crise dans le nord du pays compromet les perspectives d'une solution politique durable et risque d'accentuer l'instabilité régionale.
Si la récente reprise des relations diplomatiques marque une étape importante, elle ne signifie nullement que ces divergences aient disparu. Le rétablissement des relations apparaît davantage comme un choix de réalisme diplomatique destiné à contenir les effets de la crise qu'à résoudre les désaccords de fond.
Le Maroc, une constante dans les recompositions régionales
Dans le même temps, le Mali a poursuivi le renforcement de son partenariat avec le Maroc.
Les autorités maliennes ont réaffirmé à plusieurs reprises leur soutien au plan marocain d'autonomie et continuent de participer activement à l'Initiative marocaine destinée à offrir aux États du Sahel un accès stratégique à l'océan Atlantique.
Cette évolution s'inscrit dans un mouvement régional plus large qui voit plusieurs pays africains approfondir leur coopération avec Rabat autour de projets économiques, logistiques et de développement.
À la lumière de ces différents épisodes, un constat s'impose : la politique de rupture diplomatique menée par Alger à l'égard de l'Espagne, de la France et du Mali n'a pas permis de modifier les orientations fondamentales de ces partenaires. Dans chacun de ces dossiers, les relations ont fini par reprendre, tandis que les positions contestées sont restées inchangées, voire se sont consolidées.
Le Maroc demeure aujourd'hui le seul pays avec lequel cette logique de rupture perdure. Cette situation conduit naturellement à une interrogation sur l'avenir des relations bilatérales : jusqu'à quand cette rupture se prolongera-t-elle et les dirigeants algériens répondront-ils un jour aux appels répétés au dialogue et à la « main tendue » lancés à plusieurs reprises par le roi Mohammed VI ?