Culture
Le sport comme substitut à la guerre - Par Abdesslam Benabdelali
Tout se fait autour du ballon et grâce à lui : parce que la communauté se constitue ainsi, et parce que le spectateur voit d'un seul coup ce spectacle à la dimension politique et religieuse extraordinaire qu'est le sport. Mais il y a l’arbitre…
Dans cette réflexion, la philosophe et académicien Abdesslam Benabdelali explore la fonction sociale et politique du sport en s'appuyant sur la pensée de Michel Serres. De la légende des Horaces et des Curiaces à la symbolique du ballon et de l'arbitre, il montre comment les sports collectifs transforment la violence en compétition réglée, tout en s'interrogeant sur les limites d'un modèle aujourd'hui confronté à la montée des violences dans les stades.

Abdesslam Benabdelali
Dans son livre Mes profs de gym m’ont appris à penser, Michel Serres revient sur la légende romaine rapportée par Tite-Live, et la raconte à sa manière : «Une ville était en guerre avec une autre ville ; on appellera l’une Rome, l’autre Albe. Toute la ville se battait contre toute l’autre ville. À un moment donné, les deux chefs se dirent : « Ce que nous faisons est très dépensier, on s’entre-tue. Si nous mettions seulement les mâles de vingt à quarante ans en situation de se battre, les autres seraient hors-jeu. » « La bonne idée », dit l’autre et, du coup, on inventa l’armée. Les autres se retirèrent, n’allant plus à la guerre, ils devinrent des spectateurs. Mais la tuerie continuait à frapper les hommes de vingt à quarante ans, aussi les deux rois se réunirent-ils à nouveau : « Ce massacre est quand même idiot, se dirent-ils, et si l’on n’en prenait des deux côtés que trois ? » Ce sont les Horaces et les Curiaces, ils vont se battre trois contre trois et l’armée va se retirer ».
Et Serres de conclure : «Il y a là, à la fois, un contrat social concernant la guerre et la création d’un spectacle à la place de la guerre. Il y avait la guerre de tous contre tous, et maintenant, il y a un spectacle guerrier. Les femmes et les enfants se retirent avec les vieillards, puis l’armée se retire, avec les champions – les Horaces et les Curiaces – et, alors, d’un coup, le spectacle se met en place ». Il y a eu ainsi un partage des villes, puis un partage des armées, puis des héros, qui se sont eux-mêmes divisés pour s'affronter.
Puisque les sports collectifs, comme le football, sont des sports d'affrontement et de lutte, il paraît en quelque sorte plus convenable, ici encore, que onze joueurs d'un pays affrontent onze joueurs d'un autre pays, plutôt que les deux pays se fassent la guerre et se combattent entre eux. Il s'agit donc d'une tentative d’abolir la violence et de sa substitution : le sport est une abolition de la guerre et son substitut. Si l'on admet cela, la violence se manifeste plus ou moins selon que l'on choisisse tel sport ou tel autre : le rugby, par exemple, est plus impliqué dans la violence que le football. Cependant, on remarque que les spectateurs du football sont les plus violents parmi les spectateurs sportifs, comparés aux spectateurs du rugby. La raison, sans doute, est que la violence du football ne va pas jusqu'à son terme, c'est pourquoi les spectateurs y vont eux-mêmes, tandis que le rugby, puisqu'il pousse sa violence presque jusqu'à son terme, ses spectateurs n'y recourent pas. «Il y a comme une sorte de constante de violence – comme on dit qu’il y a une constante de force en dynamique – qui est partagée ou non. »
Il ne s'agit donc pas d'éliminer la violence mais de la gérer. Et les sports collectifs enseignent précisément comment gérer la violence. Car ces sports nous font passer de l'état de nature à l'état de culture, de « la guerre de tous contre tous » au « contrat social ».
Michel Serres relie le tissage de ce contrat au ballon : « Nous ne serions pas les hommes que nous sommes – collectivement parlant – s’il n’y avait pas eu, au début, le contrat. Mais le contrat, c’est d’abord le lien social avec le ballon, et ensuite ce sont les décisions juridiques prises par un arbitre ».
Le ballon est donc ce qui dessine les relations et institue le contrat social : l'équipe n'existe véritablement que lorsque des relations se dessinent au maximum entre ses membres. Le ballon est quelque chose que chacun, dans l'équipe, transmet à l'autre. « Et là, je dirais volontiers que le ballon est un quasi-objet ; c’est un objet qui n’est pas un objet, c’est un traceur de relations entre les membres de l’équipe en question. » L’auteur du lien social, c’est le ballon, le ballon en mouvement. Il est l’auteur du contrat : « nous passons un contrat, et ce contrat, nous le signons en faisant la passe. Quand le ballon ne circule plus, tout va mal. Le lien social alors se défait, l’équipe se défait– et d’ailleurs en général perd – et les spectateurs ne voient plus à quoi elle sert, les joueurs ne jouent plus à rien, c’est raté. »
Le ballon est ce qui dessine les relations entre les membres de l'équipe. « Plus il y a de passes entre les joueurs, en quelque sorte, plus l'équipe joue, et plus l'équipe joue, plus elle réalise son existence, et plus elle réalise son existence, plus nous prenons conscience de ce qui constitue le groupement humain. »
Tout se fait autour du ballon et grâce à lui : parce que la communauté se constitue ainsi, et parce que le spectateur voit d'un seul coup ce spectacle à la dimension politique et religieuse extraordinaire qu'est le sport ; mais, d'autre part, il y a l'arbitre : parce qu'il est le point de départ du droit, la source de son émergence. Et la relation entre violence et droit — qui a été mise en question par nombre de philosophes politiques, comme Hobbes, Rousseau et d'autres — est ici une relation exposée avec une clarté totale : il y a la violence déchaînée, il y a la règle acceptée, et il y a l'arbitre souverain ; c'est le spectacle du droit dans sa totalité. Il y a donc, en même temps, une pédagogie de la gestion de la violence, et aussi une pédagogie juridique !
Tous les joueurs du ballon qui maîtrisent le jeu sont comme des diplômés en droit par avance, non seulement parce qu'ils connaissent la loi — puisqu'ils connaissent les règles et savent les appliquer dans le jeu — mais aussi parce qu'ils les « enseignent » aux spectateurs. Quant au spectateur, c'est comme s'il se trouvait dans l'amphithéâtre d'une faculté de droit : il apprend le droit sans texte écrit.
«Vous rendez-vous compte? Il apprend la tragédie sans texte, le collectif sans texte et le droit sans texte ! Je ne vois rien de supérieur à cela ! »
Le sport fait partie des institutions établies par la société pour faire face à la violence. Or, les institutions destinées à contenir la violence n'ont qu'une efficacité limitée dans le temps. Et il semble que le football — et le rugby un peu moins — semble avoir atteint ses limites extrêmes : il en est venu à produire des fauteurs de troubles ou des fanatiques de l'équipe. Qu'il y ait des fanatiques ne paraît pas anormal, puisque le sport est précisément destiné à contenir la violence et à y faire face ; mais avec la multiplication des incidents que connaissent désormais certains stades, il apparaît que le sport a peut-être atteint le comble de son efficacité en la matière, et qu'il est en train de perdre son efficacité à endiguer la violence.