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Chronique « Cinéma, mon amour de Driss Chouika : Mel Brooks, une carrière hors normes du burlesque à la consécration
Au départ, Brooks est un produit du « Borscht Belt », ces stations balnéaires des Catskills où la clientèle juive, alors exclue d'autres lieux, forgea un humour spécifique, mêlant autodérision et irrévérence.
Pour du centenaire de Mel Brooks, Driss Chouika retrace le parcours d'un maître de la parodie hollywoodienne dont l'œuvre a profondément marqué la comédie américaine. Entre irrévérence, satire sociale et amour du cinéma, le chroniqueur revient sur les films qui ont forgé sa légende, tout en soulignant les limites d'une mécanique comique qui, au fil des décennies, a parfois perdu de sa force inventive.

Driss Chouika
« Je maintiens qu'il n'y a rien que l'on ne puisse aborder en termes comiques et faire passer un message. Je l'ai prouvé en parodiant Hitler dans Les Producteurs. Je ne ferai jamais un film sérieux juste pour faire une déclaration profonde ».
Mel Brooks.
Né Melvin Kaminsky le 28 juin 1926 à Brooklyn, Mel Brooks incarne l'un des parcours les plus singuliers du cinéma américain. Centenaire et toujours actif, en près de huit décennies de carrière, il a bâti une œuvre qui divise autant qu'elle fascine : saluée par les uns comme une subversion géniale des genres hollywoodiens, décriée par les autres comme une entreprise de divertissement vulgaire et simpliste. Cette ambivalence critique est au cœur de la trajectoire de Brooks, l'un des rares artistes américains à avoir obtenu le prestigieux EGOT (Emmy, Grammy, Oscar, Tony), tout en demeurant perpétuellement suspect aux yeux d'une certaine orthodoxie cinéphile. Furieux adepte de la comédie, il le confirme en disant : « La comédie est un composant très puissant de la vie. C'est elle qui a le plus à dire sur la condition humaine parce que si vous riez, vous pouvez vous en sortir ». Sa filmographie, qui a bien marqué son époque, oscille entre parodie géniale et répétition usante, entre audace thématique et facilité formelle.
CARRIÈRE HORS NORME DU BURLESQUE A lA CONSECRATION
Au départ, Brooks est un produit du « Borscht Belt », ces stations balnéaires des Catskills où la clientèle juive, alors exclue d'autres lieux, forgea un humour spécifique, mêlant autodérision et irrévérence. C'est là qu'il développe cette capacité d'improvisation et ce rythme effréné qui deviendront sa marque de fabrique. Puis, en rejoignant le monde du cinéma, il arrive aisément à bâtir une carrière hors norme, allant du burlesque à une consécration comme l’un des plus singuliers cinéastes de Hollywood. Il est aussi à signaler que son passage comme scénariste pour « Your Show of Shows » de Sid Caesar et Imogene Coca, aux côtés de Carl Reiner, Neil Simon et Woody Allen, a constitué une véritable matrice créative pour la suite de sa carrière. Le véritable tournant survient en 1963 avec le court-métrage The Critic, co-réalisé avec Ernest Pintoff, une parodie du cinéma d'art abstrait dont la voix off improvisée par Brooks ridiculise avec jubilation les prétentions de l'avant-garde. Ce court métrage avait déjà annoncé la méthode Brooks : prendre un genre ou un univers codifié et le démontrer par l'absurde, non par une critique haineuse, mais par une forme d'affection iconoclaste.
Les premiers longs métrages de Brooks « Les Producteurs », « Les Douze Chaises », « Le Shérif est en prison » et « Frankenstein Junior » constituent indiscutablement l'apogée de son art. « Les Producteurs », son premier film, qui a tenu l’affiche pendant près d’une décennie, frappe d'emblée par son audace : une comédie musicale dont le sujet n'est autre qu'une pièce de théâtre glorifiant Hitler. Le film remporte en 1969 l'Oscar du Meilleur Scénario Original, consacrant un humour qui ose aborder le nazisme par le rire, démarche que Brooks justifie en précisant : « La rhétorique ne vous mène nulle part, parce qu'Hitler et Mussolini sont tout aussi bons en rhétorique. Mais si vous pouvez faire tomber ces gens avec la comédie, ils n'ont aucune chance ». La satire du show-business et de l'avidité humaine y atteint une férocité rare, portée par le jeu gargantuesque de Zero Mostel et Gene Wilder.
Brooks avait atteint son sommet en 1974 avec ses deux chefs-d'œuvre qui ont renouvelé et modernisé la comédie américaine. « Le Shérif est en prison », parodie du western, est aussi une satire sociale virulente. Le film utilise tous les registres : le slapstick (le burlesque), l’humour gras, les jeux de mots, la satire, les ruptures du quatrième mur…, pour dénoncer le racisme. Et, il arrive réellement à briser le quatrième mur. Ce film pousse les blagues raciales jusqu'à l'absurde, retournant les stéréotypes contre eux-mêmes. « Frankenstein Junior », en revanche, a opté pour une parodie plus tendre, presque un hommage affectueux au cinéma d'horreur classique. Tourné en noir et blanc avec une reconstitution minutieuse des décors de la Universal, le film a inventé un style d’une sorte de discours métacinématographique. Gene Wilder y livre une performance inoubliable, et Brooks prouve qu'il sait aussi filmer avec une réelle élégance formelle.
Après ce double triomphe, Brooks entre dans une phase où la parodie de genre devient un système, presque une mécanique répétitive. « Le Grand Frisson » pastiche Hitchcock avec une maîtrise certaine, mais sans la surprise des premiers films. « La Folle Histoire du monde » tente une fresque anthologique, mais pâtit de son éparpillement. Quant à « La Folle Histoire de l'espace », parodie de Star Wars, est bien représentative des limites du système Brooks : le film est bien drôle mais paraît comme un pur dérivé de ses œuvres antérieures, dépourvu de tute originalité. Certains critiques ont d’ailleurs vu dans cette évolution une orientation inéluctable vers un narcissisme croissant. Surtout à partir de « La Dernière Folie de Mel Brooks », quand il a commencé à jouer de grands rôles (souvent le premier) avec une apparente volupté narcissique. Ce recentrage sur sa propre personne coïncide avec un certain essoufflement créatif, même si la plupart des critiques lui reconnaissent un intérêt authentique pour des questions sociopolitiques que beaucoup de ses contemporains esquivent soigneusement.
La carrière de Mel Brooks est celle de l’excès : excès de gags, excès de références, excès d'irrévérence. Cette démesure est peut-être à la fois sa force et sa faiblesse. Mais en tout cas, Mel Brooks demeure un cinéaste bien singulier, un parodiste qui est aussi un amoureux du cinéma, un artiste dont l'œuvre, inégale mais incontournable, restera comme l'une des expressions les plus radicales de la comédie américaine.
FILMOGRAPHIE SÉLECTIVE DE MEL BROOKS
« Les Producteurs » (1968) ; « Le Mystère des douze chaises » (1970) ; « Frankenstein Junior » (1974) ; « Le Sherif est en prison » (1974) ; « La Dernière Folie de Mel Brooks » (1976) ; « Le Grand Frisson » (1977) ; « La Folle Histoire du monde » (1981) ; « La Folle Histoire de l'espace » (1987) ; « Chienne de vie » (1991) ; « Sacré Robin des bois » (1993) ; « Dracula, mort et heureux de l'être » (1995).