Cinéma, mon amour de Driss Chouika : « THE DANISH GIRL », UNE PERFECTION FORMELLE QUI LIMITE L'AUTHENTICITÉ THÉMATIQUE

Cinéma, mon amour de Driss Chouika : « THE DANISH GIRL », UNE PERFECTION FORMELLE QUI LIMITE L'AUTHENTICITÉ THÉMATIQUE

Le film se présente comme un drame de prestige méticuleusement ciselé, mais cette perfection formelle cache une approche souvent superficielle, voire réductrice, de l'authenticité thématique et de la complexité de l'identité de genre, malgré la déclaration élogieuse du réalisateur pour son scénario

1
Partager :

Dans  « Cinéma, mon amour », Driss Chouika revient sur « The Danish Girl » de Tom Hooper, un film qu'il considère comme un paradoxe cinématographique. Derrière une mise en scène d'une grande élégance et des interprétations saluées par la critique, l'auteur voit une œuvre qui peine à restituer avec justesse la complexité de l'expérience transgenre. Une réflexion sur les limites du cinéma de prestige lorsqu'il aborde les questions d'identité, de représentation et d'inclusion.

Driss Chouika

« C’est une histoire d’inclusion rendue possible par l’amour. De la même manière que la crise des réfugiés sur les côtes européennes est un appel à notre cœur, ce que subissent les personnes transgenres lorsqu’elles sont persécutées est un appel à notre cœur ».

Tom Hooper.

Sorti en novembre 2025 aux Etats-Unis, puis en janvier 2026 en France et au Royaume-Uni, librement inspiré du roman du même titre de David Ebershoff paru en 2000, prix du Queer Lion à la Mostra de Venise 2015, deus prix au estival du Film de Hollywood 2015 (Meilleur Réalisateur et Meilleure Musique), Oscar de la Meilleure Actrice dans un second role pour Alicia Vikander, « The Danish Girl » de Tom Hooper a suscité un double mouvement d'admiration et de rejet à sa sortie : salué pour ses qualités esthétiques, le film n'en a pas moins été vivement critiqué, y compris par ses propres interprètes. Ce constat, partagé par de nombreux critiques et membres de la communauté trans, invite à une analyse critique qui dépasse le simple jugement esthétique pour interroger les choix narratifs, politiques et éthiques du film.

PERFECTION FORMELLE RÉDUCTRICE DE L’AUTHENTICITÉ

Le film se présente comme un drame de prestige méticuleusement ciselé, mais cette perfection formelle cache une approche souvent superficielle, voire réductrice, de l'authenticité thématique et de la complexité de l'identité de genre, malgré la déclaration élogieuse du réalisateur pour son scénario : « Je l’ai lu et j’en suis tombé amoureux. Je l’ai trouvé profondément émouvant. J’ai été touché par ce mariage, cette relation, et j’ai été ému aux larmes par le scénario ». C’est une approche esthétique qui étouffe le sujet. Ainsi, Le principal atout de « The Danish Girl », sa beauté plastique, constitue paradoxalement son principal écueil. Tom Hooper livre un film d'une élégance formelle presque oppressante, où chaque plan semble conçu comme une illustration soignée d'un manuel de mise en scène. Les décors, les costumes, la photographie…, tout est exagérément surchargé, au point que les personnages semblent évoluer dans un musée de cire plutôt que dans un monde réel et vivant. Cette mise à distance esthétique a pour effet pervers de transformer la souffrance de Lili Elbe en un objet de contemplation artistique plutôt qu'en une expérience humaine pleinement incarnée. Ce qui montre parfaitement l'écart entre les intentions affichées et le résultat artistique.

La décision de confier le rôle de Lili Elbe à Eddie Redmayne, acteur cisgenre et hétérosexuel, a été au centre des controverses. Pour de nombreux critiques issus de la communauté trans, cette interprétation ne fait que reproduire des stéréotypes réducteurs. Redmayne incarnerait moins une personne qu'une idée abstraite de la féminité, réduisant l'expérience trans à un ensemble de signes extérieurs : les bas, le maquillage, les gestes appris… La performance de Redmayne, techniquement impressionnante, pèche par son jeu de recherche exagéré de la performance. L'acteur, connu pour ses incarnations physiquement exigeantes (comme dans « The Theory of Everything » de James Marsh), semble ici appliquer la même méthode. Il aborde la transidentité comme un handicap, sans jamais accéder à l'intériorité du personnage. Cette approche, si elle peut séduire les académiciens, trahit la complexité d'une expérience vécue.

L'une des critiques les plus récurrentes concerne le traitement narratif de Lili Elbe. Loin d'être le véritable centre du récit, le personnage transgenre est souvent relégué au second plan, au profit de son épouse Gerda, incarnée par Alicia Vikander. Le film a utilisé Gerda comme une sorte de passeur narratif, permettant au public cisgenre de se familiariser avec le sujet trans sans jamais avoir à s'identifier directement à lui. Ce choix narratif, s'il peut se comprendre d'un point de vue dramaturgique, a finalement pour effet de maintenir Lili à distance, comme un objet d'étude plutôt que comme un sujet pleinement autonome.

« The Danish Girl » se veut un film engagé, mais son engagement reste problématique. Le film semble vouloir aborder un sujet sensible sans prendre le risque de heurter, d'où une approche excessivement prudente. Cette prudence excessive se manifeste dans le traitement aseptisé de la sexualité et du corps. Le personnage de Lili est rendu presque asexué, comme si sa transidentité devait être purgée de toute dimension charnelle pour être acceptable. Ce choix, loin de protéger le personnage, le déshumanise.

Ainsi, « The Danish Girl » incarne parfaitement les limites du cinéma de prestige face à des sujets qui exigent plus que de la bonne volonté et de la beauté formelle. Néanmoins, « The Danish Girl » reste une œuvre importante, non pas pour ce qu'elle dit de Lili Elbe, mais pour ce qu'elle révèle des difficultés du cinéma mainstream à représenter justement les minorités de genre, et peut-être des progrès qu'il reste à accomplir.

FILMOGRAPHIE SÉLECTIVE DE TOM HOOPER

« The Damned United » (2009) ; « The King's Speech » (2010) ; « Les Misérables » (2012) ; « The Danish Girl » (2015) ; « Cats » (2019) ; « Photograph 51 » (2026)..