A l’ombre de la Constitution marocaine - Par Abdelhamid Jmahri

A l’ombre de la Constitution marocaine - Par Abdelhamid Jmahri

Le débat sur la situation politique au Maroc a mis aux prises Mohammed Abbadi, guide de la Jamaâ (al-Adl wa al-Ihsan) et Abdalilah Benkirane, secrétaire général du PJD

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Le débat sur l’état de la vie politique au Maroc a remis à la Une une divergence fondamentale entre les deux principaux courants islamistes du pays. Abdelhamid Jmahri explique pourquoi au-delà de la polémique entre Al Adl Wal Ihsane et le Parti de la justice et du développement (PJD), c’est la question de la participation aux institutions et de la valeur du cadre constitutionnel marocain qui se trouve de nouveau au cœur de la confrontation.

Abdelhamid Jmahri

Des visions opposées de l’action politique

Le débat sur la situation politique au Maroc a révélé une divergence de fond entre les deux principaux courants islamistes de la scène nationale : Al Adl Wal Ihsane, mouvement radical non reconnu légalement mais toléré, et le Parti de la justice et du développement (PJD), qui a dirigé le gouvernement durant la décennie ayant suivi le Printemps arabe, dans le sillage de la vague islamiste portée par les Frères musulmans. Le différend porte sur la pertinence même de l’action politique menée dans le cadre de la légalité et des institutions.

À l’occasion de son intervention dans un podcast produit par son mouvement, Mohammed Abbadi, guide de la Jamaâ (la communauté), comme l’organisation est communément désignée dans les médias marocains, est revenu sur l’origine de cette divergence. Il a affirmé avoir mis en garde le PJD contre l’expérience gouvernementale et estimé que les évolutions intervenues depuis lui avaient donné raison, en démontrant selon lui l'inanité de l’action politique conduite depuis l’intérieur des institutions.

La riposte du PJD

Ce rejet de la participation à la construction institutionnelle est également partagé par plusieurs dirigeants du mouvement, notamment Abdelouahed El Moutaouakkil, figure de la deuxième génération, et Hassan Bennajeh, représentant de la troisième. Ces prises de position dépréciant l’action politique légale et institutionnelle ont suscité une réaction ferme et virulente du secrétaire général du PJD Abdalilah Benkirane, principal artisan de l’expérience gouvernementale des islamistes pendant la période du Printemps arabe.

Le secrétaire général du Parti de la justice et du développement, qui a intégré la vie politique légale sous la bannière du Mouvement populaire démocratique constitutionnel dirigé par l’ancien résistant Abdelkrim El Khatib, a reproché à Al Adl Wal Ihsane, qu’il avait déjà qualifié de formation condamnée à un « célibat politique permanent », de ne représenter aucune force agissante dans la vie nationale. Selon lui, le mouvement se contente d’apparaître lors de certaines occasions avant de retourner dans la discrétion.

Une crise plus profonde que la polémique

Le responsable politique le plus controversé de la scène actuelle, qui a conduit l’expérience gouvernementale à l’entrée du monde arabe dans l’après-Printemps arabe, n’a toutefois pas livré une défense fondée ni une évaluation globale de cette période, de ses avancées constitutionnelles saluées par les plus grandes démocraties du monde, ni de la manière prudente avec laquelle le Maroc a traversé cette séquence historique. Il s’est au contraire limité à dénigrer les positions d’Al Adl Wal Ihsane, sans proposer le recul historique, l’argumentation politique et la démonstration qu’exigerait une expérience marocaine aussi singulière.

Plus concrètement, l’appel au boycott ou au refus de la participation institutionnelle intervient dans un contexte particulièrement sensible qui dépasse les seuls partisans de cette option et concerne l’ensemble du champ politique. Les partis souffrent d’un grave déficit de crédibilité et de capacité de résistance, de la montée en puissance des notables et de l’acceptation d’une vie politique hybride et affaiblie. Celle-ci se caractérise notamment par le blocage des mécanismes d’action et par les difficultés à traduire dans les faits les grands consensus construits au Maroc grâce à l’intelligence collective.

À cela s’ajoute un autre facteur alimentant la crise de confiance : l’affaiblissement du sens moral dans l’action publique, qui se manifeste par la primauté accordée aux intérêts particuliers au détriment de l’intérêt général et par l’instrumentalisation du Parlement à cette fin.

Un débat ancien dans la vie politique marocaine

Le Maroc a déjà connu un débat comparable par le passé au sein des différentes composantes de la gauche. Quiconque suit aujourd’hui les publications des dirigeants d’Al Adl Wal Ihsane ne peut manquer de retrouver les échos des controverses qui ont traversé le mouvement de gauche et dont les effets demeurent encore visibles. Cette confrontation avait opposé la gauche nationale démocratique à la gauche radicale autour de l’expérience démocratique marocaine, avec, en son centre, le débat sur l’expérience constitutionnelle du Royaume.

L’histoire de l’Union nationale des forces populaires (UNFP) et de son fondateur Mehdi Ben Barka, puis celle de l’Union socialiste des forces populaires (USFP) sous la conduite d’Abderrahim Bouabid et d’Abderrahmane Youssoufi, ont déjà été marquées par de profondes divisions autour de la Constitution et de la pratique politique. Les débats ont parfois atteint un degré de tension extrême, notamment autour de la revendication d’une Assemblée constituante élue par le peuple pour élaborer la Constitution, ou encore de la capacité des représentants élus des partis politiques à exercer un véritable pouvoir de décision.

Al Adl Wal Ihsane a d’ailleurs rappelé cet héritage dans sa polémique actuelle, en se référant à son document politique consacré à l’évolution démocratique du Maroc. Aujourd’hui, la Jamaâ apparaît plus proche de la gauche radicale d’inspiration révolutionnaire et républicaine, incarnée par An Nahj Addimocrati,, que du courant de l’islam politique. C’est ainsi que les deux tendances cohabitent au sein des différents fronts de contestation, qu’ils soient sociaux ou nationaux.  Si bien qu’Al Adl Wal Ihsane semble désormais plus proche de son opposé idéologique que de son voisin doctrinal. Cette caractéristique dépasse d’ailleurs ce seul mouvement et s’observe dans de nombreuses configurations du champ politique marocain : le militant de gauche trouve mille et une raisons de se rapprocher de son adversaire idéologique, mais la moindre divergence suffit à l’éloigner de son allié naturel. La célèbre formule de Lénine éclaire en partie ce phénomène : les extrêmes finissent par se rejoindre.

Deux stratégies désormais irréconciliables

Il est établi qu’Al Adl Wal Ihsane entretient une relation critique, parfois ouvertement hostile, avec les institutions de l’État. Les fondements mêmes de sa doctrine radicale le conduisent à remettre en cause l’existence de la monarchie, au nom de son rejet de ce qu’elle qualifie de pouvoir héréditaire ou autoritariste. Pourtant, cette référence doctrinale n’occupe plus la place centrale qu’elle tenait autrefois dans ses écrits. Si cette matrice continue d’expliquer nombre de ses positions à l’égard du système politique, le mouvement privilégie désormais un vocabulaire emprunté au registre de la démocratie moderne pour critiquer la logique de la participation institutionnelle.

Pourtant, le PJD et Al Adl Wal Ihsane se sont retrouvés à plusieurs reprises autour de slogans communs, notamment sur les questions identitaires, les causes nationales, les références religieuses ou encore la primauté de la notion d’oumma. Mais cette proximité ne suffit manifestement plus à réduire leurs divergences sur la participation politique.

Probablement que la position adoptée par le secrétaire général du PJD, Abdalilah Benkirane, depuis son retour à la tête de son parti, est davantage dictée par les circonstances que par une doctrine de fond. Pourquoi ? Parce qu’un retour conjoncturel vers une ligne plus radicale conduit un ancien parti de gouvernement à chercher à capter, comme cela s’est vu par le passé, l’électorat proche d’Al Adl Wal Ihsane, malgré l’absence de participation officielle de celle-ci aux élections.

Le spécialiste de l’islam politique et auteur de l’ouvrage Monarchie et islam politique, Mohammed Tozy, expliquait dans un entretien accordé à l’auteur de ces lignes que des candidats proches du PJD avaient déjà été présentés lors de précédentes échéances. L’espoir était également que la présence des deux mouvements dans des mobilisations communes contre certaines positions de l’État permette de renouer le dialogue. De son côté, Al Adl Wal Ihsane poursuivait peut-être la stratégie inverse : pousser le PJD à abandonner définitivement la logique de la participation institutionnelle.

La réponse d’Abdalilah Benkirane a cependant été sans équivoque. Lui qui avait conduit son parti au pouvoir jusqu’à accepter des choix dépassant largement son référentiel initial — signature de l’accord tripartite, accompagnement du nouveau positionnement géopolitique du Royaume, soutien à des décisions néolibérales impopulaires, promotion du désengagement de l’État des secteurs sociaux avant de revenir partiellement sur cette orientation — a rejeté catégoriquement cette perspective. Le PJD est même allé plus loin que son mouvement frère tunisien, Ennahdha, dans cette évolution.

La fin de l’exception islamiste

Au-delà de cette controverse, la position d’Al Adl Wal Ihsane pourrait accentuer la fragilité du Parti de la justice et du développement, dont le regard sur lui-même a changé avant même celui de ses adversaires. Le parti présente désormais les traits d’une élite passée de la prédication à la gestion des affaires publiques.

Comme le souligne Mohammed Tozy, il est apparu que la référence islamique ne suffisait pas, à elle seule, à encadrer moralement l’exercice du pouvoir. Il s’est alors développé une tendance consistant à rechercher dans la loi la justification de pratiques relevant de ce que le penseur Mohammed Abed Al-Jabri appelait la « logique du butin » : s’approprier tout ce que la loi autorise, sans s’interroger sur les exigences de désintéressement, de retenue ou d’éthique qui devraient guider l’action publique.

Au final, l’expérience gouvernementale a montré que cette élite était devenue une élite de l’alternance politique, et non l’élite alternative qu’elle prétendait incarner face au système politique en place depuis l’indépendance.

Le Parti de la justice et du développement était sans doute le dernier parti marocain à revendiquer une action fondée sur une idée et une idéologie clairement assumées. Or cette dimension elle-même n’a pas échappé au processus général d’affaiblissement qui touche l’ensemble du champ politique.

L’un des paradoxes de la scène politique marocaine est que beaucoup considèrent aujourd’hui Al Adl Wal Ihsane comme le mouvement le plus profondément marocain de toute la mouvance islamiste. Il n’exporte pas sa pensée, ne recrute pas au-delà des frontières nationales et ne cherche pas à construire des relais extérieurs. Pourtant, c’est lui qui adopte la position la plus intransigeante à l’égard du système politique. À l’inverse, le parcours du Parti de la justice et du développement s’est inscrit dans une configuration géopolitique plus large, où les évolutions en Afrique du Nord et au Moyen-Orient ont largement influencé les choix des États et des sociétés.

Le pragmatisme du système marocain

Au-delà de l’affrontement entre les deux principales composantes de l’islam politique, une constante caractérise le fonctionnement du système marocain : il privilégie rarement la rupture. L’attitude d’acceptation et de relative tolérance adoptée à l’égard d’Al Adl Wal Ihsane, pourtant dépourvue de statut juridique clair en tant qu’organisation politique, illustre la capacité du régime à gérer la contestation et l’opposition jusqu’à les rendre compatibles avec le fonctionnement du système.

Le département d’État américain avait d’ailleurs publié un rapport recommandant une normalisation des relations entre l’État marocain et Al Adl Wal Ihsane. Cette recommandation ne traduisait pas nécessairement un alignement des intérêts américains sur ceux du Maroc, mais reposait notamment sur le constat que le mouvement ne dispose ni d’une dimension internationale ni de réseaux transnationaux comparables à ceux du Parti de la justice et du développement, historiquement associé à la mouvance des Frères musulmans, elle-même profondément affectée par les recompositions politiques intervenues à la suite du Printemps arabe.

Des élections sous l’ombre de la Constitution

Au-delà de la polémique entre Al Adl Wal Ihsane et son proche parent doctrinal, l’intégration du mouvement dans le champ politique marocain dépend d’abord de sa propre volonté, puis du choix du système politique, qui demeure seul juge de l’opportunité de son intégration.

En attendant, les prochaines élections se dérouleront sous l’épée de Damoclès pour un PJD qui aspire à retrouver le devant de la scène dans un contexte particulièrement difficile, sans pouvoir compter sur le soutien d’Al Adl Wal Ihsane, sachant que par ailleurs il n’est pas encore parvenu à normaliser pleinement sa place dans un paysage politique où une partie des équilibres continue d’être régie par les compromis fondateurs du Maroc de l’aube de l’indépendance.

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