chroniques
Après Téhéran Tripoli : le Pakistan, nouveau médiateur des crises ? Par Hatim Betioui
Le vice-président américain JD Vance (à gauche) s'entretient avec le chef des forces armées et chef d'état-major de l'armée pakistanaise, le maréchal Asim Munir (à droite), et le vice-Premier ministre et ministre des Affaires étrangères du Pakistan, Mohammad Ishaq Dar (au centre), après avoir assisté à des pourparlers sur l'Iran à Islamabad, le 12 avril 2026. (Photo AFP)
Après s'être imposé comme un canal de dialogue discret entre Washington et Téhéran, le Pakistan s'apprête à jouer un rôle de médiation dans la crise libyenne. Hatim Betioui s’interroge sur cette évolution qui pourrait annoncer l'émergence d'Islamabad comme nouvel acteur diplomatique au Moyen-Orient.

Hatim Betioui
Quelle mouche a donc piqué le Pakistan pour s'engager dans une succession de médiations régionales et intégrer le cercle des médiateurs internationaux ?
À peine salué pour avoir exercé, avec discrétion et retenue, un rôle dans les échanges entre Washington et Téhéran, Islamabad revient sur le devant de la scène diplomatique. Cette fois, cà travers le dossier libyen. Des informations font état d'une médiation entre l'Est de la Libye, dirigé par le maréchal Khalifa Haftar, et le Gouvernement d'unité nationale de Tripoli conduit par Abdelhamid Dbeibah.
D’où cette interrogation : Le Pakistan est-il désormais un acteur diplomatique incontournable dans les grands dossiers du Moyen-Orient, ou son rôle demeure-t-il limité au rôle de messager et de facilitateur des échanges ?
Une médiation qui prend forme
Dans le dossier libyen, l'implication du Pakistan ne relève ni de la rumeur ni des spéculations médiatiques. Une initiative diplomatique est bel et bien en gestation et devrait, le moment venu, se concrétiser par l'annonce d'une proposition de médiation ou d'un accord politique entre les parties.
À ce stade, ni les protagonistes libyens ni Islamabad n'ont officiellement confirmé l'existence de cette démarche. Il n'en demeure pas moins qu'une dynamique diplomatique est à l'œuvre, laissant entrevoir l'émergence d'une médiation dont les contours restent encore à préciser.
Selon Reuters, Islamabad conduit depuis la fin de l'année 2025 des contacts discrets entre les autorités de l'Est libyen et le gouvernement d'unité nationale à Tripoli. Ces démarches se sont traduites par une série de rencontres et d'échanges de messages destinés à explorer les conditions d'un compromis politique susceptible de mettre un terme à la fragmentation institutionnelle de la Libye.
Toujours selon des sources pakistanaises, ce sont les deux camps libyens eux-mêmes qui ont sollicité l'intervention d'Islamabad afin de rapprocher leurs positions, une initiative menée avec l'aval des États-Unis et l'appui de l'Arabie saoudite, du Qatar et de la Turquie.
Pourquoi le lointain Pakistan ?
La réponse tient à la profondeur des relations militaires et diplomatiques entre Islamabad et la Libye, qui remontent aux années 1970. Ces liens se sont renforcés au cours des dernières années, notamment avec le commandement militaire de l'Est libyen.
Parallèlement, le gouvernement de Abdelhamid Dbeibah a ouvert des canaux de communication directs avec Islamabad. Plusieurs médias arabes ont également rapporté que le chef de l'armée pakistanaise, le maréchal Syed Asim Munir, avait établi des contacts avec les autorités de Tripoli.
Les relations solides d’Islamabad avec les États-Unis et plusieurs pays du Golfe, auxquelles s'ajoute l'absence de tout passé d'ingérence dans les affaires intérieures libyennes, renforcent la crédibilité du Pakistan. Cette position lui confère une neutralité relative par rapport à d'autres médiateurs. Cela ne signifie pas pour autant que la résolution de la crise libyenne soit une tâche aisée, tant ce conflit demeure complexe, enchevêtré et profondément marqué par les conséquences du long règne du colonel Mouammar Kadhafi ainsi que par le vide politique qui lui a succédé.
Le précédent iranien
Le Pakistan a véritablement gagné en visibilité diplomatique à l'occasion de la crise entre Washington et Téhéran, un dossier qui, malgré une accalmie relative, demeure loin d'être réglé. Sans avoir été le seul acteur engagé dans les efforts de médiation, Islamabad a su tirer parti de son implication pour renforcer sa crédibilité sur la scène internationale et asseoir son image de facilitateur capable de rapprocher des adversaires qu'il est souvent difficile de faire dialoguer.
Reste que la réussite d'une médiation ne se juge pas à l'ouverture de canaux de communication, mais à sa capacité à produire des accords durables et effectivement mis en œuvre. Or, ni le dossier iranien ni la crise libyenne n'ont, à ce stade, débouché sur un règlement politique définitif. Les négociations entre Washington et Téhéran restent inachevées, tandis que les contacts engagés entre les protagonistes libyens n'ont pas encore trouvé leur traduction dans un accord politique clairement établi. Dans ces conditions, il serait prématuré d'ériger le Pakistan en puissance de médiation internationale pleinement confirmé
Une stature diplomatique encore à consolider
Le fait que des protagonistes engagés dans des conflits se tournent vers le Pakistan témoigne d'une évolution réelle de son statut diplomatique. Il révèle également la volonté d'Islamabad de dépasser son rôle traditionnel en Asie du Sud pour s'imposer comme un acteur à part entière dans les grands dossiers du Moyen-Orient, une ambition qui n'a rien d'illégitime. Cette évolution ne saurait toutefois être dissociée de la rivalité historique avec l'Inde, dont la dimension stratégique continue de peser sur les orientations de la politique extérieure pakistanaise.
Si la crise entre Washington et Téhéran et la crise libyenne diffèrent profondément par leur nature, leur contexte et leurs ressorts politiques, elles ont un point commun majeur : toutes deux nécessitent l'intervention de médiateurs crédibles, capables de recréer les conditions de la confiance entre des acteurs durablement opposés.
Le différend entre Washington et Téhéran oppose deux États et peut, en théorie, être contenu par la négociation. La crise libyenne, en revanche, est infiniment plus complexe en raison de l'enchevêtrement de ses acteurs locaux, régionaux et internationaux. Dès lors, si Islamabad parvient à faire aboutir sa médiation, son succès ne se mesurera pas seulement à l'ouverture de canaux de dialogue, mais à sa capacité à mettre un terme définitif à la division politique qui épuise la Libye et déstabilise l'ensemble de l'Afrique du Nord.