Artisanat marocain : du patrimoine admiré à l’entreprise internationalisée --Par Dr Az-Eddine Bennani

Artisanat marocain : du patrimoine admiré à l’entreprise internationalisée --Par Dr Az-Eddine Bennani

Dans un modèle multinational, chaque région, chaque ville ou chaque pôle artisanal développe sa propre spécialité, ses propres labels, ses propres circuits, ses propres vitrines et ses propres marchés. Fès, Marrakech, Rabat, Tétouan, Essaouira, Safi, Tiznit, le Rif, l’Atlas, le Souss ou le Sahara n’ont pas vocation à se ressembler. Leur force vient justement de leurs différences

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Dans cette réflexion, Az-Eddine Bennani plaide pour un changement de paradigme dans la manière d'appréhender l'artisanat marocain. Au-delà de la préservation patrimoniale, il appelle à bâtir une véritable stratégie nationale capable de hisser les savoir-faire des Maâlems au rang de puissance économique mondiale, tout en faisant de la mémoire, de la transmission et de l'identité culturelle les piliers d'une marque Maroc durable et distinctive.

Az-Eddine Bennani

J’ai lu avec beaucoup d’intérêt l’article de Mamoune Acharki publié dans L’ODJ, intitulé « Artisanat marocain : le patrimoine qui peut devenir une multinationale ». Je voudrais d’abord le remercier pour la clarté et la justesse de son intuition centrale : l’artisanat marocain ne doit plus être seulement regardé comme un héritage à préserver, mais comme une force économique, culturelle et territoriale capable de parler au monde.

J’ai beaucoup aimé son analyse pour deux raisons. D’abord en tant que Wald Maâlam, c’est-à-dire comme fils d’une culture du geste, de la main, de la patience, de la matière et de la transmission. Ensuite, en tant que quelqu’un qui a été aussi professeur en stratégie et management de l’entreprise internationalisée, parce qu’elle pose une vraie question stratégique : comment passer d’un ensemble d’ateliers, de coopératives, de produits et de traditions dispersées à une organisation capable de se positionner dans les chaînes de valeur mondiales sans perdre son âme ?

L’idée de « multinationale de l’artisanat marocain » peut surprendre. Elle est pourtant très féconde si l’on ne la comprend pas comme une usine géante, mais comme une architecture collective. L’enjeu n’est pas d’industrialiser brutalement le zellige, le caftan, le tapis, la babouche, la poterie, le cuir, le cuivre, le bois ou la broderie. L’enjeu est de donner à ces savoir-faire une stratégie, une marque, une protection, une distribution, une formation, une gouvernance et une mémoire organisée.

L’analyse de Mr Acharki souligne avec justesse plusieurs briques essentielles : la marque, la qualité, la protection, la distribution, la formation, le territoire et la gouvernance collective. C’est précisément cette architecture qui peut permettre à l’artisanat marocain de changer de statut. Il peut passer du souvenir à la marque, du souk à la plateforme, de l’atelier isolé à l’écosystème, de l’objet vendu à l’art de vivre exporté.

Mais pour aller plus loin, il me semble utile de mobiliser une grille classique du management international : la classification de Bartlett et Ghoshal. Leur typologie distingue plusieurs manières pour une organisation de se déployer dans le monde : le modèle international, le modèle multinational, le modèle global et le modèle transnational. Appliquée à l’artisanat marocain, cette grille permet de mieux comprendre les choix stratégiques possibles. Elle permet surtout de positionner l’artisanat marocain à trois niveaux complémentaires : international, national et régional.

Dans un modèle international, le Maroc exporte ses produits artisanaux vers l’étranger. Les objets circulent, les tapis, les caftans, les poteries, les babouches, les luminaires, les bijoux ou les pièces de cuir trouvent des clients hors du pays. Ce modèle existe déjà. Il permet de vendre, mais il reste insuffisant. Il fait voyager le produit, sans toujours faire voyager son histoire. Il exporte l’objet, mais pas forcément le récit, la traçabilité, le service, la régularité, la marque et la mémoire du geste.

Dans un modèle multinational, chaque région, chaque ville ou chaque pôle artisanal développe sa propre spécialité, ses propres labels, ses propres circuits, ses propres vitrines et ses propres marchés. Fès, Marrakech, Rabat, Tétouan, Essaouira, Safi, Tiznit, le Rif, l’Atlas, le Souss ou le Sahara n’ont pas vocation à se ressembler. Leur force vient justement de leurs différences. Cette logique respecte mieux les territoires, mais elle comporte un risque : la fragmentation. Chaque atelier avance avec ses moyens, chaque coopérative avec ses contraintes, chaque ville avec son récit, sans toujours s’inscrire dans une stratégie nationale lisible.

Dans un modèle global, le Maroc chercherait à construire une marque unique et puissante de l’artisanat marocain, avec des standards communs, une image cohérente, une qualité contrôlée, des plateformes internationales, des showrooms, des certificats d’authenticité et une distribution organisée. Ce modèle est nécessaire pour gagner en visibilité mondiale. Mais il peut aussi devenir dangereux s’il efface les singularités locales. L’artisanat marocain ne doit pas devenir un produit froid, uniforme, répétitif et interchangeable.

La voie la plus pertinente est donc probablement celle du modèle transnational. Dans cette logique, il ne s’agit pas de choisir entre l’ancrage local et la puissance mondiale. Il s’agit de combiner les deux. Appliqué à l’artisanat marocain, cela signifie une marque Maroc forte au niveau international, une coordination nationale exigeante, et des régions pleinement reconnues dans leurs identités, leurs gestes, leurs matières, leurs couleurs, leurs motifs et leurs récits.

Cette articulation entre l’international, le national et le régional est décisive.

Au niveau international, l’artisanat marocain doit devenir plus lisible, plus visible et plus crédible. Il doit être présent là où se construisent les imaginaires de l’art de vivre : dans les grandes villes, les salons, les hôtels, les concept stores, les plateformes numériques, les réseaux de décoration, de mode, d’architecture, de gastronomie et de design. Le monde ne viendra pas toujours au Maroc. Le Maroc doit aussi aller vers le monde avec une offre claire, belle, authentique, documentée et fiable.

Au niveau national, il faut une gouvernance collective. Aucun artisan seul, aucune coopérative isolée, aucune région prise séparément ne peut porter durablement une ambition mondiale. Il faut relier l’État, les régions, les chambres professionnelles, les écoles, les designers, les exportateurs, les plateformes digitales, les hôteliers, les architectes, les musées, les marques privées et les Maâlems eux-mêmes. La multinationale dont il est question ici n’est donc pas nécessairement une seule entreprise. Elle peut être une stratégie nationale coordonnée.

Au niveau régional, il faut préserver et valoriser la singularité. Le territoire ne doit pas devenir une simple adresse de production. Il doit devenir une filiale culturelle. Chaque région doit pouvoir dire ce qu’elle sait faire, d’où viennent ses matières, quels gestes elle transmet, quelles formes elle porte, quels récits elle prolonge. C’est cette profondeur qui distingue un simple produit artisanal d’une signature civilisationnelle.

L’enjeu est donc de construire une architecture commune sans écraser les différences. Sans niveau international, l’artisanat reste localement admiré mais économiquement limité. Sans niveau national, il demeure fragmenté. Sans niveau régional, il perd son âme. La difficulté stratégique consiste à tenir ensemble ces trois dimensions.

C’est ici que je voudrais ajouter une dimension qui me paraît centrale : la mémoire organisée des Maâlems. Avant même de vendre davantage, il faut documenter davantage. Avant de projeter le patrimoine vers le monde, il faut savoir l’identifier, le nommer, le protéger, le transmettre et le raconter.

La première richesse de l’artisanat marocain ne se trouve pas seulement dans l’objet fini. Elle se trouve dans le geste qui l’a rendu possible. Elle est dans la main qui corrige, dans l’œil qui juge, dans la patience qui ajuste, dans la matière que l’on respecte, dans le silence de l’atelier, dans cette intelligence pratique que les Maâlems transmettent souvent sans discours théorique.

Un motif, une coupe, une couleur, une technique, une matière ou une manière d’assembler ne sont pas de simples détails décoratifs. Ils portent une histoire. Ils disent une origine. Ils expriment un rapport au monde. Les laisser circuler sans documentation, sans protection, sans traçabilité et sans récit, c’est accepter que d’autres les captent, les copient, les simplifient ou les commercialisent sans mémoire.

La marque est donc nécessaire, mais elle ne suffit pas. Le label est utile, mais il ne suffit pas. La plateforme digitale est importante, mais elle ne suffit pas. Avant la marque, il faut la mémoire. Avant l’export, il faut la transmission. Avant la vitrine mondiale, il faut l’inventaire vivant des gestes, des techniques, des matériaux, des régions, des lignées et des ateliers.

Le numérique et l’intelligence artificielle peuvent jouer ici un rôle important, à condition de rester à leur place. Ils peuvent aider à documenter les motifs, archiver les gestes, cartographier les savoir-faire, certifier les origines, repérer les copies, raconter les régions, former les jeunes, traduire les récits et rendre visibles les ateliers. Mais ils ne doivent jamais remplacer le Maâlam. Ils doivent servir la mémoire, la souveraineté et la transmission.

Le risque serait de confondre montée en puissance et standardisation. Ce serait une erreur. La valeur de l’artisanat marocain vient précisément de ce que l’industrie ne peut pas copier totalement : l’imperfection maîtrisée, la trace humaine, le temps long, la noblesse de la matière, l’histoire et la relation au territoire. Devenir mondial ne doit pas signifier devenir interchangeable.

Le Maroc possède déjà ce que beaucoup de marques internationales cherchent à fabriquer artificiellement : une origine, une profondeur, une beauté, une émotion, une mémoire et un imaginaire. Il possède les gestes, les matières, les villes, les motifs, les artisans, la diaspora, l’attractivité touristique et une image culturelle forte. Le défi est de relier tout cela.

L’analyse de Mr Acharki ouvre donc une piste importante : sortir d’une vision seulement patrimoniale de l’artisanat pour le penser comme une puissance économique organisée. J’y ajouterais que cette puissance ne pourra être durable que si elle reste fidèle à sa source : le Maâlam, le territoire, la mémoire et la transmission.

L’artisanat marocain peut devenir une puissance mondiale, mais il ne doit pas devenir une multinationale comme les autres. Il doit inventer son propre modèle : enraciné dans les régions, coordonné au niveau national, visible à l’international. C’est précisément ce que permet de penser la logique transnationale : une intégration globale sans effacement local, une marque commune sans appauvrissement des singularités, une organisation moderne sans rupture avec la main. Sa première usine est le territoire. Son premier capital est la mémoire. Sa première école est le Maâlam.
Sa première marque est le Maroc.

Le patrimoine marocain ne doit donc pas être enfermé dans la nostalgie. Il doit être protégé, documenté, labellisé, transmis, numérisé et projeté. Non pour le transformer en marchandise banale, mais pour lui donner la place qu’il mérite dans l’économie mondiale de la beauté, de l’identité et du sens.

Le Maroc n’a pas seulement besoin d’une multinationale de l’artisanat. Il a besoin d’une architecture nationale de la mémoire artisanale. Une architecture capable de faire dialoguer la main et le numérique, le Maâlam et le designer, la région et le monde, la tradition et l’avenir. C’est à cette condition que l’objet marocain cessera d’être seulement admiré comme souvenir pour devenir reconnu comme une signature civilisationnelle.

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