Maroc–Afrique : une diplomatie économique au cœur des rivalités globales

Maroc–Afrique : une diplomatie économique au cœur des rivalités globales

Le Roi Mohammed VI et le Président rwandais Paul Kagame en octobre 2016 à Kigali

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Dans un contexte de recomposition des équilibres internationaux et de concurrence accrue entre grandes puissances, le Maroc renforce sa présence économique en Afrique en s’appuyant sur une stratégie de coopération Sud-Sud, l’expansion de ses entreprises et des projets structurants. Hamid Fayou* revient sur cette dynamique, soutenue par une progression des échanges et des investissements, qui s’inscrit toutefois dans un environnement concurrentiel et contraint, où le potentiel d’intégration continentale reste encore partiellement exploité.

Hamid Fayou*

Dans un contexte international marqué par une recomposition rapide des rapports de force, le Maroc s’impose comme un acteur stratégique en Afrique, mobilisant une diplomatie économique structurée et offensive. Cette montée en puissance s’inscrit dans un environnement global caractérisé par une intensification des rivalités entre puissances — Chine, Union européenne, États-Unis et Russie — pour l’accès aux marchés, aux ressources et aux corridors logistiques africains. Dans ce jeu complexe, le Maroc adopte une approche pragmatique, fondée sur la coopération Sud-Sud et la diversification de ses partenariats.

Depuis son retour à l’Union africaine en 2017, le Royaume a considérablement renforcé son ancrage continental. Cette dynamique se traduit par une intensification des flux commerciaux et financiers. Entre 2004 et 2024, les exportations marocaines vers l’Afrique ont été multipliées par dix, passant d’environ 300 millions de dollars à plus de 3 milliards de dollars . Parallèlement, les revenus issus des investissements marocains sur le continent ont dépassé 2,5 milliards de dollars, confirmant la transformation du Maroc en investisseur régional majeur .

Cette projection économique s’appuie sur des acteurs nationaux puissants. Des groupes comme Attijariwafa Bank, Banque Centrale Populaire ou Maroc Telecom sont aujourd’hui présents dans plusieurs dizaines de pays africains. À titre d’exemple, Bank of Africa opère dans plus de 20 pays africains, contribuant à dynamiser le financement du commerce intra-africain . Cette expansion renforce l’intégration financière du continent et positionne le Maroc comme un relais stratégique entre l’Afrique et les marchés internationaux.

Sur le plan macroéconomique, cette diplomatie économique s’inscrit dans une dynamique nationale robuste. En 2024, les exportations totales du Maroc ont atteint 63,3 milliards de dollars, confirmant son statut d’acteur commercial majeur à l’échelle africaine . Le pays figure désormais parmi les principaux exportateurs du continent, occupant notamment le 4ᵉ rang africain dans certains segments industriels . Toutefois, les échanges avec l’Afrique restent encore sous-exploités : ils ne représentent qu’environ 7,6 % des exportations marocaines, révélant un potentiel considérable à développer .

Sur le front des investissements, la trajectoire est tout aussi significative. Les flux d’IDE vers le Maroc ont progressé de 24,7 % en 2024 pour atteindre plus de 43 milliards de dirhams, tandis que les flux nets ont bondi de 55,4 % . À l’échelle continentale, le Maroc s’inscrit dans une dynamique haussière des investissements, dans un contexte où l’Afrique a enregistré un niveau record d’IDE en 2024 . Cette attractivité renforce la capacité du Royaume à servir de plateforme d’investissement vers l’Afrique subsaharienne.

Au cœur de cette stratégie se trouvent également des projets structurants à forte portée géopolitique. Le gazoduc Nigeria–Maroc, par exemple, vise à relier plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest à l’Europe, renforçant ainsi la sécurité énergétique régionale et la position du Maroc comme hub énergétique. Parallèlement, des initiatives comme Masen illustrent l’ambition du Royaume de devenir un leader africain dans les énergies renouvelables.

Cependant, cette stratégie s’inscrit dans un environnement hautement concurrentiel. La Chine a presque doublé ses échanges commerciaux avec le Maroc, passant de 4,4 milliards de dollars en 2017 à 9,5 milliards en 2024 , illustrant l’intensité de la compétition économique. De son côté, l’Europe demeure le premier partenaire commercial du Royaume, tandis que les États-Unis renforcent leur présence, avec des exportations vers le Maroc atteignant 5,3 milliards de dollars en 2024 .

Malgré ces avancées, des défis structurels persistent. Le déficit commercial reste élevé, avec un déséquilibre chronique des échanges extérieurs . Par ailleurs, la part encore limitée de l’Afrique dans le commerce marocain souligne la nécessité d’améliorer les infrastructures logistiques, les accords commerciaux et l’intégration régionale. Enfin, la montée des risques géopolitiques et sécuritaires dans certaines zones africaines impose une gestion prudente des investissements.

En définitive, la diplomatie économique marocaine apparaît comme un levier stratégique majeur dans un monde en recomposition. Grâce à une combinaison de stabilité macroéconomique, d’expansion des entreprises nationales et de vision géopolitique à long terme, le Maroc s’affirme progressivement comme un acteur pivot en Afrique. Mais pour transformer cette dynamique en leadership durable, le Royaume devra relever un défi central : convertir son influence économique en intégration continentale réelle, dans un environnement global de plus en plus compétitif et fragmenté.

* Hamid Fayou est docteur en   économie et membre adhérent du Centre africain pour la recherche et les études stratégique

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