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Le grand retour de Keynes au Maroc ! Par Hamid Fayou
Les infrastructures impressionnent, mais elles ne suffisent pas à créer une économie innovante et inclusive. Le véritable défi pour le Maroc n’est pas de choisir entre État et marché. Il est de construire un modèle économique capable de produire à la fois croissance, souveraineté économique et justice sociale.
Dans cette tribune, l’économiste Hamid Fayou analyse l’évolution du modèle économique marocain à travers le retour croissant de l’intervention publique dans la gestion de l’économie. Il revient sur les limites du modèle libéral adopté depuis les années 1980, le rôle central joué par l’État depuis la crise du Covid-19 et les enjeux liés aux investissements publics, au Mondial 2030, à la dette et aux réformes structurelles nécessaires pour concilier croissance, souveraineté économique et justice sociale.

Hamid Fayou*
Pendant longtemps, le Maroc a présenté l’économie de marché comme l’horizon naturel de son développement. Ouverture commerciale, privatisations, dérégulation, encouragement de l’investissement privé et intégration dans la mondialisation constituaient les piliers d’un modèle inspiré des grandes orientations néolibérales adoptées depuis les années 1980. L’idée dominante était claire : moins d’État, plus de marché, davantage de compétitivité et une croissance portée par l’initiative privée. Pourtant, quarante ans plus tard, la réalité économique marocaine raconte une tout autre histoire. Derrière les discours sur le libéralisme économique, l’État n’a jamais cessé d’être le véritable moteur de la stabilité nationale. Et aujourd’hui, face aux crises multiples qui secouent le pays, le retour de Keynes apparaît plus visible que jamais.
La pandémie du Covid-19 a marqué un tournant historique. Lorsque l’économie mondiale s’est brutalement arrêtée, ce n’est ni le marché ni le secteur privé qui ont protégé les ménages et les entreprises marocaines. C’est l’État qui a financé les aides sociales, garanti les crédits bancaires, soutenu les entreprises en difficulté et empêché l’effondrement de la demande intérieure. Cette intervention massive a démontré une vérité souvent ignorée dans les discours économiques dominants : le marché peut produire de la richesse, mais il demeure incapable de gérer seul les grandes crises systémiques.
Depuis cette période, le Maroc semble s’engager progressivement dans une logique néo-keynésienne assumée. Les dépenses publiques augmentent, les investissements de l’État se multiplient et les grands projets deviennent les principaux moteurs de l’activité économique. Les infrastructures liées à la Coupe du Monde 2030, l’extension de la protection sociale, les investissements ferroviaires, portuaires et énergétiques traduisent le retour d’un État stratège qui cherche à soutenir la croissance, stimuler l’emploi et préserver la cohésion sociale. Même Bank Al-Maghrib intervient activement pour protéger les équilibres financiers dans un contexte international instable.
Mais ce retour de Keynes au Maroc n’est pas le résultat d’un choix idéologique. Il est avant tout la conséquence des limites du modèle néolibéral marocain. Malgré des décennies de réformes libérales, la croissance reste insuffisante pour absorber le chômage massif des jeunes diplômés. Les inégalités territoriales persistent. La classe moyenne s’affaiblit sous l’effet de l’inflation et de la précarité. Le pouvoir d’achat se détériore tandis qu’une partie importante de la richesse demeure concentrée entre quelques acteurs économiques dominants. Le marché marocain fonctionne, mais il ne produit ni justice sociale ni véritable transformation structurelle.
Le problème est encore plus profond. Une grande partie du secteur privé marocain reste dépendante de la commande publique, des avantages fiscaux ou des mécanismes de protection indirecte. Dans plusieurs secteurs, la concurrence demeure limitée et les situations de rente freinent l’innovation et la productivité. Le paradoxe marocain est donc évident : le pays défend officiellement l’économie de marché tout en maintenant une économie où l’État reste le principal garant de la croissance et de la stabilité.
Cette situation pose une question essentielle : le Maroc est-il en train de construire un véritable modèle keynésien moderne ou simplement un système où la dépense publique sert à masquer les faiblesses structurelles du marché ? Car l’intervention de l’État comporte elle aussi des risques majeurs. L’endettement public augmente rapidement dans un contexte mondial marqué par la hausse des taux d’intérêt et les tensions géopolitiques. Les grands projets peuvent créer une croissance artificielle sans transformation réelle du tissu productif. Les infrastructures impressionnent, mais elles ne suffisent pas à créer une économie innovante et inclusive.
Le risque est alors de voir émerger un modèle hybride fragile : un marché insuffisamment concurrentiel soutenu par un État fortement dépensier mais limité dans son efficacité. Sans réforme profonde de la gouvernance, de l’éducation, de la justice économique et de la productivité, le retour de l’État pourrait simplement alimenter davantage les déséquilibres existants. Le keynésianisme ne peut produire des résultats durables que lorsqu’il s’accompagne d’un véritable projet de transformation structurelle.
Le Mondial 2030 constitue à cet égard un test décisif. Le Maroc investit massivement pour préparer cet événement historique, avec l’espoir d’accélérer sa modernisation économique. Mais l’histoire montre que les méga-événements ne garantissent pas automatiquement le développement. Sans stratégie industrielle claire, sans montée en gamme de l’économie nationale et sans amélioration réelle du capital humain, ces investissements risquent de produire une croissance temporaire financée par la dette plutôt qu’une prospérité durable.
Au fond, le retour de Keynes au Maroc révèle surtout une réalité mondiale plus large : même les économies libérales redécouvrent aujourd’hui le rôle stratégique de l’État face aux crises, aux inégalités et aux mutations géopolitiques. Les États-Unis, l’Europe et la Chine multiplient eux-mêmes les politiques industrielles, les subventions et les interventions publiques. Le Maroc suit donc une tendance internationale. Mais la différence entre un État stratège et un État qui compense les défaillances chroniques du marché reste fondamentale.
Le véritable défi pour le Maroc n’est pas de choisir entre État et marché. Il est de construire un modèle économique capable de produire à la fois croissance, souveraineté économique et justice sociale. Car sans réformes structurelles profondes, le risque est grand que le retour de Keynes ne devienne qu’une parenthèse coûteuse destinée à maintenir artificiellement un modèle économique qui peine toujours à répondre aux attentes sociales des Marocains.
*Docteur en économie et membre adhérent du Centre africain pour la recherche et les études stratégiques.