Commerce extérieur : miroir d’une ambition différée – Par Adnan Debbarh

Commerce extérieur : miroir d’une ambition différée – Par Adnan Debbarh

Les chiffres de nos échanges extérieurs sont souvent présentés comme le baromètre d’une dynamique économique. Pourtant, derrière les flux en croissance, le déséquilibre est patent

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Malgré ses succès sectoriels, le commerce extérieur du Maroc demeure le reflet d’une ambition économique inaboutie. Déficit commercial chronique, manque de diversification, gouvernance éclatée : le Royaume peine à se doter d’une véritable doctrine exportatrice. Dans ce contexte mondial de plus en plus polarisé, l’analyse de Adnan Debbarh se conclut par la déclinaison des cinq ruptures nécessaires à un sursaut stratégique et institutionnel pour transformer l’exportation en levier de puissance et de souveraineté.

À observer le commerce extérieur marocain, on saisit mieux la profondeur des blocages qui freinent l’ambition nationale. Ce miroir tendu sur notre économie ne reflète ni une volonté conquérante, ni une cohérence stratégique, mais une forme d’errance persistante, où les succès ponctuels masquent mal une absence de cap assumé. Cette situation ne relève ni du hasard ni de circonstances extérieures, mais d’une carence structurelle : le Maroc n’a pas de doctrine économique claire, encore moins une doctrine exportatrice. Il navigue au gré des vents, alternant ambitions industrielles et dépendance aux aléas du marché international.`

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Les chiffres de nos échanges extérieurs sont souvent présentés comme le baromètre d’une dynamique économique. Pourtant, derrière les flux en croissance, le déséquilibre est patent. Malgré des exportations de 435 milliards de dirhams (automobile, phosphates, agroalimentaire, textile), le déficit commercial atteint 305 milliards, creusé par les importations énergétiques et de biens d’équipement.

Plus préoccupant encore : cette progression des exportations reste concentrée sur quelques filières. 92 % de nos exportations sont réalisées par six secteurs, exposées à la cyclicité des marchés mondiaux. Le Maroc ne diversifie ni suffisamment ses débouchés ni ses produits exportés. Sa vulnérabilité est structurelle et la balance commerciale demeure, année après année, un signal d’alerte ignoré.

Un pays qui veut s’élever économiquement définit une stratégie d’exportation claire : quelles filières encourager ? Quels marchés cibler ? Quels outils mobiliser ?               Au Maroc, ces questions restent sans réponse articulée. L’approche est fragmentée, chaque acteur institutionnel ou sectoriel avançant selon sa propre logique. Les industriels s’adaptent tant bien que mal, mais sans accompagnement coordonné, sans vision macroéconomique à long terme.

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L’absence d’une doctrine exportatrice stratégique – intégrant politique industrielle, diplomatie économique, logistique et marque pays – rend l’action publique erratique. À la place, une série d’initiatives dispersées, parfois ambitieuses, mais rarement pérennisées.

S’y ajoute une gouvernance éclatée. Qui pilote réellement la stratégie d’exportation du Maroc ? Le ministère du Commerce ? L’AMDIE ? Les centres régionaux d’investissement ? Chacun avance avec ses objectifs et contraintes, sans commandement unifié, sans tour de contrôle capable d’orchestrer, de fixer des priorités, d’évaluer les résultats et d’ajuster les efforts. Ce morcellement alimente le court-termisme, les redondances, voire la concurrence institutionnelle. Le tissu productif, lui, reste souvent livré à lui-même, notamment lorsqu’il s’agit de conquérir des marchés complexes, exigeant un accompagnement de long terme.

Le Maroc a incontestablement renforcé sa présence diplomatique sur le continent africain et dans plusieurs autres régions. Mais cette présence ne se traduit pas systématiquement par des relais économiques opérationnels. La diplomatie économique reste perçue comme un adjuvant, rarement comme un levier central de notre stratégie d’influence.

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Or, dans un monde de plus en plus polarisé, où les échanges internationaux obéissent à des logiques géopolitiques autant qu’économiques, l’exportation est un outil de puissance. Il ne s’agit pas seulement de vendre des biens, mais de projeter un modèle, de renforcer des alliances, de structurer des interdépendances profitables.

Le Maroc dispose d’atouts à cet égard – proximité culturelle avec l’Afrique de l’Ouest, relations stables avec l’Europe, image de modernité relative –, mais il ne les exploite pas à la hauteur de leur potentiel.

L’un des verrous majeurs au développement des exportations réside dans la frilosité du système bancaire. Les PME exportatrices peinent à accéder à des financements adaptés à leurs cycles longs, à la prise de risque que suppose l’internationalisation, à l’investissement dans des outils de veille, de prospection ou de conformité.

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Les banques marocaines, malgré leur expansion africaine, conservent une approche conservatrice sur le marché intérieur. Elles privilégient les placements sûrs, les garanties élevées, les secteurs matures. Elles ne jouent pas encore le rôle de partenaires stratégiques d’une économie exportatrice. Il manque un signal fort de l’État pour orienter le crédit vers les filières porteuses à l’international.

Face à cette situation, il ne suffit pas d’ajuster à la marge. Le Maroc a besoin de ruptures nettes, de choix structurants, de volontarisme assumé.

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Voici cinq ruptures nécessaires pour enclencher un véritable sursaut :

Définir une doctrine exportatrice nationale :

Cela suppose un document-cadre partagé par l’État, le secteur privé exportateur, les régions, les établissements publics et le secteur bancaire. Il doit articuler les priorités géographiques (Afrique, Europe, Amérique, Asie), sectorielles (industrie, agriculture, services), et fixer des objectifs quantifiables à 5, 10 et 20 ans.

Créer une autorité unique de l’exportation :

Dotée de moyens, de compétences d’arbitrage et de coordination, cette entité piloterait l’ensemble de la politique exportatrice, de la veille stratégique à l’évaluation des résultats, en passant par la promotion, la formation et l’accompagnement des entreprises.

Intégrer la diplomatie économique à la stratégie de puissance :

Chaque ambassade marocaine devrait disposer d’un service économique opérationnel, en lien direct avec les fédérations professionnelles. Les attachés commerciaux devraient être formés à l’intelligence économique, au lobbying commercial et à la négociation de contrats.

Mobiliser le système bancaire comme levier d’internationalisation :

L’État doit inciter, voire obliger, les banques à consacrer une part significative de leurs portefeuilles à l’export. Des garanties publiques spécifiques peuvent être mises en place, ainsi que des fonds dédiés à l’innovation exportatrice.

Refonder la stratégie “Made in Morocco” :

Notre image à l’international reste floue, souvent réduite au tourisme. Il faut construire une identité économique crédible et attractive, valorisant nos produits, nos talents, notre stabilité, notre modernité. Cela passe par une stratégie de communication globale et cohérente, portée au plus haut niveau.

Réinventer notre politique de commerce extérieur n’est pas une option. C’est une exigence de souveraineté. Car dans un monde interdépendant, ne pas exporter, c’est s’exposer, s’affaiblir, perdre sa capacité d’initiative. Un pays qui ne vend pas ce qu’il produit finit par produire ce qu’il ne choisit pas. Il devient une périphérie passive, tributaire des agendas des autres.

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C’est aussi une exigence de reconnaissance. Car l’acte d’exporter, au-delà de la balance commerciale, est un acte d’affirmation. Il dit au monde ce que nous savons faire, ce que nous voulons être, ce que nous pouvons apporter. Il porte en lui une ambition collective, une fierté nationale, une projection culturelle et économique.

Le Maroc a les ressources humaines, les infrastructures et la stabilité politique nécessaires pour devenir un acteur régional d’exportation. Ce qui lui manque, c’est un récit stratégique, une volonté affirmée, une mobilisation systémique.

Les plans d’action techniques, à l’image du Pacte récemment adopté, ont leur utilité. Mais sans vision stratégique coordonnée, ils risquent de n’être que des correctifs sectoriels sans effet structurant. L’enjeu n’est pas d’empiler des dispositifs, mais de penser une politique d’exportation comme un vecteur de puissance, avec un pilotage unifié, des priorités assumées et une volonté de transformation.

Il est temps de passer du réflexe défensif à la projection offensive. C’est à ce prix que le commerce extérieur cessera d’être le miroir de nos retards pour devenir le levier de notre renaissance.

Le commerce extérieur ne peut plus être le reflet de notre désindustrialisation. Il doit en être le remède.

Il ne peut plus être le prolongement d’un modèle rentier. Il doit en être l’alternative.

Les solutions existent, mais elles exigent une volonté politique inédite.