Conseil de sécurité, Sahara, guerre d’Iran : Oumma, internationalisme et patrie - Par Abdelhamid Jmahri

Conseil de sécurité, Sahara, guerre d’Iran : Oumma, internationalisme et patrie - Par Abdelhamid Jmahri

Sur la scène marocaine, la guerre impliquant l’Iran devient un critère d’appartenance à la Communauté الأمة, au point que certains placent cette dernière au-dessus de la patrie, quitte à reléguer provisoirement la question nationale dans l’attente d’une victoire supposée de cette communauté incarnée par l’Iran.

1
Partager :

À l’approche de la réunion annuelle du Conseil de sécurité consacrée au Sahara, Abdelhamid Jmahri analyse les attentes marocaines. Entre la mise en œuvre de la résolution 2797, les négociations sous égide onusienne et les recompositions géopolitiques liées à la guerre au Moyen-Orient, le dossier entre dans une phase décisive où se croisent enjeux diplomatiques, équilibres régionaux et calculs stratégiques internationaux. Et bifurque par la scène politique marocaine où des débats anciens autour des rapports entre nation, Communauté et internationalisme, refont surface révélant des lignes de fracture dans l’appréhension du dossier du Sahara et des priorités stratégiques du pays.

Abdelhamid Jmahri

Une attente nationale à la veille d’un rendez-vous décisif

L’opinion publique marocaine nourrit des attentes profondes, sans précédent, à l’égard de la réunion annuelle du Conseil de sécurité prévue en avril, consacrée à la première cause nationale liée à l’intégrité territoriale. À moins de deux semaines de la première session de l’organe exécutif des Nations unies, les regards se tournent vers l’évaluation de la mise en œuvre de la résolution 2797, adoptée en octobre dernier.

Ce texte a consacré le plan d’autonomie sous souveraineté marocaine, en l’inscrivant dans un cadre onusien bénéficiant du plus large consensus international quant à la nature de la solution et aux parties régionales concernées : le Maroc, l’Algérie, le Front Polisario et la Mauritanie.

Les Marocains attendent également le rapport que présentera l’envoyé personnel du Secrétaire général, Staffan de Mistura, sur les trois sessions de discussions tenues à Madrid et Washington, en janvier, février et mars derniers, sous égide onusienne et américaine. Ce rapport doit offrir une lecture claire des avancées réalisées, des évolutions enregistrées et des éventuelles divergences dans l’application de la résolution adoptée le 31 octobre.

Par ailleurs, les membres du Conseil de sécurité examineront un rapport relatif à la mission de la MINURSO, notamment sur les perspectives d’une « révision stratégique » de ses missions, conformément aux dispositions de la résolution onusienne.

L’exigence d’un calendrier maîtrisé

Pour le Maroc, l’enjeu est désormais de maintenir la gestion du dossier du Sahara dans une perspective de règlement, en respectant les échéances annoncées et en évitant toute prolongation indéfinie. L’attente nationale s’accompagne d’une volonté claire de clore un conflit qui dure depuis près d’un demi-siècle, ayant profondément marqué la région et pesé sur les dynamiques internes du pays.

Toutefois, la guerre en cours au Moyen-Orient projette son ombre sur ce processus. Des inquiétudes réelles émergent quant à un possible ralentissement du rythme de résolution, en raison de l’implication prioritaire des États-Unis — « porteur de plume » du dossier — dans ce conflit.

Les équilibres géopolitiques en mutation

La complexité de la situation tient également à la nature des relations qu’entretient le Maroc avec les différentes parties impliquées dans la guerre régionale. D’un côté, une relation tendue avec l’Iran, liée à ses positions hostiles sur la question de l’intégrité territoriale marocaine. De l’autre, une alliance solide avec les pays du Conseil de coopération du Golfe, qui soutiennent de manière constante l’unité du Maroc dans toutes les instances internationales.

Par ailleurs, un accord lie Rabat, Washington et Tel-Aviv depuis 2020, dans le cadre des Accords d'Abraham, accord étroitement lié à l’évolution de la position américaine en faveur de la souveraineté marocaine sur le Sahara, qui a ultérieurement influencé les positions de nombreuses capitales internationales impliquées dans le dossier.

Il apparaît clairement que tout changement dans les priorités de ces acteurs, en particulier des États-Unis, est susceptible d’affecter le calendrier et le rythme du processus de résolution.

Entre guerre régionale et calculs stratégiques

Les conséquences de la guerre, notamment pour les pays arabes, auront un impact direct sur leur présence internationale et sur leurs priorités stratégiques. Malgré cela, le Maroc et ses partenaires du Golfe ont réaffirmé, au plus fort du conflit, le caractère indissociable de leur sécurité commune, résumée par une formule devenue centrale : « notre sécurité est liée à la vôtre, et inversement ».

Face à cette situation, le Maroc intègre certainement et pleinement les effets attendus de la guerre et des négociations en cours dans ses calculs. Il anticipe un impact tangible sur ses équilibres internes et externes, conscient que l’évolution du dossier du Sahara dépendra autant des dynamiques diplomatiques que des recompositions géopolitiques en cours à l’échelle internationale.

Maintenir la dynamique diplomatique face aux incertitudes

Sur le plan extérieur, le Maroc devra exercer une pression constante afin de préserver la gestion du dossier dans une perspective de règlement, en respectant les échéances annoncées et en évitant toute prolongation qui permettrait aux opposants à la solution internationale de gagner du temps. Cette exigence s’accompagne de la nécessité de composer avec de nouvelles priorités en Afrique du Nord et au Moyen-Orient, où le Royaume joue un rôle reconnu de facteur de paix et de stabilité.

Au sein d’une partie de l’élite marocaine, l’hypothèse est évoquée que la guerre récente au Moyen-Orient ne serve pas nécessairement les intérêts du Maroc ni sa stratégie visant à clore définitivement ce dossier. Il est également envisagé que le conflit impliquant l’Iran mobilise l’essentiel de l’agenda américain, tout en générant de nouvelles conditions géopolitiques susceptibles d’influencer le processus, soit en l’accélérant, soit en réduisant la marge de manœuvre des autres parties pour freiner l’élan international, notamment américain, en faveur d’une solution.

Le Maroc aura donc à puiser dans son expérience accumulée pour faire face aux fluctuations de l’environnement international et régional.

Redéploiement stratégique et diversification des alliances

Pour se libérer des pressions liées au dossier du Sahara, le Maroc a été amené à engager des choix géostratégiques audacieux, parfois assimilés à de véritables « prises de risque ». Ces orientations se sont traduites tantôt par des confrontations ouvertes, tantôt par des tensions plus discrètes avec des puissances historiquement impliquées dans le dossier, telles que la France, l’Espagne ou encore l’Allemagne. Ces divergences ont parfois atteint le niveau de crises diplomatiques, marquées par des périodes de froideur entre Rabat et certaines capitales européennes.

Face aux contraintes, le Maroc a progressivement pris conscience de la nécessité, voire de l’impératif, de diversifier ses partenariats et de renouveler ses « contrats stratégiques » avec ses alliés traditionnels occidentaux. Parallèlement, il a dû, voire il s’est trouvé contraint de se tourner vers de nouvelles puissances, notamment la Chine, la Russie et l’Inde, afin de réduire sa dépendance à un seul positionnement et à des sources uniques de soutien, qu’elles soient militaires ou politiques.

Une dynamique internationale favorable

Le Maroc ne s’est pas contenté de considérer la résolution onusienne comme un acquis. Il a cherché à renforcer le socle politique de cette orientation, en consolidant les soutiens internationaux au plan d’autonomie. Cette dynamique s’est traduite par un élargissement continu des appuis, de Kenya à Mali, en passant par l’Égypte, Costa Rica, les pays du Benelux — Belgique, Pays-Bas, Luxembourg — ainsi que la Suède, l’Union européenne et la Finlande.

Depuis l’adoption de la résolution du Conseil de sécurité, cette dynamique d’adhésion internationale n’a connu aucun recul. À l’approche des prochaines sessions du Conseil consacrées au Sahara, le contexte apparaît particulièrement favorable à la diplomatie marocaine, engagée dans ce qu’elle considère comme un dossier existentiel.

Par ailleurs, cette évolution ne sera pas sans répercussions à l’échelle continentale. Le renforcement des positions africaines en faveur de l’intégrité territoriale du Maroc devrait réduire davantage la marge de manœuvre des partisans du séparatisme au sein de l’Union africaine, rapprochant ainsi l’hypothèse d’une remise en cause de l’adhésion usurpée au sein de l’organisation.

Répercussions internes et enjeux de cohésion

Sur le plan intérieur, la guerre a également ravivé certains clivages et relancé des débats présentés comme « intellectuels » ou « de principe » autour d’une question qui, au Maroc, demeure indissociable de l’unité nationale. Toutefois, le dossier du Sahara  demeurs perçu comme un enjeu existentiel, que le Royaume s’efforce de transformer en levier de puissance. Dans cette perspective, il apparaît comme une réalité incontournable, dont la résolution est considérée comme une condition nécessaire pour permettre au pays d’accéder à une nouvelle phase de consolidation de sa stature régionale.

Débats idéologiques entre Communauté الأمة et patrie الوطن 

La guerre a constitué une nouvelle occasion de faire émerger des positions qui ne jouissent pas de la même force dans les mondes arabe et islamique, en particulier autour du débat récurrent sur les relations entre la communauté (islamique) الأمة, l’internationalisme et la patrie. Ce débat irrigue les discours d’une partie des courants islamistes, institutionnels ou non, qui mobilisent la notion de la Communauté « الأمة » comme socle de leur argumentaire opposant.

Dans cette perspective, la guerre impliquant l’Iran devient un critère d’appartenance à la Communauté, au point que certains placent cette dernière au-dessus de laPatrie, quitte à reléguer provisoirement la question nationale dans l’attente d’une victoire supposée de cette communauté incarnée par l’Iran. Ces positions vont jusqu’à minimiser, voire à excuser, l’hostilité iranienne à l’égard de l’intégrité territoriale du Maroc.

Face à cette lecture réductrice, le discours national opposé interroge ce raccourci : le territoire marocain ne fait-il pas partie intégrante de celui de la Communauté ? Sa libération et son unification ne participent-elles pas, de facto, à l’émancipation et à l’unité de cette dernière ?

Dans ce cadre, la spécificité marocaine est souvent mise en avant, notamment à travers l’institution de l’Imarat al-Mouminine. N’est-elle pas une configuration unique dans le monde islamique, fondée à la fois sur le droit public islamique et la légitimité religieuse ? Ce questionnement ne relève pas du luxe intellectuel dans un Maroc qui interagit fortement avec les causes arabo-islamiques, et où la bay’a, constitue le  fondement de l’unité doctrinale. Sans omettre que la Commanderie des croyants s’inscrit dans une articulation singulière entre allégeance spirituelle et ancrage territorial, où la « bay’a » (allégeance) fonde simultanément l’unité doctrinale et la cohésion territoriale.

L’internationalisme de gauche face à la question nationale

À l’opposé de cette approche, une autre critique de la centralité nationale émane de certains courants de gauche influencés par un héritage intellectuel occidental. Cette vision, marquée par l’expérience européenne d’un nationalisme xénophobe, associe parfois l’idée de nation à un risque de dérive vers le particularisme fascisant.

Dans cette optique, la nation est envisagée moins comme un espace de lutte pour l’existence, la liberté et l’affirmation identitaire que comme une construction susceptible de dérives. Une partie de la gauche radicale n’a ainsi pas toujours appréhendé la question du Sahara comme une cause de libération nationale. Certains de ses segments ont même soutenu des positions séparatistes ou cosigné, dans les années 1970, des déclarations conjointes avec le Front Polisario appréhendant les provinces des sud comme un potentiel ‘’ foyer révolutionnaire’’ à même d’embraser toute les région.

Bien que l’internationalisme communiste ait perdu de son influence institutionnelle, son héritage continue de structurer les représentations d’une partie des courants radicaux, notamment dans leur rapport à la notion de nation.

La primauté du référentiel national

En somme, la guerre projette ses ombres sur l’espace public, à travers les tensions vives et les fortes réserves qu’elle suscite, entre ceux qui estiment possible de suspendre provisoirement le dossier du Sahara au nom de « ce qui le dépasse » et une large majorité considère désormais que le référentiel national doit demeurer le critère déterminant dans les alignements internationaux, en cohérence avec les logiques géopolitiques contemporaines.

Cette ligne traverse notamment des acteurs politiques tels que le Parti de la justice et du développement, qui, après avoir dirigé le gouvernement pendant une décennie à la suite du « printemps arabe », a lui-même signé l’accord trilatéral de 2020 engageant le Maroc dans de nouvelles alliances internationales, affirmant ainsi la centralité du dossier du Sahara dans l’évaluation des positions extérieures.

La singularité de ce « revirement » se renforce du fait que ce parti n’était pas partie prenante du pacte national originel scellé dans les années 1940 entre le mouvement national et la monarchie, bien qu’il ait intégré le champ politique institutionnelle avec le parrainage de l’une des figures de ce pacte, le Mouvement populaire démocratique constitutionnel dirigé par Abdelkrim El Khatib.

Le PJD se retrouve ainsi cote à cote avec des courants islamistes qui contestent la monarchie elle-même sous l’angle d’un pouvoir héréditaire jugé absolu, à l’instar de la Jamaâ al-Adl wal-Ihsane, qui n’a pas encore rompu avec ses fondements originels et continue d’osciller entre prédication religieuse et engagement politique en quête de positionnement, notamment à travers la remise en cause de l’Imarat al-Mouminine, socle de l’allégeance territoriale et fondement de la légitimité territoriale et religieuse de l’État marocain.

C’est à partir de cette institution que la rationalité souveraine de l’État conduit les chantiers de modernisation, de pluralisme linguistique et d’ouverture aux valeurs universelles, en décalage avec les orientations portées par ce courant à tonalité « messianique ».

Au final, le mois d’avril apparaît comme un moment charnière, appelé à déterminer les trajectoires et le rythme de résolution du dossier. Marqué par une tension à la fois internationale et interne, il s’inscrit dans une conjoncture singulière, où la guerre et ses répercussions redéfinissent les priorités, sans garantie de répétition, ni dans le conflit ni dans l’apaisement.