Contribution ou prélèvement ? Le malentendu fiscal marocain – Par Adnan Debbarh

Contribution ou prélèvement ? Le malentendu fiscal marocain – Par Adnan Debbarh

Au-delà du chiffre, il y a le lien. Le lien civique, moral, politique qui fait de l'impôt un acte d'appartenance. Ce lien est toujours en question dans notre pays. Il demeure abîmé, sinon rompu. Non pas par révolte, mais par retrait

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En 2024, malgré une croissance du PIB de 3,8 %, les recettes fiscales du Maroc n'ont progressé que de 1,4 %, révélant un profond paradoxe : l'économie tourne, mais l'État ne parvient pas à en capter les fruits. Ce décrochage chronique traduit, explique Adnan Debbarh, un lien fiscal abîmé, où la défiance remplace l’adhésion, où l’impôt devient davantage prélèvement qu’engagement. Et si la refondation du pacte fiscal passait, affirme-t-il sous forme interrogative, par plus de justice, de transparence et de proximité citoyenne ?

En 2024, le Maroc a enregistré une croissance du PIB de 3,8 %, selon les chiffres du HCP. Cette performance, dans un contexte mondial incertain, aurait dû produire un effet positif sur les recettes fiscales. Or, celles-ci n'ont progressé que de 1,4 %, passant de 296 à 300 milliards de dhs. Conséquence directe : la pression fiscale nette sur le PIB (1596, 8 milliards de dhs en 2024 )  a reculé de 19,1 % à 18,8 %.                                     Ce déjastument persistant entre l'activité économique et les recettes publiques révèle un fait profond : le système fiscal marocain ne capte pas convenablement les fruits de la croissance.

En théorie, une fiscalité saine bénéficie d'une élasticité supérieure à 1. Chaque point de croissance devrait entraîner une hausse supérieure des recettes. Quand ce n'est pas le cas, deux explications peuvent être avancées : Une croissance "hors radar’’, l’activité se concentre dans des secteurs sous-imposés (agriculture, informalité), des niches fiscales ou des territoires mal couverts par l’administration. Une collecte inefficace : carences dans le recensement, optimisation fiscale agressive, ou faiblesses des contrôles.

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La fiscalité au Maroc n'épouse pas la dynamique économique. Elle la regarde passer. L’activité croit, mais le rendement fiscal ne suit pas. Le résultat, c'est un État qui n'accompagne pas la croissance, mais la subit.                                                                  

C'est aussi un État qui demeure limité dans ses actions. Car sans recettes nouvelles, il n'y a ni redistribution, ni ambition. Juste de la gestion au fil de l'eau.

À moyen terme, ce décalage menace la soutenabilité budgétaire, surtout dans un contexte de dette publique élevée (72 % du PIB en 2024).

Au-delà du chiffre, il y a le lien. Le lien civique, moral, politique qui fait de l'impôt un acte d'appartenance. Ce lien est toujours en question dans notre pays. Il demeure abîmé, sinon rompu. Non pas par révolte, mais par retrait. Le citoyen ne fraude pas toujours. Souvent, il se contente de se taire, de s'effacer, de disparaître dans les marges. Il s’éloigne.

Pourquoi paierait-il ? Pour entretenir une administration surpayée et peu efficace ? Pour financer des élus territoriaux qui n’utilisent pas leurs budgets, faute de projets ? Pour alimenter des études coûteuses destinées à l’oubli dans les tiroirs ministériels ?

L’analyse économétrique des comportements fiscaux révèle que l’acceptation de l’impôt dépend moins de son taux marginal que de sa perception comme équitable (cf. travaux de Saez & Stantcheva, 2016). Au Maroc, le décalage entre effort contributif et qualité des services, crée un biais de défiance, alimentant les tentations de l’évitement.

Ce déficit de confiance n’est pas seulement économique ou technique. Il touche à quelque chose de plus profond, de plus intime : le sentiment de justice, d’équité, de réciprocité. Là où l’impôt devrait exprimer un pacte, il devient soupçon. La mécanique budgétaire se déconnecte du vécu citoyen.

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La question fiscale devient alors une question de dignité. Le contribuable ne demande pas à être flatté. Il veut être respecté. Il veut que son effort ait un sens. Que l'école s'améliore. Que les routes se réparent. Que les soins arrivent. Que la parole publique tienne. Sans cela, il se replie. Réduisant l'impôt à un impératif vide, sans adhésion.

Ce n'est pas la charge fiscale qui tue. C'est l'absence de justice.

Cette justice, pourtant, ne se décrète pas. Elle se prouve. Imaginez un Maroc où chaque contribuable pourrait suivre, en temps réel, l’usage de ses dirhams. Où les budgets des communes s’afficheraient sur des plateformes ouvertes, avec les projets réalisés ou abandonnés.

L’opacité nourrit la défiance ; la lumière pourrait restaurer le sens.

Mais peut-être faut-il aller plus loin. Le problème n’est peut-être pas conjoncturel, mais structurel. L’État marocain a-t-il jamais fait corps avec la société ? A-t-il jamais été perçu comme une maison commune, une parole partagée, une instance familière ?

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Notre archéologie l’a montré : le pouvoir central, au Maroc, s’est construit sur la négociation, la distance, le rééquilibrage. Il a contourné plus qu’il n’a intégré. Il a taxé sans toujours expliquer. Il a distribué les rentes pour éviter les conflits, mais rarement pour construire du commun. 

Aujourd’hui encore, le système ressemble à une passoire : les uns paient trop, les autres trop peu. Les salaires sont traqués, les patrimoines dissimulés. Les niches fiscales, ces échappatoires légales, profitent à ceux qui ont les moyens de les négocier. Résultat : l’effort pèse sur les mêmes et la solidarité se fissure.

L’impôt, dans cette logique, n’a jamais été un langage partagé. C'était un prélèvement. Une obéissance. Une contrainte. Pas un signe de participation à la chose publique.

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Payer l’impôt, dans les démocraties matures, c’est répondre à la question : «À quoi contribuons-nous ensemble ?» .  Au Maroc, la question reste sans réponse.                         Le contribuable ignore si ses dirhams financent une école ou un déjeuner protocolaire.

L’Etat choisit le silence comme marque d’indifférence.

Comment, dans ces conditions, exiger aujourd’hui un civisme fiscal ? Comment créer une adhésion quand la parole publique reste verticale, quand la dépense publique manque de sens, quand la redistribution peine à convaincre ?

Un État sans intimité est un État sans retour. Il prélève, mais ne relie pas. Il énonce, mais ne reconnaît pas. Il impose, mais ne rassemble pas.

Et si la solution venait d’en bas ? Des communes où les citoyens voteraient l’affectation de 10 % du budget. Des assemblées locales où l’on débattrait des priorités, un dispensaire ici, une école là. L’impôt redeviendrait concret. Visible. Il aurait un visage.

Pour restaurer le pacte fiscal, il faudra bien plus qu'une réforme technique. Il faudra un sursaut moral. Une clarté nouvelle. Une parole tenue. Et surtout, une métamorphose : celle d’un État qui accepte de devenir enfin un acteur de confiance, de justice et de familiarité sociale.

L’impôt n’est pas qu’une somme : il est une parole. Il dit la place qu’on occupe dans la société, le respect qu’on en reçoit et l’espoir qu’on y projette. Pour qu’il soit accepté, il faut qu’il soit senti. Non comme un dû, mais comme un engagement. Il ne s'agit plus de faire payer davantage, mais de faire exister les citoyens dans l’acte fiscal. Par la visibilité, par la justice, par le débat.

L’impôt ne crée pas à lui seul le lien social. Mais il met à nu la présence, ou l’absence, d’un projet collectif auquel les citoyens peuvent croire.