DE LA MINURSO A LA MINUCAS : LE BASCULEMENT STRATEGIQUE DU SAHARA MAROCAIN – Par CHERKAOUI ROUDANI

DE LA MINURSO A LA MINUCAS : LE BASCULEMENT STRATEGIQUE DU SAHARA MAROCAIN – Par CHERKAOUI ROUDANI

Dans la nouvelle lecture américaine, le Sahara marocain n’est plus appréhendé comme un simple différend territorial, mais comme un espace de jonction stratégique, situé au croisement de trois dynamiques structurantes : la déstabilisation chronique du Sahel, la compétition d’influence en Afrique et la sécurisation des corridors atlantiques. Cette requalification permet de penser le Sahara marocain en termes de « verrou géopolitique ».

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Dans cette chronique, Cherkaoui Roudani, docteur en relations internationales, conférencier et expert en géopolitique et sécurité de défense, décrypte le basculement du dossier du Sahara marocain d’une logique de gestion onusienne vers une dynamique de consolidation stratégique. À travers la reconfiguration de la MINURSO et l’affirmation d’une doctrine américaine fondée sur la réduction des zones grises, l’analyste note que le territoire s’inscrit désormais dans une trajectoire de stabilisation irréversible, portée par l’autonomie et l’intégration géopolitique.

Cherkaoui Roudani

Pendant des décennies, le dossier du Sahara marocain a été maintenu dans une zone grise diplomatique, administré plus qu’il n’était résolu. La MINURSO, conçue initialement comme un instrument de transition vers un « référendum », s’est progressivement transformée en mécanisme de gestion de l’attente, cristallisant une forme d’équilibre d’indétermination. Ce modèle, hérité des années 1990, reposait sur une fiction stratégique, celle d’une solution qui n’adviendrait jamais, mais dont la possibilité devait être entretenue pour préserver un statu quo fragile.

Or, la dynamique actuelle impulsée par les États-Unis marque une rupture nette avec cette logique. La réforme annoncée de la MINURSO, combinée à la consolidation de la reconnaissance américaine de la souveraineté marocaine, ne relève pas d’un simple ajustement diplomatique. Elle traduit l’émergence d’un nouveau paradigme que l’on pourrait qualifier de doctrine de la certitude stratégique.

Cette doctrine repose sur un principe fondamental. En effet, dans un environnement international marqué par la compétition des puissances et la prolifération des menaces hybrides, les zones d’ambiguïté prolongée deviennent des vulnérabilités systémiques. Dès lors, l’objectif n’est plus de gérer les conflits, mais de les verrouiller dans des configurations stables et fonctionnelles. Ainsi, le Sahara marocain devient l’un des premiers théâtres d’application de cette logique.

Le tournant doctrinal américain : du NSS 2025 au NDS 2026

Pour comprendre la profondeur de ce basculement, il convient de le replacer dans le cadre des deux textes structurants de la stratégie américaine contemporaine à savoir le National Security Strategy 2025 (NSS 2025) et le National Defense Strategy 2026 (NDS 2026). Ces documents actent une transformation majeure de la posture américaine.

D’une part, le NSS 2025 consacre la fin de l’approche universaliste et interventionniste qui a caractérisé l’après-Guerre froide. Il affirme une priorité claire stipulant que la défense des intérêts nationaux essentiels, dans un monde structuré par la rivalité entre grandes puissances. Cette vision implique un recentrage des ressources et une sélection plus rigoureuse des engagements.

D’autre part, le NDS 2026 introduit une logique de burden-shifting assumé. Les États-Unis entendent désormais réduire leur exposition directe dans les théâtres secondaires et confier aux partenaires régionaux la responsabilité principale de la stabilisation, tout en conservant une capacité d’appui décisif. Dans cette configuration, les conflits gelés — coûteux en attention stratégique, mais faibles en rendement politique — deviennent incompatibles avec la nouvelle doctrine américaine. Dès lors, la question du Sahara marocain en est l’illustration parfaite.

Du conflit périphérique au verrou stratégique

Dans la nouvelle lecture américaine, le Sahara marocain n’est plus appréhendé comme un simple différend territorial, mais comme un espace de jonction stratégique, situé au croisement de trois dynamiques structurantes : la déstabilisation chronique du Sahel, la compétition d’influence en Afrique et la sécurisation des corridors atlantiques. Cette requalification permet de penser le Sahara marocain en termes de « verrou géopolitique ». Il ne s’agit plus d’un territoire en conflit au sens classique, mais d’un espace dont la stabilisation conditionne l’équilibre d’un ensemble régional plus large.

Dans cette perspective, le Sahara marocain apparaît à la fois comme un point de fixation de la stabilité nord-africaine, une barrière face à la diffusion des menaces sahéliennes et un pivot logistique et énergétique tourné vers l’Atlantique africain. Dès lors, le maintien d’une indétermination juridique et politique sur cet espace tend à être perçu, du point de vue américain, comme un facteur de vulnérabilité stratégique.

La réforme de la MINURSO s’inscrit dans cette évolution. Elle traduit le passage d’un dispositif centré sur la surveillance et la gestion du statu quo à un instrument appelé à accompagner la consolidation d’un espace désormais considéré comme structurant pour la stabilité régionale.

À la lumière de la résolution 2797, la MINURSO tend ainsi à évoluer d’une mission de gestion du statu quo vers ce que l’on peut désormais interpréter comme une Mission des Nations Unies de Consolidation de l’Autonomie au Sahara (MINUCAS).

L’évaluation de la MINURSO : vers une adaptation du dispositif

Dans ce prolongement, l’envoi par les Nations Unies récemment dans la région d’une mission d’évaluation de la MINURSO ne relève pas uniquement d’une démarche technique. Certes, les opérations de maintien de la paix font régulièrement l’objet de revues. Mais dans le cas du Sahara marocain, cette initiative s’inscrit dans un contexte de remise en question d’un dispositif dont le mandat apparaît de plus en plus en décalage avec les réalités actuelles.

Créée en 1991 pour organiser un référendum, la MINURSO a progressivement évolué vers une fonction de gestion du statu quo. Cette évolution a accentué l’écart entre ses objectifs initiaux et sa pratique opérationnelle. L’évaluation engagée répond ainsi à une nécessité d’adaptation, tout en signalant aux membres du Conseil de sécurité qu’une évolution du cadre est désormais envisagée.

Cette démarche s’inscrit également dans un environnement stratégique marqué par la volonté de réduire les zones d’ambiguïté et de privilégier des solutions plus stabilisatrices. Dans ce contexte, les missions figées tendent à être réévaluées.

In fine, dans un espace régional affecté par l’instabilité sahélienne, un dispositif limité à l’observation apparaît insuffisant. L’évaluation en cours ouvre ainsi la voie à une adaptation du rôle de la MINURSO, en cohérence avec les dynamiques politiques et sécuritaires en cours.

De la fin des zones grises à l’autonomie comme ingénierie stratégique

L’un des concepts les plus structurants du NSS 2025 est celui de la réduction des zones grises, ces espaces où ni la guerre ni la paix ne sont pleinement établies et qui deviennent des terrains privilégiés pour les stratégies hybrides. Dans le contexte sahélo-saharien, ces zones présentent un niveau de risque particulièrement élevé : elles favorisent la circulation de réseaux terroristes, l’implantation de trafics transnationaux et l’infiltration d’acteurs étatiques indirects. Dans cette optique, le Sahara marocain ne peut plus être envisagé comme un espace neutre ou en suspens. Il tend à être appréhendé comme un espace devant être stabilisé, structuré et intégré dans une architecture régionale cohérente.

C’est dans ce cadre qu’émerge la logique de « stabilisation par intégration souveraine ». Contrairement aux approches classiques fondées sur l’internationalisation du conflit, cette lecture privilégie l’intégration du territoire dans une souveraineté étatique fonctionnelle, capable de produire simultanément sécurité, développement et projection stratégique. Le plan d’autonomie proposé par le Maroc s’inscrit précisément dans cette logique.

Dans la nouvelle approche américaine, ce plan change de nature. Il ne constitue plus simplement une option politique parmi d’autres, mais tend à être considéré comme une solution d’ingénierie stratégique. Il permet en effet de concilier plusieurs impératifs : la préservation de l’intégrité territoriale du Maroc, la mise en place d’un cadre de gouvernance locale crédible et la garantie d’une stabilité régionale durable. Dans une perspective alignée sur le NSS 2025 et le NDS 2026, une telle solution présente un avantage décisif : elle réduit le coût d’engagement pour les États-Unis tout en maximisant la production de stabilité.

À l’inverse, le scénario référendaire apparaît de plus en plus difficilement soutenable. Il se heurte à des contraintes opérationnelles majeures, comporte des risques de déstabilisation et s’inscrit en décalage avec les priorités stratégiques américaines actuelles. Sa marginalisation progressive ne relève donc pas d’une évolution conjoncturelle, mais d’un choix doctrinal qui traduit une adaptation à un environnement stratégique en mutation.

Burden-sharing et hiérarchie des partenaires

Le NDS 2026 introduit, en effet, une hiérarchie implicite entre les partenaires internationaux, dans laquelle ceux qui sont en mesure d’assumer des responsabilités sécuritaires accrues tendent à être considérés comme des partenaires de premier cercle. À cet égard, cette évolution traduit une inflexion doctrinale vers une répartition plus sélective des rôles au sein des architectures de sécurité.

Dans cette logique, le Maroc se distingue par un ensemble de caractéristiques convergentes. Il bénéficie, d’une part, d’une stabilité institutionnelle durable et, d’autre part, d’une capacité sécuritaire reconnue, tout en développant une projection stratégique affirmée vers l’Afrique et l’Atlantique. À ce titre, ces éléments permettent de le conceptualiser comme un « État-pivot de stabilisation ». De fait, grâce au Maroc, la rive sud de la Méditerranée tend à se reconfigurer en un espace de co-développement et de sécurité partagée pour ses partenaires européens, notamment l’Espagne. En effet, à mesure que le Sahel s’enlise dans une incertitude stratégique marquée par l’instabilité politique, la fragmentation sécuritaire et la circulation de menaces hybrides, la centralité du Maroc s’affirme comme un facteur d’équilibre régional. À cet égard, le Royaume apparaît comme un point d’ancrage fiable, capable d’articuler coopération économique, connectivité logistique et coordination sécuritaire.

Dans cette perspective, la relation maroco-européenne et notamment espagnole dépasse le cadre bilatéral classique pour s’inscrire dans une logique de coproduction de stabilité à l’échelle euro-méditerranéenne. Elle repose sur une convergence d’intérêts en matière de contrôle des flux, de sécurisation des espaces maritimes et de développement d’infrastructures interconnectées. Ainsi, face à un environnement sahélien de plus en plus volatil, la rive sud structurée autour du Maroc se consolide comme une interface stratégique, à la fois barrière de sécurité et plateforme de projection vers l’Afrique.

En effet, un État-pivot comme le Maroc ne se réduit pas à un simple allié ; il s’agit d’un acteur capable de structurer son environnement régional, tout en produisant des effets de sécurité au-delà de ses propres frontières. Dans ce cadre, le soutien américain à la souveraineté marocaine sur le Sahara, ainsi que l’impulsion donnée à une réforme de la MINURSO, ne relèvent pas uniquement d’une préférence diplomatique. Ils s’inscrivent, à cet égard, dans un modèle de stabilisation externalisée, au sein duquel le partenaire local est appelé à devenir le garant principal de l’ordre régional.

Le facteur iranien et la projection des rivalités

La lecture de la stratégie américaine demeure incomplète si elle ne prend pas en compte la variable iranienne. En effet, le NSS 2025 et le NDS 2026 désignent explicitement l’Iran comme un acteur structurant de la déstabilisation, opérant principalement à travers des réseaux indirects et des modes d’action asymétriques.

À cet égard, les récentes mobilisations pro-iraniennes observées au Nigéria illustrent le potentiel de mobilisation et d’influence de certaines mouvances chiites dans la région et la sous-région. Cette dynamique s’inscrit dans un schéma plus large, documenté par plusieurs rapports occidentaux, faisant état de l’activation de relais opérationnels liés notamment aux unités 840 et 400 de la Force Al-Qods, bras externe du Corps des Gardiens de la révolution islamique, en Afrique de l’Ouest et dans l’espace sahélien.

Dans le même temps, les dynamiques de conflictualité issues du Moyen-Orient tendent à s’exporter vers des environnements fragiles, en particulier au Sahel, où la porosité des espaces et la faiblesse des structures étatiques offrent des conditions favorables à l’implantation d’influences exogènes. À ce titre, la persistance d’un espace en situation d’ambiguïté politique à la jonction du Maghreb et du Sahel constitue, du point de vue stratégique, une vulnérabilité exploitable.

Dans cette configuration, la stabilisation du Sahara marocain s’inscrit dans une logique plus large de sécurisation des marges et de réduction des zones de permissivité stratégique. Elle participe d’un effort visant à limiter les capacités de pénétration indirecte des rivalités globales dans des espaces charnières. Cette approche peut être appréhendée comme une forme de « containment périphérique », consistant à consolider les interfaces régionales afin d’empêcher la diffusion des instabilités vers des zones d’intérêt stratégique.

De la MINURSO à la géopolitique de la matérialisation

La réforme de la MINURSO ne se limite pas à un simple ajustement de mandat ; elle s’inscrit dans une dynamique plus profonde que l’on peut qualifier de matérialisation stratégique. En effet, elle traduit le passage d’une reconnaissance politique à une inscription concrète dans des logiques de puissance, à travers le développement d’investissements économiques, le renforcement de la coopération sécuritaire et l’intégration progressive dans des corridors énergétiques et logistiques. À cet égard, le Sahara marocain ne relève plus uniquement d’une reconnaissance diplomatique ; il tend à être intégré dans les circuits opérationnels de la puissance globale.

Cette évolution s’inscrit, par ailleurs, dans la vision américaine d’une Afrique envisagée comme un espace d’opportunités stratégiques, notamment en matière d’énergie, de ressources et de connectivité. Dans ce cadre, la consolidation du Sahara marocain participe d’une logique d’ancrage dans des dynamiques de développement et de sécurisation à l’échelle régionale et transrégionale.

Parallèlement, cette transformation doctrinale véhicule un message implicite à l’égard des acteurs du blocage. En effet, la stratégie d’enlisement, fondée sur le temps long, l’ambiguïté juridique et la paralysie diplomatique, apparaît de moins en moins compatible avec la nouvelle lecture américaine. À ce titre, les acteurs qui s’inscrivent dans cette logique se retrouvent en décalage avec une dynamique orientée vers la décision et la stabilisation.

Dès lors, le Sahara marocain cesse d’être un espace de négociation indéfinie pour devenir un espace de décision stratégique, où la consolidation sur le terrain et l’intégration dans les logiques de puissance tendent à primer sur les mécanismes classiques de gestion du conflit.

Vers l’irréversibilité géopolitique de la souveraineté comme fait stratégique accompli

La dynamique en cours dépasse désormais le cadre des ajustements diplomatiques ou des évolutions onusiennes. Elle traduit un basculement plus profond, dans lequel le Sahara marocain cesse progressivement d’être un objet de gestion internationale pour devenir un espace structuré par des logiques de puissance.

À cet égard, la convergence entre reconnaissance politique, intégration économique et coopération sécuritaire produit un effet cumulatif qui réduit progressivement les marges d’incertitude. Ce processus ne repose plus uniquement sur des déclarations, mais sur des transformations concrètes qui redéfinissent les équilibres régionaux.

Dans ce contexte, les stratégies fondées sur l’attente, l’ambiguïté ou la prolongation du statu quo apparaissent de plus en plus déconnectées des dynamiques en cours. En effet, la recomposition stratégique impulsée par les États-Unis tend à privilégier des configurations stabilisées, portées par des partenaires capables d’en garantir la durabilité.

Dès lors, le Sahara marocain s’inscrit dans une trajectoire où la souveraineté ne relève plus uniquement d’un débat diplomatique, mais d’un fait stratégique en voie de consolidation. Ce basculement marque le passage d’un conflit administré à une réalité géopolitique progressivement entérinée. Le Sahara marocain a cessé d’être un terrain d’ambiguïté pour entrer dans une phase de consolidation irréversible. La certitude stratégique qui s’y construit repose désormais sur des faits, non sur des intentions. Dès lors, les logiques de blocage ne sont plus des alternatives crédibles, mais des postures en décalage avec une réalité en voie d’être entérinée.