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Démocratie marocaine : le grand malentendu entre l'urne et le quotidien – Par Adnan Debbarh
Si l’on regarde les chiffres de participation aux élections (35%), on découvre un paradoxe gênant. Le peuple affirme sa préférence pour la démocratie et, dans le même temps, se tient à distance de ses mécanismes. Ce n’est pas de la contradiction, c’est un diagnostic
Le paradoxe marocain est troublant : un peuple majoritairement favorable à la démocratie, une vision royale affirmée, mais une abstention électorale massive. Dans cette. Chronique, Adnan Debbarh interroge ce divorce entre la promesse institutionnelle et sa mise en œuvre concrète. Ce n’est pas la démocratie qui est rejetée, mais la manière dont elle est vidée de son sens, réduite à une mécanique électorale sans portée transformative. Derrière les taux de participation faméliques, se profile un malaise plus profond : l’absence de reddition des comptes, la banalisation de l’achat des voix, l’invisibilité des programmes.

Par Adnan Debbarh
Il y a des évidences qu’il faut parfois redire. Parce que la répétition, en politique, n’est pas seulement mère de l’apprentissage. Elle est souvent mère de la prise de conscience.
La démocratie, pour le Maroc, n’est pas un luxe importé. Ni une coquetterie occidentale. Ni un slogan que l’on ressort pour meubler les discours officiels. Elle est un outil stratégique. Elle permet d’introduire une modernité qui ne se réduit pas aux technologies, aux infrastructures ou aux classements internationaux, mais qui touche à l’organisation de la parole publique, à la circulation des idées et à la capacité collective de transformer des visions en réalités. Ce n’est pas rien.
Ce n’est pas étranger. Les Jemaâs, dans notre histoire, n’avaient pas besoin de traduire le mot démocratie pour en appliquer, souvent, la logique.
C’est aussi la conviction exprimée par le Roi. Dans un pays où le sens des mots royaux est pris très au sérieux par les citoyens, cette affirmation a du poids. Et elle résonne avec un fait récent : selon un sondage, 73 % des Marocains considèrent la démocratie comme le meilleur des systèmes.
On pourrait se dire que la partie est gagnée.
Cependant si l’on regarde les chiffres de participation aux élections (35%), on découvre un paradoxe gênant. Le peuple affirme sa préférence pour la démocratie et, dans le même temps, se tient à distance de ses mécanismes. Ce n’est pas de la contradiction, c’est un diagnostic. Le problème n’est pas dans le concept, mais dans la manière dont il est mis en musique.
Ce décalage, tout le monde le voit. Seulement, chacun le lit avec ses lunettes.
Le Ministère de l’Intérieur y voit un problème technique. Donc soluble par des ajustements techniques. On change un découpage, on ajuste un calendrier, on révise un seuil, on corrige un mode de scrutin. Bref, on soigne la mécanique. C’est dans sa culture. Ce n’est pas illégitime : il faut bien que la machine fonctionne.
Pourtant, croire que la machine suffit à créer la confiance, c’est oublier que la politique ne se réduit pas à l’ingénierie électorale. Elle commence par des principes, se prolonge par des engagements et se mesure à leur exécution. Ce dernier mot est, d’ailleurs, le plus négligé dans notre pratique politique.
En face, les partis politiques devraient être les architectes de cette articulation entre principe et exécution. Reste qu’il faut avoir l’honnêteté de dire qu’ils n’y sont pas. Épuisés par des années de compromis mous, de suivisme et de clientélisme. Ils se contentent de campagnes vidées de sens, misant sur les fidélités personnelles et, de plus en plus, sur le recours massif à l’argent. L’achat des voix, autrefois discret, devient un instrument assumé, presque banal. Le programme ? Optionnel. La vision ? Un mot creux. On parle d’alliances avant de parler de projets. On calcule les tazkyas comme on gère un inventaire, et l’on s’étonne que le citoyen s’abstienne.
Ce désert programmatique et cette démission stratégique des partis laissent au Ministère un boulevard. En se présentant comme le garant de la stabilité par la maîtrise technique des élections, il occupe l’espace. Et tant pis si le débat sur les finalités est relégué au second plan.
Sauf que la démocratie n’est pas un meuble dont on ajuste les pieds pour qu’il tienne droit. C’est une architecture vivante, qui demande à la fois un dessin et des fondations, un plan et des matériaux, un sens et une méthode.
C’est là que le raisonnement doit changer.
Car il est possible de penser une autre ingénierie électorale. Une ingénierie qui ne se contente pas de compter les voix, mais qui structure la relation entre élus et citoyens. De manière à ce que la parole publique ne soit pas seulement captée, mais entendue. Et suivie d’effet.
Les démocraties qui ont réussi à surmonter le décrochage entre principes et participation ne l’ont pas fait en changeant les modes de scrutin à l’infini. Mais en créant des dispositifs concrets de reddition des comptes, de transparence et de co-élaboration des politiques publiques. Ce n’est pas incompatible avec notre système.
C’est même la condition pour qu’il tienne ses promesses.
Le paradoxe est là : nous avons une vision royale claire, une adhésion populaire déclarée. Et pourtant le mécanisme s’essouffle.
Pourquoi ? Parce qu’entre la vision et la réalité, il y a un gouffre qu’aucune bonne intention ne comble si elle n’est pas accompagnée d’une mécanique d’exécution crédible. Or cette mécanique n’existe pas encore. On préfère multiplier les textes à l’Assemblée que les tableaux de bord publics. On parle beaucoup et on évalue peu. Dans ce vide, la défiance du citoyen prospère.
Il est urgent de rappeler que la démocratie s’évalue à la capacité des institutions à incarner, dans le quotidien des citoyens, les promesses qu’elles formulent. Cela suppose d’opérer un lien intime entre philosophie politique et logistique électorale. L’une sans l’autre n’est qu’une posture. L’une sans l’autre nourrit la méfiance. C’est exactement ce que nous vivons aujourd’hui.
Retour encore une fois à l’histoire. Les Jemaâs ne toléraient pas les promesses non tenues. Pourquoi nos institutions le permettraient-elles aujourd’hui ?
On dira que ce discours est idéaliste. Mais c’est l’inverse. C’est un réalisme de fond. Car sans cette articulation, sans cette alliance entre le principe et l’ingénierie, nous continuerons à organiser des élections que les citoyens regardent comme des rituels creux.
Il y a, derrière toute architecture électorale, une philosophie de la démocratie. Celle que propose aujourd’hui le ministère de l’Intérieur ne déroge pas à la règle. Elle s’exprime moins dans les discours que dans la structure même de l’“ingénierie” présentée : une démocratie conçue avant tout comme un problème d’ordre.
La participation est traitée comme une logistique – inscrire, recenser, acheminer. La représentation comme un équilibrage comptable – territoires, quotas. La moralisation comme une police des effets – dépenses, irrégularités – plutôt qu’une réforme des causes – sélection des candidatures, accès équitable aux médias, responsabilité des élus. La transparence, enfin, est envisagée comme vitrine : données, plateformes, tableaux, plus que comme un droit opposable assorti de sanctions.
L’ensemble vise à remplir les urnes et à livrer un résultat prévisible. Non à garantir une compétition qui puisse réellement bousculer les rapports de force.
Dans cette grammaire, le citoyen est un numéro à remettre dans le circuit. Non un sujet politique. Le parti, un simple canal d’agrégation plutôt qu’un producteur de projet. L’administration, un propriétaire du processus plus qu’un arbitre impartial. L’incertitude démocratique, ce cœur battant de toute alternance, ce moteur de la responsabilité, est domestiquée au nom de la stabilité.
On appelle cela modernisation. C’est surtout de la gouvernabilité administrée.
Cette chronique n’a pas pour but de distribuer des procès, mais d’ouvrir une série. Une série où nous poserons les vrais enjeux : comment construire une démocratie qui parle à ses citoyens. Qui leur prouve que leur voix pèse. Qui associe les principes et les outils dans un même mouvement. Comment éviter que la mécanique électorale soit un substitut de politique. Et surtout, comment faire en sorte que ce que le Roi affirme, et que le peuple approuve, ne reste pas un vœu pieux, mais devienne une réalité mesurable.
Ce n’est pas une utopie : c’est une méthode. Il est temps d’en parler.