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Élections : les partis entre petits calculs électoraux et exigence de réforme - Par Bilal Talidi
Sans obligation légale, les partis, en dépit de leurs discours modernistes sur la place de la femme et le renouvellement générationnel, restent loin, dans leurs structures, de traduire ces valeurs en actes.
Alors que les consultations se poursuivent pour préparer de nouvelles lois électorales, le débat révèle une tension persistante entre deux logiques : d’un côté, l’appel à renforcer la démocratie et la représentativité ; de l’autre, la tentation de privilégier les calculs partisans immédiats. Pour Bilal Talid, les propositions autour des quotas pour les femmes et les jeunes illustrent cette contradiction.

Par Bilal Talidi
Dans les délais impartis, un mois après la rencontre consultative entre le ministre de l’Intérieur, Abdelouafi Laftit, et les représentants des partis politiques au sujet de l’élaboration des lois électorales, certains partis ont livré leurs propositions. D’autres, en revanche, semblent peu préparés, ou plutôt n’ont pas suffisamment étudié les tenants et aboutissants de ce dossier ni les choix les plus adaptés pour maximiser leurs chances électorales.
Intérêt général ou calculs partisans ?
Une question de fond s’impose au sujet des lois électorales : doivent-elles être conçues pour développer la vie politique nationale et renforcer ses règles, ou pour maximiser les bénéfices électoraux particuliers des formations politiques ?
L’observation sur le long cours du comportement des partis montre que ceux-ci optent toujours pour ce qui sert leurs intérêts : ils réclament un relèvement du seuil électoral lorsqu’ils se sentent en position de force, et son abaissement lorsqu’ils craignent de perdre, invoquant alors la nécessité de préserver le pluralisme et de protéger les minorités. Ils défendent le scrutin de liste lorsqu’ils pensent que leur poids se situe dans les grandes villes, mais préfèrent le scrutin uninominal si leur base repose sur les notables et les réseaux de relations individuelles.
La logique de l’État en avance sur celle des partis
À plusieurs reprises, la logique de l’État s’est révélée plus avancée que celle des partis. Sous le règne du Roi Mohammed VI, de nouvelles idées ont été introduites dans le débat politique, auxquelles les formations n’avaient pas spontanément adhéré : la mise en place d’un quota pour les femmes afin de renforcer leurs capacités politiques et représentatives, puis celui pour les jeunes, poursuivant le même objectif. Car, en dépit de leurs discours modernistes sur la place de la femme et le renouvellement générationnel, les partis étaient loin, dans leurs structures, de traduire ces valeurs en actes.
L’idée de l’État était que ces quotas servent d’outil pédagogique et politique pour préparer les femmes et les jeunes à assumer des responsabilités, et qu’à terme, les partis intègrent naturellement leur participation sans contrainte légale.
Les limites du système des quotas
Vingt ans plus tard, notamment pour le quota féminin, le constat est mitigé. Certes, des talents féminins et jeunes ont émergé, prouvé leurs compétences politiques et législatives, mais rien ne garantit qu’en l’absence de quotas, les partis ne retomberont pas dans leurs travers, marginalisant à nouveau ces catégories.
Tant que le système des quotas est en vigueur, il n’existe aucun mécanisme de mesure permettant de savoir si son objectif a été atteint. Mettre fin à ce dispositif constituerait un pari risqué, reposant sur l’hypothèse que les partis ont évolué et qu’ils représenteraient désormais spontanément femmes et jeunes à des niveaux comparables ou supérieurs à ceux imposés par la loi.
Il est compréhensible que les partis fondés sur les notables perdraient dans ce schéma, car leur composition sociologique laisse peu de place aux femmes et aux jeunes. Mais les partis réformistes, porteurs de projets de société, qu’ils soient modernistes ou conservateurs, n’ont plus d’excuse. Beaucoup d’entre eux ont d’ailleurs intégré largement ces catégories dans leurs organes de décision. On peut donc s’attendre à ce qu’ils dépassent aujourd’hui la logique pédagogique du quota, en assurant, par conviction et non par obligation légale, une représentation effective des femmes et des jeunes dans leurs structures.
Les partis politiques face au défi de la représentation des femmes et des jeunes
Le Parti du Progrès et du Socialisme (PPS), en ce qui concerne la représentation régionale des femmes, a proposé de porter à un tiers du total les sièges qui leur sont réservés dans ces circonscriptions. Il a également suggéré que chaque parti soit tenu d’avoir, dans au moins une liste locale par région, une femme ou un jeune de moins de 40 ans en tête de liste.
De son côté, le Parti de la Justice et du Développement (PJD) a appelé au rétablissement du quota pour les jeunes, après que plusieurs responsables de l’Organisation des femmes du PJD ont estimé que le quota féminin avait rempli son rôle et qu’il avait atteint ses objectifs.
La sociologie de ces deux partis, l’un moderniste, l’autre conservateur, ne justifie pas nécessairement leurs positions. Le PPS dispose en effet d’un réservoir électoral féminin important, sans contraintes idéologiques ou pratiques. Il pourrait donc facilement présenter des femmes en nombre dans les circonscriptions locales, voire en tête de plusieurs listes, mais n’a pas remis en cause l’idée du quota féminin.
Au PJD, la structure organisationnelle ne constitue pas un obstacle à la promotion des jeunes. La réalité montre même que sa composition est largement dominée par les moins de 40 ans. Beaucoup d’observateurs estiment que le retour de Benkirane au secrétariat général du parti avait été initialement un pari de la jeunesse interne. Cela signifie que le PJD pourrait aisément réserver près d’un tiers de ses têtes de liste à des jeunes.
La fonction cachée du système des quotas
La question est donc : où réside réellement le problème dans la réflexion des partis réformistes, qu’ils soient modernistes ou conservateurs ?
Il est certain que les quotas, sur le plan légal comme pratique, garantissent la présence d’un nombre fixe de femmes et de jeunes au Parlement, auquel s’ajoutent les résultats des listes locales. En revanche, sans quotas, aucune garantie ne subsiste. Pourtant, avec l’augmentation du nombre de candidatures féminines et jeunes, et sachant que le scrutin de liste repose davantage sur le vote pour le parti que pour l’individu, la représentation de ces catégories serait probablement assurée.
En réalité, le calcul des directions partisanes est d’un autre ordre. Sans quota, la compétition interne sur les sièges deviendrait inévitable, obligeant les dirigeants à arbitrer entre militants historiques et nouvelles générations. Le système des quotas permet de contourner ces tensions : il impose une discipline légale, transfère la bataille vers les structures internes des organisations féminines et de jeunesse, et limite l’intervention des directions à quelques arbitrages. Parfois, certaines circonscriptions vides servent à « recaser » un jeune ou une femme, évitant ainsi un affrontement ouvert et donnant à la direction une légitimité supplémentaire dans la gestion des équilibres internes.
Un débat politique absent
Ce qui aurait dû être au centre des propositions des partis réformistes, c’est la modernisation des listes électorales et une réflexion collective sur un système électoral stable et adapté à la réalité marocaine. Le cœur du débat devrait porter sur la logique du quotient électoral : cherche-t-on à rompre avec un pluralisme hybride qui empêche tout parti de gouverner sur la base de son programme, ou à préserver un équilibre des forces politiques où l’État conserve un rôle actif dans l’orientation du jeu politique ?
La question est cruciale : le contexte actuel exige-t-il de renforcer le processus démocratique, au prix d’une compétition plus intense, ou bien de consolider le consensus national et de maintenir l’équilibre politique ?
Malheureusement, ce débat fait défaut. Qu’il s’agisse des partis qui s’appuient sur les notables ou de ceux qui portent un projet de société moderniste ou conservateur, tous semblent guidés avant tout par la recherche de gains électoraux immédiats, sans ouvrir la réflexion sur une question essentielle : quel système électoral serait le plus adapté à la conjoncture politique du Maroc, et comment progresser vers plus de démocratie sans fragiliser les équilibres fondamentaux ?