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Face au Mur de la mort – 2/6 L’information et la rumeur – Par Seddik Maanionou
Dans les camps des Marcheurs, chaque province avait le sien, improvisant
Entre rumeurs, isolement médiatique et guerre psychologique, Seddik Maâninou raconte les coulisses d’une période où la radio et la télévision marocaines ont servi de rempart à la désinformation, à la veille et durant la Marche verte. À Tarfaya, au milieu des dunes et des volontaires venus de tout le Royaume, une poignée de journalistes et de techniciens fit entendre la voix du Maroc face aux mensonges des ondes adverses.

Seddik Maaninou
À l’époque, j’avais visité, après un long périple, la station de radio et de télévision installée à Tarfaya, à la lisière du Sahara. Le roi Hassan II, après avoir appris que les ondes radiophoniques ne couvraient pas encore les provinces sahariennes depuis le sud de Guelmim, avait ordonné avec fermeté la création d’une station locale. L’installation de cette radio-télévision devait normalement prendre des années, mais les instructions royales exigeaient qu’elle soit opérationnelle en deux semaines. Ingénieurs et techniciens s’attelèrent à la tâche avec un dévouement exemplaire, cherchant les meilleures solutions jusqu’à réussir à faire résonner la voix du Maroc dans tout le sud.
Radio et Télévision
Dans la petite maison louée à cet effet, les journalistes et techniciens vivaient dans des conditions précaires. La station était placée sous la protection directe des Forces armées royales. Plus tard, le roi décida d’ajouter une station de télévision diffusant directement sur les provinces du Sud, la liaison au réseau national restant impossible en raison des distances et du relief montagneux.
L’équipe de la télévision rejoignit celle de la radio dans la même habitation exiguë, où l’on installa un studio et des tables de montage. Faute de place, le laboratoire de développement des films fut installé dans la salle de bain. L’endroit était minuscule, les couloirs encombrés, mais l’atmosphère militante et la ferveur patriotique qui régnaient faisaient oublier la fatigue.
C’était la Radio nommée le radio de La Libération et de l’Unité. Dans cette petite maison, des dizaines de journalistes et techniciens vivaient, cuisinaient, mangeaient et dormaient parmi les équipements, les bobines et les caméras. Une expérience inoubliable, à la fois humaine et nationale. J’ai noté dans mes carnets les noms de tous ceux qui ont travaillé dans ces conditions héroïques, par respect pour leur engagement patriotique.
Une vie de promiscuité agréable
Après cette étape, je me rendis vers les camps. Chaque province avait le sien, entouré de petits murets de pierres que les volontaires avaient ramassées dans le désert. On y dressait des tentes, on alignait les camions et la vie collective commençait. La foule des volontaires vivait une expérience unique : ils étaient venus pour libérer et unifier la terre. En novembre 1975, leur nombre dépassait les chiffres annoncés officiellement. Le Maroc était représenté dans toute sa diversité : régions, langues, traditions. Des volontaires venus des villes et des campagnes, des montagnes et des plaines. Le Maroc tout entier était là.
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Les Amazighs de l’Atlas découvraient l’immensité de la mer et la profondeur de l’horizon. Les femmes des villes traditionnelles apprenaient à dormir sous la tente, dans une vie communautaire nouvelle. Certains s’étonnaient d’entendre des groupes chanter et rire ensemble dans une langue qu’ils ne comprenaient pas. D’autres observaient hommes et femmes danser côte à côte, ce qu’ils n’avaient jamais vu dans leur société. Et tous goûtaient à ces veillées autour du feu, nourries par les chants et les discours passionnés de volontaires exaltés. Peu à peu, ils s’habituèrent à cette vie rude, sans électricité, sans eau courante, sans téléphone, sans café, sans restaurant ni boutique. Les citadins venus des côtes découvrirent les richesses de la mer poissonneuse de Tarfaya. Faute d’équipement, ils improvisèrent et inventèrent des méthodes de pêche ingénieuses, parvenant à des prises abondantes. Bientôt, un petit marché de poissons et d’échanges vit le jour.
Dans l’ignorance des évènements
Mais l’isolement médiatique pesait lourd. Coupé des canaux d’information, je ne pouvais plus suivre les événements de près. À Marrakech, j’étais au cœur de la "cuisine politique", observant les évolutions diplomatiques. À Tarfaya, je ne pouvais compter que sur la rumeur et la propagande. Je me souviens qu’un volontaire m’avait affirmé, très sérieusement, que le Maroc avait fait venir des centaines de singes du Gabon pour les lâcher devant les volontaires et faire exploser les mines ! Quand les nouvelles se raréfient, les rumeurs se multiplient. J’ai été surpris de constater que deux grands journaux, Le Monde en France et le New York Times aux États-Unis, avaient repris cette absurdité.
Face à ce vide informationnel, les ondes algériennes diffusaient sans relâche des informations mensongères, cherchant à saper le moral des volontaires et à semer la confusion. La guerre de l’information faisait rage, tout comme la bataille sur le terrain. Mais au milieu de la désinformation et du silence, une certitude demeurait : ces hommes et ces femmes, rassemblés à Tarfaya, étaient les artisans d’un moment historique où le Maroc, uni et déterminé, avançait vers la reconquête de son Sud.
La guerre des ondes
Nous fûmes submergés par un déluge de fausses nouvelles de Radio Alger. Certaines affirmaient que des maladies contagieuses décimaient des milliers de volontaires, que ceux-ci mouraient de soif et de faim, et que beaucoup tentaient de fuir malgré l’encerclement des forces marocaines. La radio de Laâyoune, contrôlée alors par l’administration coloniale espagnole, s’employait à semer le doute sur la capacité de la Marche verte à se déplacer, affirmant que toute tentative de franchir la frontière serait accueillie par des balles, et que l’armée espagnole était déterminée à défendre le Sahara jusqu’au bout.
À Tarfaya, au sein de la radio locale et de la télévision régionale, nous répondions à ces absurdités. C’était une guerre psychologique et médiatique autant qu’une bataille d’honneur. Nos programmes visaient à rassurer les citoyens et à contrer la violente campagne menée par les propagandes algérienne et espagnole, reflet d’un profond malaise chez leurs commanditaires. Chaque soir, après le bulletin de Laâyoune occupée, nous répondions aux allégations émises par un commentateur à la voix criarde que personne ne croyait vraiment.
Direction Madrid
Le destin voulut qu’un an plus tard, ce même journaliste sahraoui, qui m’affrontait alors sur les ondes de Radio Laâyoune, frappe à la porte de mon bureau. Il entra, souriant, comme si de rien n’était, et me dit simplement : "Le pays est clément et miséricordieux. Me voici de retour, grâce à Dieu, dans ma patrie’’.
Puis, soudain, dans la journée du lundi 10 novembre, la rumeur se répandit : les choses s’accéléraient. Un accord entre le Maroc et l’Espagne semblait imminent. Le 11 novembre au soir, je reçus un appel m’enjoignant de me rendre à Marrakech dès l’aube. Je ne savais pas encore que j’allais être envoyé à Madrid pour couvrir les négociations.