Gouverner par le temps : La stratégie temporelle de Mohamed VI – Par Mohamed Benabdelkader

Gouverner par le temps : La stratégie temporelle de Mohamed VI – Par Mohamed Benabdelkader

Le rapport spécifique qu’a instauré le Roi Mohamed VI au temps des réformes n’a pas seulement structuré l’action de l’État, il a progressivement transformé la manière dont les marocains perçoivent leur propre temporalité collective, celle d’une dynamique de changement, du progrès et de modernisation, une temporalité profondément ancrée dans le passé et orientée vers l’avenir

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Le Roi Mohammed VI, vingt-six ans après son accession au trône, incarne aujourd'hui une monarchie réformatrice qui a redéfini le visage du Maroc contemporain. Des projets stratégiques comme le méga-port Tanger Med, le TGV Al Boraq, la proposition d’autonomie pour le Sahara, le retour stratégique à l’Union africaine et la réforme du système judiciaire, entre autres, ont marqué des transformations profondes. Cependant, ce qui mérite une attention particulière, relève l’ancien ministre Mohamed Abdelkader, c’est la manière dont ces réformes sont articulées autour d’une gestion subtile du temps. Derrière cette dynamique de modernisation se cache un art du gouvernement fondé non sur la lenteur ou la précipitation, mais sur une maîtrise du rythme, de l’endurance stratégique et de la vision à long terme. Ainsi, comprendre la valeur du règne de Mohamed VI et l’accélération de ses progrès, c’est aussi comprendre comment le temps lui-même est devenu un outil de réforme.

Par Mohamed Benabdelkader

Vingt-six ans après avoir accédé au trône, le Roi Mohamed VI incarne aujourd’hui une monarchie réformiste qui a profondément redéfini le visage du Maroc contemporain. Du méga-port Tanger Med au TGV Al Boraq, de la proposition d’autonomie pour le Sahara au retour stratégique à l’Union africaine, de l’Initiative Nationale pour le Développement Humain (INDH) à la réforme globale du système judiciaire, de la création de l’Instance Equité et Réconciliation (IER) établissant la vérité sur les graves violations des droits de l’homme durant les années du plomb, à la réforme audacieuse du Statut de la famille ( Moudawana), de la Constitution de 2011au Nouveau Modèle du Développement, de la modernisation du secteur financier à la généralisation de la protection sociale, du projet du gazoduc Afrique-Atlantique, à l’offre marocaine en hydrogène vert, de l’Académie Mohamed VI de football, vivier exemplaire en matière de détection et de développement de jeunes talents, à l’organisation conjointe de la Coupe du monde 2030. Autant de projets stratégiques, qui ont contribué à transformer durablement le paysage national.

Ces transformations méritent certes d’être soulignées pour leur caractère profondément structurant, leur portée réformatrice et la constance de l’engagement royal aussi bien dans leur conception que dans leur supervision, mais ce qui mérite tout autant d’être éclairé, c’est le rapport au temps qui encadre et traverse l’ensemble de ces chantiers. Car derrière cette dynamique modernisatrice, se dessine un art du gouvernement fondé non sur la lenteur ou la précipitation, mais sur la maîtrise du rythme, l’endurance stratégique et la vision de long terme. Ainsi, comprendre la valeur du règne de Mohamed VI et l’accélération de ses progrès, c’est aussi comprendre comment le temps lui-même est devenu un outil de réforme, un temps fluide, réfléchi, investi et pleinement assumé comme condition de la transformation profonde du Maroc.

Une temporalité ancrée dans le passé et orientée vers l’avenir

Le rapport spécifique qu’a instauré le Roi Mohamed VI au temps des réformes n’a pas seulement structuré l’action de l’État, il a progressivement transformé la manière dont les marocains perçoivent leur propre temporalité collective, celle d’une dynamique de changement, du progrès et de modernisation, une temporalité profondément ancrée dans le passé et orientée vers l’avenir selon une perspective linéaire, comme en témoignent plusieurs stratégies nationales majeures planifiées dans l’horizon de 2030.  La Vision Stratégique 2015-2030 pour une École de l’Equité, de la Qualité et de Promotion, illustre cette orientation en cherchant à moderniser le système éducatif pour répondre aux défis futurs du développement socio-économique, en mettant l’accent sur l’apprentissage, les compétences numériques et la formation professionnelle adaptée aux besoins du marché. De même, la Stratégie Nationale pour le Développement Durable 2030 vise une transition vers une économie verte et inclusive, avec des objectifs précis déclinés en axes stratégiques pour assurer un développement équilibré et durable. Par ailleurs, la Stratégie Maroc Digital 2030 ambitionne de transformer l’économie et la société à travers la digitalisation, l’inclusion numérique et la stimulation de l’innovation technologique. Le secteur énergétique avec l’offre Maroc Énergie 2030, prévoit un accroissement significatif des capacités en énergies renouvelables pour assurer une production électrique durable. Enfin, la préparation du Mondial 2030 s’inscrit également dans cette dynamique prospective, mobilisant des investissements et infrastructures pour un événement international structurant. Ces différentes initiatives démontrent une planification linéaire claire, où chaque projet s’inscrit dans une trajectoire temporelle définie, orientée vers la réalisation d’objectifs à moyen et long terme.

Dans l’ensemble de ces projets stratégiques, le temps joue un rôle déterminant, c’est le Roi qui veille personnellement à imposer des délais précis et à fixer des rythmes soutenus pour leur mise en œuvre. Cette exigence royale garantit une dynamique d’exécution rapide et rigoureuse, essentielle pour atteindre les objectifs ambitieux fixés à l’horizon 2030. Il s’agit donc d’une approche temporelle rigoureuse qu’on retrouve aussi dans les autres plans nationaux, où le calendrier est un levier clé pour assurer la convergence des efforts, la mobilisation des ressources et la coordination des acteurs, faisant du temps un facteur stratégique central dans la transformation profonde et rapide du Maroc vers son avenir souhaité.

Le temps le rythme et les délais

Dès le début de son règne, le nouveau Roi a manifesté une préoccupation marquée pour la gestion du temps. En effet, seulement trois mois après son intronisation, il a souligné dans son message adressé le 29 octobre 1999 aux participants du colloque national sur le Soutien de l’Éthique dans le Service Public, l’importance capitale d’accorder une attention particulière à ce facteur « À cet égard, nous vous exhortons à accorder le plus grand intérêt à la gestion du temps, facteur qui revêt de nos jours une importance primordiale et qui exige de faire preuve de diligence dans la résolution des problèmes des gens, sans retard aucun, ni négligence, et loin de toute complication bureaucratique en vous conformant à une démarche qui mène directement aux bienfaits et vise l’assistance et le soutien » Pour le Roi il ne suffit pas que l’administration soit simplement au service des citoyens, elle doit également veiller à respecter rigoureusement les délais impartis pour le traitement des demandes et des dossiers. Le respect du temps dans la vision royale est en effet un élément fondamental de la qualité du service public.

Ce souci précoce du temps chez Mohamed VI ne s’est pas limité au seul domaine des politiques publiques, mais s’est également étendu à la diplomatie et aux relations internationales. Lors du dîner de gala offert en son honneur par Sa Majesté le Roi Juan Carlos Ier à Madrid, le 18 septembre 2000, il a souligné avec force que « Le Maroc et l’Espagne doivent changer de rythme pour construire un espace de coopération de solidarité et de modernité. Un espace, Je le répète, qui est riche de promesses et qui doit être l’affaire de tous, car le temps est passé où seuls les États s’estimaient ou se voulaient les seuls responsables de leurs destinées »

Cette vision témoigne ainsi de l’attention précoce et transversale que le Roi Mohamed VI porte à la gestion du temps, envisagée comme un levier essentiel non seulement pour le développement interne, mais aussi pour renforcer les liens internationaux dans un monde en constante évolution.

C’est ainsi qu’en maitrisant le temps de sa politique, Mohamed VI développe une véritable politique du temps, une politique qui se distingue par la gestion au niveau royal du temps long et stratégique, en parallèle du temps court réservé au gouvernement et à la gestion quotidienne. Cette maîtrise temporelle lui permet d’imposer des rythmes et des échéances claires pour la réalisation des grands projets nationaux, assurant ainsi une continuité et une cohérence dans la transformation du pays. En contrôlant ce temps long, le Roi agit en garant des intérêts supérieurs de la nation, arbitre des forces politiques et sociales, et protecteur du pluralisme, ce qui lui confère une position d’autorité au-dessus des luttes partisanes. Cette gestion du temps politique permet également d’inscrire les réformes dans une perspective durable, dépassant les cycles électoraux et les contingences immédiates, pour construire un Maroc moderne et stable. En maîtrisant le calendrier et les rythmes de ses politiques, le Roi développe une politique du temps qui structure le développement national et assure la pérennité des transformations engagées.

Patienter et agir en silence

Un journaliste français bien informé sur le Maroc avait un jour écrit que parmi les stratégies utilisées par le Roi Mohamed VI pour gouverner le pays, il en est une, qui agace souvent ses interlocuteurs européens: le temps. Cette remarque pertinente offre une réflexion intéressante sur la spécificité marocaine en matière de gestion du temps politique. Le journaliste a certes voulu insinuer que le rythme politique marocain n’a jamais été aligné sur celui du reste du monde. Toutefois cette particularité de jouer avec le temps ne signifie pas nécessairement indécision, faiblesse ou manque de vision, même si la phase de réflexion avant de saisir le moment opportun peut s’avérer longue. En fait le rapport au temps au Maroc diffère de celui des interlocuteurs occidentaux, ce qui crée parfois une certaine irritation ou incompréhension. Cette différence culturelle ou politique dans la gestion du temps est présentée ici par le journaliste français comme un élément clé du mode de gouvernance marocain.

Il convient de préciser dans ce contexte, que la manière dont le Roi Mohamed VI, utilise le temps comme un levier stratégique aussi bien dans son exercice du pouvoir que dans son leadership diplomatique, constitue effectivement une marque de prudence et de stratégie, qui invite à dépasser les jugements occidentaux simplistes sur la lenteur ou l’indécision, pour mieux comprendre que la patience remarquable, la délibération longue et la flexibilité magistrale, sont des stratégies délibérées dans lesquelles le temps n’est pas simplement un facteur chronologique, mais un instrument politique et culturel, lié à une conception fluide, adaptative et durable du pouvoir. La politique est ainsi vue comme un art du temps, où la durée et l’adaptation priment sur la rapidité ou la rigidité.

Il y a des moments en effet, où patienter ou agir en silence, est plus sage qu'une confrontation directe, la réponse à la décision de l’Algérie en aout 2021 de rompre unilatéralement ses relations diplomatiques avec le Maroc, n’en constitue qu’un exemple parmi plusieurs. Parfois, les conditions ne sont pas réunies pour prendre position, et une action intempestive peut conduire à l'échec. D'autres fois, le contrecoup attendu d'une prise de position audacieuse est pire que l'action elle-même, ce qui fait qu'attendre que la situation se calme est un choix plus judicieux. Il ne s'agit pas de renoncer à ses principes, mais plutôt de choisir le bon moment pour les défendre au mieux.

La politique aussi bien au niveau national qu’international, n'est pas un ring de boxe, une scène de discours enflammés ou un lieu de défoulement émotionnel. C'est l'art de maîtriser le timing, de saisir les signaux, de savoir quand bouger, quand reculer, quand élever la voix et quand se contenter d'un regard significatif. Un dirigeant politique qui réussit n'est pas celui qui mène chaque bataille ou se cache dans chaque crise, mais plutôt celui qui comprend que certaines situations exigent le calme d'un joueur d'échecs, tandis que d'autres requièrent l'impétuosité d'un guerrier.

Tisser les temporalités impériales et modernes

Un autre aspect fondamental dans la perspective royale du temps a été appréhendé par Béatrice Hibou et Mohamed Tozy, dans leur ouvrage Tisser le temps politique au Maroc, il s’agit du temps dans le sens historique, un élément central et singulier de la gouvernance marocaine, marqué par une osmose entre deux logiques historiques : l’Empire et l’État-nation. Les deux auteurs montrent que le temps politique marocain ne se réduit pas à une simple succession linéaire d’événements, mais se tisse à partir d’une tension continue entre ces deux modes de domination, qui coexistent et s’entrelacent dans l’exercice du pouvoir.

Leur analyse souligne que cette double logique historique, loin d’être contradictoire, constitue un assemblage qui façonne un imaginaire politique spécifique au Maroc, où la durée, la patience et l’adaptation sont des stratégies pour assurer la pérennité du pouvoir dans un contexte néolibéral. Le temps politique est ainsi un temps fluide, marqué par la capacité à intégrer les changements démographiques, environnementaux et économiques tout en maintenant une continuité symbolique et institutionnelle. Il est aussi un temps de gestation, de délibération et d’action mesurée, où la patience est une force et non une faiblesse.

Ainsi les deux politologues voient dans le temps politique marocain un tissage complexe entre héritages impériaux et modernes, qui permet au régime de s’adapter aux défis contemporains, tout en conservant sa légitimité et sa domination, faisant du temps un instrument stratégique essentiel du pouvoir au Maroc. Ils soutiennent par conséquent que la longévité du pouvoir marocain repose sur sa capacité à adapter sa double logique historiqueimpériale et nationale – aux exigences de l'âge néolibéral. Cette thèse centrale est développée à travers plusieurs arguments clés, notamment le fait que le Maroc ne se limite pas à une transition linéaire de l'Empire vers l'État-nation, mais opère un assemblage dynamique des deux registres, celui de la logique impériale qui se caractérise par une domination flexible, et celui de la logique stato-nationale reposant sur l’uniformisation et la centralisation. Cette coexistence permet au régime de s'adapter aux défis contemporains, de manière à pouvoir intégrer les réformes néolibérales en les "marocanisant” sans rompre avec ses fondements historiques.

La pérennité du système marocain tient donc à sa capacité à tisser des temporalités politiques apparemment contradictoires, en superposant les logiques impériales (longue durée, flexibilité) et stato-nationales (modernisation, rationalisation), le pouvoir s'adapte ainsi au néolibéralisme tout en maintenant ses structures essentielles. 

Le temps est révélateur 

Depuis l’Antiquité, le temps, enjeu majeur pour l’acteur politique, a toujours été au cœur des réflexions des philosophes et penseurs. Déjà chez Platon et Aristote, la gestion et la nature du temps politique ont suscité des questionnements profonds, considéré comme essentiel pour comprendre l’organisation et le fonctionnement de la cité. Cette préoccupation a perduré à travers les siècles, durant lesquels le temps n’a cessé de conditionner les décisions, les stratégies et l’exercice du pouvoir, ce qui en a fait un objet central de la philosophie politique depuis ses origines.

Machiavel enseignait au Prince que la gestion du temps politique est un art d’équilibre entre patience, préparation et action décisive, afin de conquérir, exercer et surtout conserver le pouvoir durablement. Le temps est révélateur ! une expression courante dans la culture arabe, indiquant que le passage du temps révèle la vérité des hommes tels qu’ils sont réellement, pour Machiavel, le temps finit toujours par révéler la vérité sur leurs intentions, le Prince doit donc anticiper cette réalité et ne pas se fier aux apparences immédiates. Comme le lui conseille Machiavel il doit également agir au bon moment avec détermination, la réflexion est certes utile, mais elle doit toujours déboucher sur l’action. Le pouvoir se maintient par l’usage effectif du pouvoir, en fixant des priorités claires et en agissant sans hésitation quand le moment est venu. Le Prince dans les situations de crise, doit surtout savoir tenir le temps, calmer les esprits et profiter du temps pour renforcer sa légitimité, en apaisant le peuple et en consolidant sa fidélité.

Le temps dans la rationalité politique

La sociologie politique considère aujourd’hui la temporalité non pas comme un simple cadre neutre, mais comme un enjeu social et politique majeur, structurant les mécanismes de conquête, d’exercice et de maintien du pouvoir, en articulant rythmes institutionnels, stratégies d’acteurs et interactions avec les temporalités sociales plus larges.

La maitrise du temps politique dans le leadership de Mohamed VI s’inscrit parfaitement dans la rationalité politique, dans la mesure ou le temps représente un enjeu central lié à l'action, au pouvoir et à la gestion stratégique des ressources temporelles. Il ne s'agit pas d'une donnée fixe, mais d'une activité pragmatique, qui consiste à rationaliser l’emploi du temps entre urgences et projets à long terme, entre planification et adaptabilité, entre réactivité et patience, entre changement et continuité.

En somme, le règne de Sa Majesté le Roi Mohamed VI illustre magistralement l’art subtil de la gestion du temps politique, qui se révèle être un levier fondamental de la transformation profonde et durable du Maroc. Cette maîtrise du temps, conjuguant patience, vision stratégique et action mesurée, dépasse la simple dimension chronologique pour s’imposer comme une véritable politique du temps, à la fois au niveau national et international. En tissant habilement les temporalités impériales et modernes, le Roi a su inscrire les réformes dans une dynamique de long terme, garantissant ainsi la pérennité des avancées socio-économiques et institutionnelles du pays. Plus qu’un facteur de gouvernance, le temps devient alors un instrument politique et culturel, reflet d’une sagesse où la modernité rime avec continuité, et où l’avenir du Maroc se construit avec détermination et durabilité, mais aussi avec une profonde compréhension des rythmes propres à la société marocaine.