chroniques
Hostilité anti-marocaine : comprendre la mécanique et la réponse d’un État-nation – Par Talaa Saoud Al Atlassi
En 1558, la bataille de Oued Al-Leban près de Fès met un coup d’arrêt à l’expansion ottomane vers l’ouest du Maghreb, préservant l’indépendance marocaine de l’autorité d’Istanbul précédant de vingt ans la victoire de Oued Al-Makhazine près de Ksar El-Kébir qui repoussa l’offensive portugaise et déjoue une tentative de mainmise « croisée » sur l’extrémité occidentale du monde musulman
Par Talaa Saad Al Atlassi
Une campagne orchestrée et multiforme
Quiconque observe le Maroc perçoit la montée en intensité et en sophistication des attaques dirigées contre lui. L’hostilité ne vient pas d’une seule source, mais d’un faisceau d’acteurs qui, chacun à sa manière, alimente un récit à charge. Des démembrements de la guerre psychologique algérienne aux relais médiatiques officiels et parallèles, en passant par des essaims de comptes anonymes qui propagent rumeurs et infox, une même musique se joue : fabriquer le doute, distiller la suspicion et éroder la confiance. À cette galaxie s’agrègent des profils marocains installés à l’étranger ou en Algérie même, utilisés pour des desseins irréalistes, tel le mirage d’une « république » rifaine. S’y ajoutent des plateformes espagnoles coutumières d’une ligne hostile, auxquels régulièrement rejoint par le journal français Le Monde où se recyclent, à intervalles réguliers, amalgames, approximations et conclusions hâtives. Le résultat compose une sorte d’orchestre dont la partition est ancienne, mais dont l’exécution se modernise.
Une cible, la monarchie
Au cœur du dispositif narratif, le recyclage d’une vue de l’esprit vieille d’un quart de siècle : la monarchie aurait perdu l’éclat des débuts du règne de Mohammed VI ; les élites s’en détourneraient, le peuple s’en lasserait. L’argumentaire s’appuie sur une lecture primaire d’indicateurs sociaux et économiques publiés par des institutions marocaines, tronqués ou sortis de leur contexte pour accréditer l’idée d’un pays au bord de la faillite. Ce cadrage occulte délibérément un fait têtu : dans l’imaginaire historique et collectif, la monarchie demeure l’ossature symbolique et politique du Maroc, cœur rassembleur et pouls régulateur.
Une continuité historique éprouvée
Depuis plus de douze siècles, l’architecture étatique marocaine tient dans la durée. Des monarchies amazighes antérieures à l’État idrisside (789) aux dynasties qui se succèdent jusqu’à l’avènement des Alaouites (1631), le pays traverse guerres, crises et occupations sans rompre son fil institutionnel. La « bay‘a », contrat à la fois religieux et politique scellant l’allégeance entre population et souverain, a joué un rôle stabilisateur : elle fonde l’obéissance sur des obligations, au premier rang desquelles l’unité territoriale et l’indépendance. Cette continuité n’est pas qu’un héritage ; elle demeure un ressort de légitimité dans la conduite des réformes et des politiques publiques.
Des épisodes fondateurs, de Fès à Ksar El-Kébir
L’histoire fournit des jalons. En 1558, la bataille de Oued Al-Leban près de Fès met un coup d’arrêt à l’expansion ottomane vers l’ouest du Maghreb, préservant l’indépendance marocaine de l’autorité d’Istanbul. Vingt ans plus tard, en 1578, la victoire de Oued Al-Makhazine près de Ksar El-Kébir repousse l’offensive portugaise et déjoue une tentative de mainmise « croisée » sur l’extrémité occidentale du monde musulman. Les souverains alaouites s’emploieront ensuite à desserrer l’étau des occupations ibériques le long de la façade atlantique. Au XXe siècle, la convergence de la volonté royale et de la mobilisation populaire contre le protectorat français conduit à l’indépendance en 1956, dans un contexte où les chefs du mouvement national – futurs piliers de l’opposition démocratique – tiennent à la restauration de Mohammed V malgré les injonctions du colonisateur.
De la Marche verte à l’ère Mohammed VI
En 1975, Hassan II conçoit la Marche verte, moment fondateur de l’unanimisme national et de la reconquête pacifique du Sahara sous souveraineté marocaine. L’épisode scelle une culture du consensus autour des questions vitales. Dans le sillage, Mohammed VI inscrit son action dans une double dynamique : approfondir l’ancrage du développement – économique, social, religieux, culturel – et consolider l’unité nationale, par la diplomatie et le fait. Sa légitimité historique, religieuse et politique se double d’une légitimité par les réalisations, visibles dans l’urbanisme, les infrastructures, les politiques sociales et l’ouverture africaine. Cette trajectoire n’exclut ni l’évaluation ni l’ajustement : le souverain a récemment appelé à harmoniser les « vitesses » du modèle de développement afin d’en corriger les écarts.
Une résilience politique éprouvée dans la tourmente
La seconde moitié du XXe siècle et le début du XXIe n’ont pas épargné le Maroc : crises régionales, tensions bilatérales, campagnes de dénigrement. Le régime monarchique a néanmoins conservé sa centralité comme expression de la souveraineté, de l’indépendance et de l’intérêt national, adossé à un large ralliement populaire. L’épisode du 20 février 2011 est révélateur : la mobilisation a exprimé une impatience réelle face aux blocages sociaux et politiques, désignant la corruption comme facteur d’inertie ; mais elle s’est tenue à distance des mots d’ordre de renversement du régime, contrairement à d’autres places arabes.
Le rôle des « auxiliaires » et la fabrique du doute
Entre les États qui assument leur rivalité et ceux qui cherchent à freiner l’ascension marocaine en Afrique, s’activent des « auxiliaires » : individus en rupture avec la loi qui, à l’étranger, se forgent des biographies de dissidents pour obtenir un asile opportun. Souvent, ces statuts servent moins à les protéger qu’à les garder en réserve pour de futures instrumentalisations. Les réseaux sociaux, notamment des plateformes courtes, leur offrent une scène facile. Le mécanisme est connu : intrigues, outrances et mises en récit sensationnalistes qui, parfois, n’emportent même pas la conviction des services auxquels ils prétendent se rendre utiles. L’important n’est pas la preuve ; c’est l’effet d’ambiance.
Une réponse par le fait, un récit par le consensus
J’ai eu l’honneur d’écouter l’un des sages qui président à la conduite des affaires publiques de l’État marocain… l’un de ceux qu’Ibn Rochd appelait les « gens de la démonstration ». Je l’ai entendu donner son avis sur la haine dont le Maroc fait l’objet. Il parlait avec calme, comme à son habitude, fort de sa profonde connaissance de l’histoire, de l’élévation de son savoir religieux et de la richesse de sa sensibilité littéraire. Parmi ce qu’il m’a conseillé, il y avait ceci : il n’y a pas lieu de craindre pour le Maroc. Son édifice est solidement bâti, trempé par les épreuves et les tests de l’histoire comme du présent. Sa force réside dans son engagement dans un projet de développement à l’essence nationale, à l’ancrage africain et à la sensibilité méditerranéenne. Un engagement dont le moteur est l’interaction de l’institution monarchique avec le peuple. Ainsi, le roi Mohammed VI, s’appuyant sur sa légitimité historique, religieuse et politique, a consolidé sa gestion de l’État par la légitimité des réalisations nationales — économiques, sociales, religieuses et, bien entendu, politiques. On en voit les effets dans l’urbanisme du pays, du sud au nord, et dans l’enracinement des constantes de la gouvernance du Maroc, au premier rang desquelles le choix démocratique.
Face aux dispositifs de semence du doute, la réponse n’est pas l’invective mais le résultat. Les politiques publiques, leur évaluation et leur rectification sont le meilleur démenti aux procès d’intention. La société politique et la société civile ont, de concert, à réfuter la dévalorisation de leur efficacité et à afficher une ligne de crête : l’unité nationale, la monarchie constitutionnelle et le choix démocratique constituent le socle commun ; le reste relève du débat contradictoire et de la compétition légitime. Une déclaration collective des forces de la société politique et de la société civile, rappelant ce triptyque-trépied, aurait valeur de signal : elle assécherait une partie du terreau où prospèrent les récits hostiles et libérerait l’agenda public, en cette année électorale, pour les enjeux de fond – amélioration du modèle de développement, justice sociale, compétitivité, culture, des thématiques qui relèvent, elles, du débat démocratique et de la compétition légitime.
De l’hostilité au découragement : retourner la logique
La stratégie adverse vise à semer le découragement. Or c’est ce découragement qu’il s’agit d’inverser, en le renvoyant à ses promoteurs. Le Maroc a, pour cela, des atouts singuliers : une profondeur historique, un État-nation doté d’institutions durables et un corps social qui, sur l’essentiel, privilégie la stabilité et la projection vers l’avenir. Faire de cette cohésion un récit commun – ferme, calme, documenté – n’est pas un exercice de communication, c’est une politique. Elle attise le désespoir non pas chez les citoyens, mais chez ceux qui, de l’extérieur comme de l’intérieur, parient sur l’usure.
