Iran : pour une lecture marocaine guidée par l’intérêt national – Par Bilal Talidi

Iran : pour une lecture marocaine guidée par l’intérêt national – Par Bilal Talidi

Le président du Comité des chefs d'état-major, le général Dan Caine (à gauche), arrive pour assister à une réunion d'information avec des sénateurs sur l'action militaire américaine en Iran, au Capitole à Washington, DC, le 3 mars 2026. (Photo AFP)

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Alors que la guerre contre l’Iran provoque au Maroc un débat intense souvent dominé par l’émotion et les positions idéologiques, Bilal Talidi invite dans cette tribune à adopter une grille de lecture strictement marocaine. Selon lui, l’évaluation du conflit doit se faire à l’aune des intérêts nationaux du Royaume, en particulier la question du Sahara et l’équilibre régional. Loin des réflexes de principe ou des jugements doctrinaux, il appelle à examiner froidement les scénarios possibles de la guerre et leurs conséquences géopolitiques à long terme pour le Maroc.

Bilal Talidi

Un débat marocain dominé par l’émotion

Au Maroc, la guerre contre l’Iran a rapidement déclenché une controverse animée dans les médias et sur les réseaux sociaux. Ce débat est largement dominé par des réactions émotionnelles et des positions idéologiques qui empêchent une lecture stratégique de la situation.

Deux approches principales s’affrontent. La première considère que la position du Maroc doit être dictée par un principe moral lié au rôle d’Israël dans le conflit. Pour ses défenseurs, il s’agirait d’une question d’honneur politique et historique : quel que soit le contexte, il faudrait se positionner contre Israël. Cette vision est principalement portée par des courants islamistes, panarabistes et par une partie de la gauche radicale.

À l’opposé, une autre lecture, soutenue par certains milieux laïques et par des élites politiques ou intellectuelles, insiste sur la nature du régime iranien. Pour eux, Téhéran représente un système théocratique rétrograde dirigé par une élite religieuse. Ils rappellent également que l’Iran a agi contre les intérêts du Maroc, notamment sur la question du Sahara. Dans cette perspective, la chute du régime iranien constituerait une évolution favorable pour Rabat, quel que soit l’adversaire qui provoquerait cette issue.

Ces deux approches souffrent d’un même défaut : elles privilégient l’idéologie au détriment d’une analyse stratégique fondée sur les intérêts nationaux. L’une s’appuie sur un principisme émotionnel, l’autre sur une lecture utilitariste trop courte. Or la question centrale devrait être ailleurs : quelles sont les conséquences possibles de cette guerre pour les intérêts du Maroc.

Penser les scénarios plutôt que les positions de principe

Une véritable lecture stratégique suppose d’élargir l’analyse et d’envisager les différents scénarios que pourrait produire ce conflit. À ce stade, aucune issue n’est certaine et les projections restent largement ouvertes.

Certains centres de recherche américains et israéliens ont déjà commencé à réviser leurs anticipations initiales. Après plusieurs jours de combats et au vu de l’évolution du rapport de forces, certains analystes doutent désormais de la capacité de mettre rapidement fin à la guerre ou de provoquer un renversement du régime iranien. Ils s’interrogent également sur la possibilité de contenir géographiquement l’escalade.

Dans ce contexte, les pays du Golfe apparaissent comme les acteurs adoptant l’approche la plus pragmatique. Directement exposés aux conséquences du conflit, ils évaluent les risques avec une grande prudence. Leur analyse suggère que la guerre pourrait ne produire ni vainqueur clair ni vaincu définitif, tout en fragilisant durablement la sécurité régionale et les intérêts économiques.

Pour le Maroc, cette incertitude impose d’envisager plusieurs scénarios plausibles. L’un d’eux serait celui d’un conflit prolongé dans lequel les États-Unis ne parviendraient pas à atteindre leurs objectifs stratégiques. Un autre verrait Washington contraint de mettre fin à la guerre sans réussir à renverser le régime iranien. La chute du régime n’est donc qu’une hypothèse parmi d’autres, et certainement pas la seule issue possible.

Du point de vue des intérêts marocains, un Iran affaibli mais non renversé pourrait même constituer une option préférable. Un tel scénario obligerait Téhéran à concentrer ses efforts sur sa reconstruction interne, réduisant sa capacité à poursuivre une politique d’expansion régionale.

Le Sahara comme boussole stratégique

Au cœur de cette réflexion se trouve la question centrale pour Rabat : le dossier du Sahara. Toute analyse géopolitique marocaine doit être évaluée à travers ce prisme.

Trois scénarios principaux peuvent être envisagés. Le premier serait celui du renversement du régime iranien. Le deuxième correspondrait à une fin de guerre imposée par Washington et Tel-Aviv sans réalisation de leurs objectifs, en raison du coût économique, militaire et politique du conflit. Le troisième serait celui d’un cessez-le-feu négocié aboutissant au maintien du régime iranien, mais dans un état d’affaiblissement durable.

Certains observateurs marocains considèrent que la chute du régime iranien représenterait une victoire stratégique pour Rabat. Selon eux, l’Iran constitue l’un des soutiens indirects de l’Algérie et du Front Polisario. Sa disparition affaiblirait donc un axe hostile au Maroc.

Mais cette lecture néglige une question essentielle : celle de l’après-guerre. Que se passerait-il si le régime iranien disparaissait ? Les équilibres géopolitiques actuels resteraient-ils inchangés ?

Les engagements américains en faveur du Maroc seraient-ils maintenus dans leur forme actuelle, ou assisterait-on à une redéfinition des priorités stratégiques de Washington et de Tel-Aviv dans la région ?

Un Iran victorieux, un risque pour Rabat

Un autre scénario mérite également d’être envisagé : celui dans lequel les États-Unis et Israël seraient contraints de mettre fin à la guerre sans atteindre leurs objectifs. Une telle situation pourrait être interprétée comme une victoire politique pour le régime iranien.

Un Iran renforcé par une telle issue pourrait relancer ses alliances régionales et réactiver ses réseaux d’influence. Dans ce cas, les États hostiles au Maroc pourraient profiter de cette nouvelle dynamique pour reprendre leurs manœuvres diplomatiques et stratégiques.

Une telle évolution affaiblirait les positions marocaines et compliquerait la gestion du dossier du Sahara. Elle pourrait également encourager un réalignement géopolitique dans la région, au détriment des intérêts de Rabat.

L’option d’un affaiblissement contrôlé

Le scénario le plus favorable pour le Maroc serait celui d’une guerre qui s’achève sans victoire décisive des États-Unis et d’Israël, tout en laissant l’Iran affaibli.

Dans une telle configuration, Washington ne serait pas en mesure d’imposer une refonte complète du Moyen-Orient. Les équilibres géopolitiques actuels seraient largement préservés. Or ce contexte a jusqu’ici favorisé les avancées marocaines sur le dossier du Sahara, notamment autour de la proposition d’autonomie.

Par ailleurs, un Iran affaibli serait contraint de se concentrer sur sa reconstruction interne et sur la normalisation de ses relations régionales. Les coûts économiques et politiques de la guerre pourraient peser durablement sur le régime, limitant ses ambitions extérieures pendant de nombreuses années.

Cette situation réduirait également la capacité de Téhéran à soutenir les adversaires de l’intégrité territoriale du Maroc. Elle pourrait même ouvrir la voie à un réajustement progressif des relations iraniennes avec certains États de la région, y compris Rabat.

La leçon stratégique des pays du Golfe

Le Maroc devrait s’inspirer de l’approche adoptée par les pays du Golfe. Malgré leur exposition directe au conflit, ces États ont choisi la prudence stratégique plutôt que l’engagement militaire.

Cette attitude traduit une lecture de long terme des équilibres régionaux. Les monarchies du Golfe cherchent à préserver la stabilité de leurs États, le contrôle de leurs ressources énergétiques et l’équilibre global de la région.

Fort de son expérience diplomatique et de son histoire politique, le Maroc dispose lui aussi des ressources nécessaires pour adopter une telle approche stratégique.

Au-delà des passions idéologiques ou des jugements de valeur sur la nature du régime iranien, l’enjeu pour Rabat consiste donc à défendre ses intérêts nationaux avec lucidité. Toute transformation majeure du Moyen-Orient est, en effet, susceptible d’entraîner une redéfinition des priorités des grandes puissances et peut créer de nouveaux rapports de force.

Dans ce contexte incertain, la priorité doit être donnée à la raison stratégique. Neutraliser l’émotion, analyser les scénarios possibles et préserver les intérêts fondamentaux du Maroc demeurent les conditions d’une politique extérieure cohérente et efficace.