Santé
La cacophonie des prescriptions alimentaires – Par Bilal Talidi
Lorsque ces discours remettent en cause des certitudes médicales établies, ils ne modifient plus seulement les habitudes alimentaires : ils commencent à influencer l'ensemble de la chaîne économique et les filières de la production alimentaire qui les accompagnent.
Les réseaux sociaux ont transformé les conseils nutritionnels en un marché où s'affrontent experts, influenceurs et médecins dissidents. Cette inflation de recommandations contradictoires ne brouille pas seulement les repères des consommateurs : elle menace la santé publique, influence les comportements alimentaires et peut désormais produire des conséquences économiques et sociales d'une ampleur insoupçonnée.

Bilal Talidi
Quand les réseaux sociaux remplacent le cabinet médical
Dans l'un de ses sketches, Hassan El Fad tournait en dérision les contradictions des spécialistes de la nutrition. L'humour révélait une réalité préoccupante : jamais les consommateurs n'ont été exposés à une telle profusion de conseils incompatibles. Chacun prétend détenir la vérité, dresse sa liste d'aliments autorisés ou interdits et propose le régime censé résoudre tous les problèmes de santé.
Cette confusion dépasse désormais le simple débat scientifique. Elle s'invite dans les foyers, oppose les membres d'une même famille et devient particulièrement préoccupante lorsqu'elle touche les personnes souffrant de diabète, d'hypertension, de maladies cardiovasculaires ou d'obésité. Les réseaux sociaux ont progressivement supplanté les espaces traditionnels de consultation médicale, faisant de l'opinion virale un concurrent direct de l'expertise scientifique.
Lorsque ces discours remettent en cause des certitudes médicales établies, ils ne modifient plus seulement les habitudes alimentaires : ils commencent à influencer l'ensemble de la chaîne économique et les filières de la production alimentaire qui les accompagnent.
Le précédent Diaa Al-Awadi
Le cas du ‘’médecin nutritionniste’’ égyptien Diaa Al-Awadi illustre parfaitement cette évolution. Son « régime des bons aliments » a rencontré un écho considérable dans le monde arabe, suscitant des campagnes de boycott visant la volaille, les œufs, les produits laitiers, les viandes issues d'animaux nourris avec des aliments industriels, ainsi qu'une longue liste de fruits et de légumes.
L'influence de ce discours ne s'explique pourtant pas par des démonstrations scientifiques validées. Malgré sa qualité de médecin, aucune étude n'est venue confirmer les résultats qu'il avançait. Sa crédibilité s'est essentiellement construite sur les témoignages de patients convaincus d'avoir retrouvé la santé grâce à son régime alimentaire.
Paradoxalement, sa notoriété s'est amplifiée après son interdiction d'exercer la médecine en Égypte. Les campagnes médiatiques engagées contre lui, l'opposition des secteurs économiques concernés, puis son décès survenu dans des circonstances controversées aux Émirats arabes unis, nourrissant les théories conspirationnistes, ont encore renforcé la diffusion de ses idées.
Une controverse aux multiples dimensions
Le phénomène dépasse aujourd'hui largement les frontières égyptiennes. Il touche désormais plusieurs pays arabes, dont le Maroc, où ces idées commencent à influencer les comportements alimentaires.
Réduire cette controverse à une simple querelle scientifique serait une erreur. Elle mobilise des ressorts psychologiques, économiques, sociaux et politiques qui expliquent en grande partie son succès.
Les personnes diabétiques en constituent l'exemple le plus révélateur. Le discours leur promet de retrouver une alimentation sans restriction en rejetant les fondements mêmes des traitements conventionnels. Les théories médicales sur l'insuline sont présentées comme erronées, tandis que son utilisation est décrite comme l'une des principales causes de la destruction progressive de l'organisme.
Un tel message répond à une attente profonde. Il offre l'espoir de s'affranchir des contraintes alimentaires, tout en dénonçant le coût des traitements médicamenteux et en promettant une solution simple, naturelle et peu coûteuse.
Quand la nutrition devient un enjeu économique
L'impact potentiel de ces recommandations dépasse largement le cadre individuel. Leur diffusion peut modifier durablement les comportements de consommation et affecter des filières entières de production. Produits laitiers, volailles, viandes, fruits et légumes figurent parmi les principales victimes potentielles de cette remise en cause.
Il serait excessif d'établir un lien direct entre ce phénomène et certaines évolutions récentes des marchés alimentaires au Maroc (baisse des prix des œufs et du poulet par exemple). En revanche, il serait tout aussi imprudent d'en minimiser les conséquences possibles. Transposées à grande échelle, ces recommandations auront un impact direct sur des filières entières de production : les produits laitiers, la volaille, les viandes, mais aussi une longue liste de fruits et de légumes.
L'expérience marocaine montre également que les campagnes de boycott économique peuvent rapidement acquérir une dimension politique. Des prescriptions alimentaires peuvent ainsi cesser d'être un simple choix de santé pour devenir un instrument de pression contre des secteurs entiers de l'économie.
Restaurer l'autorité scientifique
L'enjeu ne consiste pas seulement à discuter les fondements scientifiques du « régime des bons aliments », sachant qu’aucune ‘’bonne alimentation’’ n’est scientifiquement avérée et la mesure des bienfaits des aliments n’a cessé d’évoluer avec le temps et les découvertes. Il est surtout nécessaire de mesurer la complexité du phénomène et de comprendre qu'une réponse exclusivement répressive ou médiatique risque de renforcer encore son attractivité.
La responsabilité revient désormais aux médecins, aux chercheurs et aux spécialistes de la nutrition de réinvestir le débat public. Il leur appartient de répondre avec pédagogie, transparence et rigueur scientifique au désordre informationnel qui prospère sur les réseaux sociaux.
Car lorsqu'une société ne sait plus distinguer le vrai du faux, lorsque le nuisible devient recommandé et que le bénéfique est présenté comme dangereux, le problème dépasse largement la nutrition. Ce n'est plus seulement la santé individuelle qui vacille, mais la confiance collective dans la science, les institutions et les repères qui fondent la stabilité de la société.