chroniques
La démocratie marocaine en quête de ses acteurs – Par Adnan Debbarh
Le Parlement, institution réduite à un écho sans voix, n’assume plus les fonctions qui faisaient autrefois sa noblesse. Là où l’on devrait entendre les grandes batailles de société, on perçoit des interventions calibrées, des débats qui ressemblent à des échanges d’amabilités technocratiques plus qu’à de vraies confrontations
Au Maroc, la rentrée politique s’ouvre sous des rituels bien rodés, mais une absence demeure : celle d’un véritable contrat démocratique. Dans une analyse sans concessions, Adnan Debbarh attire l’attention sur un Parlement affaibli, des partis vidés de substance, une mécanique institutionnelle qui tourne à vide, fragilisant la légitimité d’un système qui, sans relais crédibles, repose tout entier sur la parole royale.

Par Adnan Debbarh
La rentrée politique marocaine obéit à ses rituels, presque liturgiques. Un discours royal qui ouvre la session du Parlement, un projet de loi de finances déroulé dans l’indifférence feutrée des commissions, des partis qui s’agitent. Cette année un peu plus que les précédentes, c’est la dernière année de la législature. Tout est en place, tout se déroule comme prévu. Pourtant, derrière cette mécanique, une absence pèse : celle du contrat démocratique. Car dans notre pays, le Parlement sonne creux et les partis ressemblent à des coquilles vides.
La démocratie contractuelle n’est pas une formule d’école. C’est l’idée simple qu’une société moderne repose sur un pacte, où les institutions garantissent que la volonté générale ne soit pas qu’un mot, et où les partis traduisent cette volonté en projets, en idées, en hommes. Chez nous, hélas, ces deux piliers, qui devraient incarner la vitalité démocratique, ont cessé d’exister autrement que comme décors.
Le Parlement, institution réduite à un écho sans voix, n’assume plus les fonctions qui faisaient autrefois sa noblesse : légiférer, contrôler l’action gouvernementale et évaluer les politiques publiques. Là où l’on devrait entendre les grandes batailles de société, on perçoit des interventions calibrées, des débats qui ressemblent à des échanges d’amabilités technocratiques plus qu’à de vraies confrontations. Les lois passent comme des formalités administratives, les commissions polissent le consensus plutôt que de poser des choix, et les séances de contrôle se réduisent à un théâtre où chaque acteur récite un texte convenu. Où sont les commissions d'enquête capables de convoquer sous serment et de faire la lumière sur un scandale public ? Où sont les auditions publiques où un ministre ou un haut responsable est longuement et contradictoirement interrogé, non pour l'humilier mais pour éclairer le citoyen ? Ces mécanismes, standards ailleurs, brillent ici par leur absence.
Même les parlementaires, en privé, concèdent que leur rôle n’est plus qu’un symbole, une présence sans substance. Une institution qui se sait marginalisée mais qui continue de fonctionner par habitude : c’est le paradoxe discret mais corrosif de notre vie publique.
Si le Parlement est faible, c’est aussi parce que ceux qui devraient l’alimenter en idées et en élites ont déserté leur mission. Les partis, qui jadis portaient des idéologies et des projets de société, sont devenus des guichets électoraux. Ils n’écoutent plus la société, ils la sondent. Ils ne forgent plus de visions, ils testent des slogans.
Les congrès se succèdent comme des cérémonies formelles, où l’on renouvelle des visages déjà usés sous prétexte de changement. L’essentiel n’est plus de produire un programme sur l’école, la santé, la fiscalité ou l’environnement, mais de calculer les alliances pour obtenir quelques sièges de plus.
On chercherait en vain les think tanks affiliés qui produiraient une pensée neuve sur la mondialisation ou la justice sociale. On attend toujours les primaires ouvertes qui susciteraient un vrai débat de fond et renouvelleraient les candidatures. La machine électorale a remplacé le laboratoire d’idées.
Le Maroc a des sigles, des réseaux, des clientèles. Mais a-t-il encore des partis politiques dignes de ce nom ?
Ainsi s’installe un cercle vicieux : un Parlement faible nourrit des partis faibles, qui produisent à leur tour un Parlement toujours plus faible. Le jeu institutionnel devient un mouvement sans horizon, une mécanique qui tourne sur elle-même.
Ce cercle, cependant, n’est profitable à personne, pas même à ceux qui y voient une garantie de contrôle à court terme. Car un Parlement sans crédibilité et des partis sans projet sont les pires amortisseurs en période de crise. Ils ne peuvent ni porter les choix difficiles, ni canaliser les mécontentements, ni légitimer pleinement les décisions stratégiques. Ils deviennent des coquilles vides que le citoyen accuse indistinctement de tous les maux, fragilisant in fine l’édifice tout entier.
La force d’un système ne se mesure pas à la docilité de ses institutions, mais à leur capacité à produire de l’adhésion et de la légitimité.
Renforcer le Parlement et les partis, ce n’est pas affaiblir l’État, c’est au contraire le consolider en lui donnant des relais robustes et crédibles. La stabilité du pays repose alors sur un équilibre fragile, où le Souverain fixe seul les horizons, tandis que les institutions démocratiques peinent à s’affirmer comme forces de proposition. Or une démocratie vivante suppose que plusieurs voix contribuent, chacune à sa place, à tracer l’avenir. Comme cela avait été esquissé lors du lancement du Nouveau Modèle de Développement.
Certains défendent l’idée qu’il importe peu que le Parlement soit faible et les partis fatigués, pourvu que le pays reste stable et que les grands chantiers avancent. Cette vision, séduisante en apparence, est pourtant un calcul à courte vue. Une stabilité reposant sur l’atonie politique est une forteresse assiégée de l’intérieur : elle n’a pas les anticorps nécessaires pour résister aux chocs. À l’inverse, un système animé par un Parlement actif et des partis vivants est un système résilient, capable de débattre, de corriger ses erreurs et de canaliser les tensions.
Investir dans la vitalité démocratique n’est pas une dépense, c’est la prime d’assurance la plus sûre pour la continuité de l’État. Une société sans représentation politique crédible voit son énergie collective se disperser dans le mécontentement stérile ou l'indifférence. Une modernité sans institutions crédibles, c’est une modernité réduite à des vitrines et des statistiques, sans adhésion intime d’une société qui, de plus en plus, se détourne de la politique.
Le Maroc n’a pas besoin de calquer des modèles étrangers. Il a ses propres atouts : une jeunesse impatiente, une stabilité institutionnelle rare. Mais pour les faire fructifier, il a besoin d’institutions politiques crédibles.
La question n’est donc pas seulement morale ou démocratique ; elle est éminemment stratégique.
Un Parlement fort et des partis régénérés ne sont pas une option ni une concession à l’opposition. Ils sont un investissement dans la capacité de l’État à gouverner un pays complexe au XXIᵉ siècle, à maintenir son cap dans la tempête et à embarquer sa jeunesse dans un projet collectif. Sans cela, le risque est de voir la défiance creuser un fossé toujours plus profond entre la nation et ses institutions, affaiblissant l’ensemble.
Alors, la question s’impose, brutale et claire : voulons-nous rester spectateurs d’un théâtre politique sans enjeu, ou avons-nous le courage d’exiger que Parlement et partis deviennent enfin ce qu’ils auraient toujours dû être : les garants vivants d’un contrat démocratique digne de ce nom.