chroniques
La démocratie marocaine face à l’épreuve du corps politique - Tarik EL Medlaoui
Une démocratie ne se résume pas à l’organisation régulière d’élections. Elle se nourrit de la vitalité de ses acteurs : des partis porteurs de projets et de visions, des représentants crédibles et intègres, des débats substantiels offrant de véritables alternatives. Or, cette vitalité reste limitée. Et une proportion inquiétante d’acteurs politiques – éclaboussés par des affaires de détournement, de malversations ou même de narcotrafic – continue de polluer notre paysage politique.
À l’approche des élections législatives de 2026, le Maroc se retrouve à la croisée des chemins. Si la régularité des scrutins et les progrès en matière de transparence sont indéniables, la vitalité du corps politique demeure insuffisante. L’absence de crédibilité et d’intégrité d’une partie des acteurs fragilise la démocratie, explique Tarik El Medlaoui, alors même que les fractures sociales et territoriales exigent un Parlement fort, représentatif et capable d’accompagner les grands défis du pays.

Par Tarik El Medlaoui
À la suite du dernier discours du Trône, le ministre de l’Intérieur a réuni, au début du mois, les partis politiques dans le cadre des premières consultations visant à préparer un nouveau code électoral en vue des prochaines élections. Un délai d’un mois a été accordé aux différentes formations afin de présenter leurs propositions, conformément aux directives du Souverain.
Les élections législatives de 2026 constitueront la sixième échéance de ce type sous le règne de Sa Majesté le Roi Mohammed VI. Depuis son accession au Trône, le Royaume a organisé cinq élections législatives, quatre communales, deux régionales ainsi qu’un référendum constitutionnel.
Deux éléments majeurs caractérisent cette période :
- La régularité du calendrier électoral : la tenue des scrutins à leurs échéances marque la fin de l’ère des reports répétés.
- La neutralité de l’administration : si des irrégularités ont pu exister par le passé, les élections récentes témoignent de progrès réels en matière de transparence et d’équité.
Cependant, une question demeure : ces avancées sont-elles suffisantes pour répondre aux défis démocratiques du pays ?
Car une démocratie ne se résume pas à l’organisation régulière d’élections. Elle se nourrit de la vitalité de ses acteurs : des partis porteurs de projets et de visions, des représentants crédibles et intègres, des débats substantiels offrant de véritables alternatives. Or, cette vitalité reste limitée. Pire encore, une proportion inquiétante d’acteurs politiques – éclaboussés par des affaires de détournement, de malversations ou même de narcotrafic – continue de polluer notre paysage politique.
La crise des corps intermédiaires
La faiblesse des corps intermédiaires s’est accentuée ces dernières années, à travers de nouveaux phénomènes qui s’ajoutent à des problèmes bien connus tels que l’abstention ou la pauvreté du débat public :
- L’émergence des “Tansiqiyat” (coordinations) : lors des mouvements de grève des enseignants ou du corps médical, ces structures ont progressivement supplanté les syndicats traditionnels. Par leur capacité de mobilisation et leur volonté d’interlocution directe avec l’État, elles ont fragilisé et discrédité syndicats et partis politiques.
- La multiplication des protestations citoyennes : souvent liées à l’accès à l’eau potable ou aux infrastructures dans le monde rural, elles traduisent un malaise profond. La récente “marche d’Aït Bougmez”, où des habitants ont parcouru plusieurs dizaines de kilomètres pour porter leurs revendications, en est une illustration forte. Après Jerrada, Al Hoceima ou Bouarfa, ces mobilisations mettent en lumière les fractures sociales et territoriales que le Souverain a lui-même soulignées dans son dernier discours.
Au-delà de la technique : un choix de société
Face à ces défis, la réforme du code électoral ne saurait se limiter à des ajustements techniques. Elle doit répondre à une question de fond : de quels corps politiques le Maroc a-t-il besoin pour donner du sens à ses institutions ?
Dans son message au 60ᵉ anniversaire de la Constitution du Parlement, en 2024, SM le Roi rappelait :
« Parmi les principaux défis qu’il conviendrait de relever, citons la nécessité de reléguer à l’arrière-plan les calculs partisans au profit des intérêts supérieurs de la Nation et des citoyens, de moraliser la vie parlementaire par l’adoption d’un code de déontologie juridiquement contraignant, de créer une synergie entre la démocratie représentative et la démocratie participative, d’affiner le profil des élites parlementaires et de favoriser un accès accru des femmes et des jeunes aux institutions représentatives. »
L’heure est venue pour les corps intermédiaires d’assumer pleinement leurs responsabilités. Pourtant, à observer les débats actuels dans la plupart des partis, ceux-ci semblent encore centrés sur des calculs électoralistes étroits – augmentation du nombre de sièges, listes réservées, intégration des RME, découpage ou quotient électoral – plutôt que sur la qualité de la représentativité et la consolidation de la démocratie.
Pour un Parlement fort et crédible
Nous sommes face à un véritable hold-up de l’expérience démocratique par certains partis politiques. Des exigences nouvelles doivent être posées. Sans elles, les prochaines élections risquent de n’être qu’une échéance supplémentaire, sans avancée réelle.
Ces exigences passent par l’intégration de profils nouveaux, dotés de compétences pluridisciplinaires et d’une solide expérience dans les secteurs public et privé. Des responsables capables de s’approprier les grands enjeux stratégiques du pays : défense de l’intégrité territoriale, développement économique et social, réforme agricole face aux défis climatiques, repositionnement industriel, relance de l’emploi, refonte du système éducatif, soutenabilité du modèle social, ou encore souveraineté alimentaire.
Un Parlement fort ne doit pas se réduire à une simple “machine à voter”, comme ce fut trop souvent le cas, mais devenir une institution capable de débattre, d’amender et de contrôler efficacement l’action de l’exécutif.
Par le passé, on considérait que les élus reflétaient les choix des électeurs. Mais cette règle a montré ses limites : trop souvent, le décalage entre attentes citoyennes et pratiques politiques a révélé l’incapacité de la classe politique à relever les véritables défis.
Sans un renouvellement du capital humain qualifié et intègre – point crucial au vu du nombre record d’affaires judiciaires impliquant des élus depuis l’indépendance – la crédibilité des institutions continuera de s’effriter. Cela renforcerait le spectre de l’abstention et du rejet de l’offre politique. Déjà, le faible taux de participation lors des derniers scrutins, malgré l’organisation simultanée de trois élections, reste un signal d’alarme : à peine 50 % des 17 millions d’inscrits ont voté, soit 8 millions de participants. Or, la population en âge de voter est estimée à 25 millions : 8 millions de non-inscrits et 8 millions d’inscrits qui se sont abstenus. En somme, 16 millions de Marocains rejettent aujourd’hui l’offre politique. Et ce rejet ne tient pas aux programmes, aux moyens ou à la communication, mais bien au corps politique lui-même.
Une expérience démocratique à réinventer
Au fil des années, le Maroc a bâti, pas à pas, une expérience démocratique singulière : pluralisme politique, respect du suffrage universel, régularité des scrutins, alternance dans la gestion publique. Mais cette expérience est aujourd’hui fragilisée par un corps politique malade, qui confisque le modèle démocratique au lieu de l’enrichir.
Il ne s’agit pas de se passer des partis politiques – comme aiment le rappeler certains leaders pour défendre leurs privilèges et détourner toute critique – car il n’existe pas de démocratie sans institutions d’intermédiation. Mais il est urgent de transformer ces corps intermédiaires pour qu’ils cessent d’être un frein et deviennent le moteur d’un renouveau citoyen et national.
Car la démocratie n’est jamais acquise une fois pour toutes : elle se construit et se nourrit de l’énergie des citoyens et de la crédibilité de ceux qui les représentent.
À l’heure où le Maroc cherche à consolider son modèle, le défi est clair : faire en sorte que notre processus démocratique ne soit pas l’otage d’un corps politique faible et avide de privilèges, mais bien l’instrument d’un renouveau national et citoyen.