La diplomatie marocaine face au Yémen et à la Somalie : leçons de relations internationales`- Par Bilal Talidi

La diplomatie marocaine face au Yémen et à la Somalie : leçons de relations internationales`- Par Bilal Talidi

Les forces soutenues par l'Arabie saoudite, le 3 janvier 2026, qui ont pris le contrôle du commandement de la deuxième région militaire à la périphérie de Mukalla, la capitale du Hadramawt, où le Conseil de transition du Sud (CTS), soutenu par les Émirats arabes unis, a récemment lancé une offensive pour s'emparer de cette province riche en ressources. (Photo AFP)

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À travers ses positions sur le Yémen, la Somalie et d’autres crises régionales, la diplomatie marocaine confirme une ligne constante fondée sur le respect de la souveraineté des États, la non-ingérence et la primauté du droit international, indépendamment des pressions géopolitiques ou des alliances stratégiques. À la lumière de ces crises régionales récentes, Bilal Talidi explique comment et pourquoi la diplomatie marocaine apparaît comme un modèle de cohérence fondé, à rebours des usages opportunistes et contradictoires observés ailleurs.

Bilal Talidi

Une mise au point diplomatique attendue mais cohérente

À la fin de la semaine dernière, le ministère marocain des Affaires étrangères a publié un communiqué exposant la position du Maroc sur les développements récents au Yémen. Cette prise de parole est intervenue après que certains observateurs ont commencé à mettre en doute la clarté ou la rapidité de cette position, estimant que le Maroc se trouvait dans une situation délicate, contraint de choisir entre deux États du Golfe avec lesquels il entretient des relations solides, en particulier les Émirats arabes unis, liés à Rabat par un partenariat stratégique de long terme.

En réalité, ceux qui ont misé sur les événements de la semaine passée, qu’ils concernent la Somalie ou le sud du Yémen, pour tenter de placer le Maroc à l’épreuve de ses principes, n’avaient nul besoin d’un nouveau communiqué du ministère pour révéler la faiblesse de leur analyse. Ce texte n’est pas le premier dans lequel le Maroc réaffirme sa position constante en faveur de l’unité nationale des États, de la défense de leur souveraineté sur l’ensemble de leur territoire et de son inclination à soutenir la sécurité et la stabilité.

Des principes constants au fil des crises internationales

De nombreux communiqués similaires ont été publiés lors d’épisodes antérieurs, au point qu’il serait difficile de les recenser tous. Cela vaut même pour des situations où l’adhésion à ces principes consacrés par le droit international pouvait, en apparence, exposer le Maroc à des difficultés concernant sa propre cause nationale. Chacun se souvient notamment de la position marocaine face à la guerre entre la Russie et l’Ukraine, lorsque le ministre des Affaires étrangères, Nasser Bourita, avait affirmé que le Maroc n’était pas partie prenante au conflit, tout en étant concerné par ses répercussions. Il avait alors rappelé que le Royaume entretenait de bonnes relations avec les deux parties et œuvrait en faveur d’une solution équilibrée, tout en réaffirmant son attachement constant au respect de la souveraineté des États et de leur intégrité territoriale, à la primauté de la légalité internationale, au refus du recours à la force pour régler les différends, à l’encouragement du dialogue et au respect des résolutions pertinentes des Nations unies.

La même constance se retrouve dans le dossier libyen. À plusieurs reprises, le Maroc a réitéré sa position en faveur de l’unité et de la souveraineté de la Libye, son rejet des ingérences internationales et régionales qui ne font qu’aggraver la situation, et son appel à un dialogue entre les parties libyennes. À cet égard, le Royaume a contribué à plusieurs reprises à créer les conditions favorables à ce dialogue, sans y être partie prenante, notamment sur le sol marocain, à Skhirat et à Bouznika.

Neutralité active et recherche de solutions politiques

Cette approche se répète également dans le conflit soudanais. Le Maroc s’est toujours tenu à l’écart des alignements internationaux et régionaux, appelant à une solution politique fondée sur un dialogue sérieux et constructif, capable de soulager les souffrances du peuple soudanais et de préserver les institutions de l’État contre l’effondrement.

De même, lors de la crise entre l’Arabie saoudite et le Qatar, le Maroc a évité toute logique de camp, choisissant une position lui permettant de jouer un rôle de médiation entre deux pays frères. Il n’a pas hésité, par ailleurs, à apporter une aide humanitaire au Qatar afin d’atténuer les conséquences du blocus économique imposé à Doha par certains États du Conseil de coopération du Golfe.

Dans le dossier yéménite, certains estimaient que la relation étroite entre le Maroc et les Émirats arabes unis, ainsi que les intérêts stratégiques partagés, notamment ceux servant directement la cause du Sahara, pourraient influer sur la position marocaine. Or, malgré l’ensemble de ces considérations, Rabat n’a pas dévié de sa ligne constante. Le Maroc a exprimé son rejet de toute atteinte à la souveraineté et à l’intégrité territoriale du Yémen et son soutien aux initiatives visant à apaiser la situation, dans l’intérêt de la sécurité et de la stabilité de l’ensemble des pays de la région.

Principes, intérêts et cohérence en politique étrangère

Il n’est pas nécessaire de multiplier les exemples pour comprendre la nature de la position marocaine et le socle solide sur lequel elle repose. Toutefois, dans le langage des relations internationales, certaines considérations conduisent des États à privilégier leurs intérêts au détriment du principe de justice consacré par le droit international. Il en résulte de nombreuses contradictions dans lesquelles tombent certains pays lorsqu’ils arbitrent systématiquement en faveur de l’intérêt national, sans souci de cohérence dans leur politique étrangère.

Ainsi, certaines puissances, par mimétisme avec leurs intérêts ou sous l’effet de leurs alliances, se livrent à un jeu à double visage. Elles défendent parfois le principe de l’unité nationale et de la souveraineté sur l’ensemble du territoire d’un État, tout en s’inscrivant, à d’autres moments, non seulement dans une logique de soutien aux dynamiques séparatistes, mais en devenant elles-mêmes des acteurs impliqués dans leur mise en œuvre et dans l’activation de leurs instruments.

L’Algérie et l’usage sélectif du principe de séparation

L’Algérie, par exemple, a vu son président, Abdelmadjid Tebboune, exploiter trois événements distincts : l’annonce de l’indépendance du Somaliland, le communiqué du ministère saoudien des Affaires étrangères sur les développements dans le sud du Yémen, puis le communiqué publié par le ministère émirati de la Défense. Ces éléments ont servi de point d’appui pour lancer une campagne contre les Émirats arabes unis et, surtout, pour réaffirmer le soutien d’Alger au séparatisme au Sahara, après plus de deux mois de silence sur la question.

Cette posture apparaît d’autant plus contradictoire que la logique adoptée par l’État algérien dans le dossier du Sahara l’obligerait, par cohérence, à défendre le droit à l’autodétermination du peuple du sud du Yémen. À l’inverse, le Maroc s’inscrit dans une logique unique et constante : rejet du séparatisme, soutien à l’unité nationale des États et appel au dialogue en vue d’une solution politique garantissant l’unité et la stabilité. Cette constance confère au Maroc une crédibilité réelle, fondée sur le non-alignement et sur sa capacité à jouer un rôle de médiateur pour résoudre les conflits plutôt que de les aggraver par un soutien partisan.

Le choix du principe face aux opportunités tactiques

Le Maroc aurait pu, à un moment de tension aiguë dans ses relations avec Madrid, utiliser la carte du séparatisme en Catalogne. Cette période coïncidait avec une crise interne majeure en Espagne, lorsque la Catalogne vivait une situation explosive à la suite de sa déclaration d’indépendance. Pourtant, Rabat a choisi simultanément le respect du principe et la vision stratégique de long terme, assurant ainsi la cohérence de sa position et, avec le temps, la consolidation d’un partenariat stratégique avec Madrid.

L’analyse des retombées de ces positions successives montre comment le Maroc a acquis une forte crédibilité auprès de l’ensemble des parties libyennes, ainsi qu’auprès des deux camps, russe et ukrainien. À ce titre, l’ambassadeur de Russie à Rabat, Vladimir Baybakov, avait publiquement salué la position équilibrée du Maroc et exprimé sa haute estime à son égard.

Cette crédibilité s’étend également à l’Espagne, à l’Arabie saoudite et au Qatar, à l’Arabie saoudite et aux Émirats arabes unis, ainsi qu’à l’ensemble des forces politiques soudanaises. Elle s’observe même dans les relations avec trois pays du Sahel ayant connu des coups d’État militaires. Le Maroc entretenait des relations avec ces États avant ces changements de régime, relations qui sont restées stables par la suite, contrairement aux liens entre l’Algérie et le Mali ou le Niger, marqués par une tension croissante. Cette situation est d’autant plus notable que la logique stratégique aurait pu laisser attendre l’inverse, compte tenu de la proximité de l’Algérie avec le camp russe et du rapprochement de ces pays sahéliens avec Moscou après les coups d’État.

Le cas somalien comme illustration académique

La position marocaine face aux développements en Somalie peut être considérée comme un cas d’école en matière d’analyse académique. L’annonce de l’indépendance du Somaliland et sa reconnaissance par Israël s’inscrivent dans une vision stratégique israélienne visant à établir un point d’ancrage en mer Rouge, permettant de surveiller cette zone, d’avoir un accès sur la mer d’Arabie, de neutraliser la menace houthie et de placer l’Arabie saoudite sous pression en menaçant sa sécurité nationale. Cette dynamique sert également la stratégie des Émirats arabes unis, qui cherchent à articuler leur positionnement stratégique entre le sud du Yémen et le Somaliland.

Malgré les relations liant le Maroc à Tel-Aviv et à Abou Dhabi, Rabat a fait le choix, par la voix d’une source responsable au ministère des Affaires étrangères, de s’aligner sur le principe de l’unité territoriale et de la souveraineté nationale de la République fédérale de Somalie, condamnant toute atteinte, quelle qu’en soit la forme, à l’intégrité de son territoire.

Il est essentiel de tirer les enseignements de la décision extérieure marocaine, qui semble profondément enracinée dans l’expérience historique du Royaume. Cette diplomatie, marquée par l’équilibre et la recherche de solutions, se distingue par sa volonté de résoudre les crises plutôt que de les exacerber, faisant du Maroc un acteur crédible et respecté sur la scène internationale.