La santé publique, ou le lieu d’un pacte social inachevé – Par Adnan Debbarh

La santé publique, ou le lieu d’un pacte social inachevé – Par Adnan Debbarh

Le problème n’est pas dans un manque de bonne volonté. Il vient d’un refus obstiné de nommer les choses. Car le mal est ancien, diffus, enraciné. Et tant qu’il ne sera pas regardé en face, aucune réforme ne tiendra.

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La santé publique au Maroc représente plus qu’un simple secteur de services : c’est le miroir d’une société qui peine à réconcilier ses promesses de justice sociale avec la réalité de ses inégalités. Si des progrès notables ont été réalisés, le système de santé reste un terrain d’échec collectif, tant dans les chiffres que dans les vécus quotidiens. Dans cette chronique d’une défiance partagée et d’un mal enraciné, Adnan Debbarh dresse un état des lieux lucide et sans concession : La question de la réforme du secteur ne se limite pas à une simple modernisation, mais nécessite une refondation politique et un rééquilibrage territorial pour véritablement redonner à la santé sa dimension humaine et citoyenne.

Il y a des domaines où l’échec se mesure en chiffres. D’autres où il se lit dans les regards, dans l’attente, dans la fatigue des corps et des esprits. La santé publique marocaine cumule les deux.

On peut bien égrener les indicateurs, annoncer les milliards, promettre des réformes, cela ne suffira jamais à masquer cette vérité nue : le système de santé n’est plus seulement un dysfonctionnement, mais un lieu de rupture civique, visible, quotidien, ordinaire.

Lorsque le Chef du gouvernement présente au Parlement un programme censé redresser la situation, il ne ment pas. Les chiffres sont là : augmentation budgétaire, créations de centres hospitaliers, relance de la formation, amélioration de la couverture.

Le problème n’est pas dans un manque de bonne volonté. Il vient d’un refus obstiné de nommer les choses. Car le mal est ancien, diffus, enraciné. Et tant qu’il ne sera pas regardé en face, aucune réforme ne tiendra.

Dans les discours, on parle planification. Dans les couloirs d’hôpital, on parle abandon. Ce ne sont pas des anecdotes, mais des morceaux de vie égarés dans un système devenu sourd. À Errachidia, une patiente atteinte d’un cancer attend six mois pour un rendez-vous à Casablanca. À Ouezzane, une parturiente passe de dispensaire en dispensaire, sans qu’aucun ne l’accueille à temps. A Tata, un enfant souffrant doit parcourir 300 kilomètres pour une radio. Ces cas, loin d’être marginaux, dessinent une géographie silencieuse, mais persistante.

Le Maroc médical, comme l’école ou la justice, est à plusieurs vitesses, et parfois à plusieurs degrés d’humanité.

On dira que des efforts sont faits. C’est vrai. Mais à quoi bon former des milliers de médecins si l’on ne parvient ni à les retenir, ni à leur donner les moyens d’exercer leur métier avec dignité ?

Le départ massif des praticiens vers le privé ou l’étranger est souvent lu sous l’angle du salaire. Mais ce serait une erreur de ne voir là qu’une affaire d’argent.

Ce qui pousse à partir, ce n’est pas seulement le salaire. C’est le sentiment de ne plus soigner, mais d’exécuter. De ne plus être médecin, mais un rouage dans une machine déréglée.

Soigner devient un acte technique, précipité, corseté par des normes et vidé de sa dimension humaine. On exige sans écouter. On surveille sans soutenir. On promet sans tenir. C’est le même mécanisme que celui que nous avons décrit dans d’autres domaines : l’effort hésite quand il ne trouve plus en face de lui une parole fiable, une structure juste, une promesse qui engage.

Pendant ce temps, la médecine privée capte l’essentiel de l’effort public. Près de 80 % des remboursements AMO y transitent sans engagement social de leur part.  Ce déséquilibre pourrait être atténué, à condition d’assumer un principe simple : qui bénéficie de l’argent public doit contribuer au bien-être général. D’où l’idée, par exemple, d’imposer aux cliniques privées un quota de 15 % de patients précaires (via un système de bons santé financés par l'État), comme le fait le Portugal depuis 2015, avec un contrôle par des comités locaux associant autorités sanitaires provinciales et associations d’usagers.

Les patients qui le peuvent se tournent vers ce système parallèle, devenu plus lisible, plus efficace, mais aussi plus inégalitaire. Par contre, ceux qui n’ont pas les moyens s’en remettent à la ruse, aux combines, aux interventions de dernière minute.                         Le soin se privatise, dans sa gestion comme dans son esprit.                                             À quoi bon généraliser la couverture médicale si l’accès aux soins dépend de votre lieu de résidence, de votre réseau ou de votre capacité à payer un acte non remboursé ?

L’État, lui, se retire. Non pas en actes, car il continue de payer, de décréter, de recruter, mais en symboles. Il devient un gestionnaire lointain, sans visage, sans parole tenue. Pourtant, des alternatives existent : à Tiznit, un hôpital associant médecine moderne et savoirs locaux a divisé la mortalité infantile par deux. Preuve que le public peut rivaliser, quand on lui en donne les moyens.

Dans certains centres de santé, le seul représentant visible de l’autorité publique est… l’agent de sécurité. C’est lui qui filtre, qui ordonne, qui interdit. Symbole ultime d'un système qui a remplacé le soin par le contrôle et la confiance par la méfiance. Là où devrait régner l'urgence médicale, ne persiste que l'urgence bureaucratique.

Et si l’on rendait ces centres redevables localement ? Des comités de citoyens pourraient y évaluer l’accueil, alerter sur les médicaments manquants, exiger des comptes. Car reconstruire la confiance ne repose pas seulement sur l’État. Elle suppose aussi que les citoyens deviennent partie prenante du soin commun, qu’ils soient appelés non comme usagers passifs, mais comme vigies civiques d’un service public réhabilité. La transparence est un premier remède. Obliger chaque centre de santé à publier trimestriellement ses indicateurs (délais, médicaments disponibles) et à recevoir un comité de 5 citoyens tirés au sort, sur le modèle des "Patients' Councils" britanniques.

Il faudrait inverser le regard. La santé ne devrait pas être conçue comme un service parmi d’autres mais comme un test de souveraineté humaine.

Une nation ne se juge pas à la hauteur de ses tours ou à la rapidité de ses trains, mais à ce qu’elle fait pour soigner ses plus fragiles.

Un hôpital n’est pas un entrepôt. C’est un lieu où se joue la dignité collective. Là, dans le regard du médecin, dans le geste de l’infirmier, dans la qualité de l’accueil, se lit ce que vaut une vie dans l’ordre social.

Mais rien de tout cela n’est possible sans une refondation politique. Pas une réforme comptable, ni une simple modernisation. Il s’agit de reconstruire un pacte tripartite : entre l’État et les citoyens, par des engagements clairs, un suivi réel et la réparation des inégalités ; entre les soignants et leurs institutions, par la reconnaissance, la participation, la valorisation du métier ; entre les territoires enfin par un rééquilibrage assumé, un soin du rural, une attention concrète aux périphéries. Pour la justice territoriale : un budget prioritairement orienté vers le rural, une carte sanitaire réactualisée chaque année, des expérimentations locales – comme à Tiznit ou dans certains hôpitaux de campagne – doivent devenir la norme.

Ce n’est pas d’un enchaînement de mesures techniques que naîtra le sursaut, mais d’un nouvel équilibre. Un pacte simple, lisible, où l’on soigne ensemble : les institutions, les soignants, les territoires.

Ce redressement n’est pas une utopie. Il est la seule issue crédible. Car si le Maroc veut être un État social, il ne peut continuer à externaliser la santé comme on externalise un marché. Il doit l’assumer, la porter, l’habiter.

Dans bien des salles d’attente marocaines, on ne vient plus guérir. On vient vérifier si l’on existe encore. Cette question, aujourd’hui, est sans réponse. Elle ne le restera pas éternellement.

Des pays ont renversé cette logique du renoncement en misant sur la prévention, la proximité et l’audace de redistribuer les cartes.

Le Maroc le peut aussi, s’il cesse de croire que la santé se réforme à coups de slogans.  Il en va de ce que nous acceptons, ou non, de devenir : un pays de renoncements, ou une société de soins mutuels.