L’Algérie face à l’impasse, a-t-elle encore une marge de manœuvre ? Par Abdelhamid Jmahri

L’Algérie face à l’impasse, a-t-elle encore une marge de manœuvre ? Par Abdelhamid Jmahri

Abdelmadjid Tebboune et sa diplomatie tentent de gagner du temps en espérant un bouleversement géopolitique susceptible de modifier les équilibres actuels. Mais son isolement croissant, la reconnaissance internationale du plan d’autonomie marocain et l’impatience des acteurs régionaux réduisent considérablement ses marges de manœuvre

1
Partager :

Rattrapée par les mutations géopolitiques et la montée du consensus international autour du plan d’autonomie marocain, l’Algérie voit son champ diplomatique se rétrécir. Abdelhamid Jmahri explique pourquoi son refus de participer aux tables rondes et sa tentative d’instrumentaliser Moscou se heurtent à une réalité nouvelle : l’érosion de ses marges de manœuvre régionales et internationales, au moment où la dynamique onusienne s’oriente vers une solution politique définitive.

Abdelhamid Jmahri

Entre silence diplomatique et calculs stratégiques

Alger suscite de nombreuses interrogations après la fuite d’informations selon lesquelles elle envisagerait de ne pas voter en faveur du projet de résolution américain attendu au Conseil de sécurité. Ce texte, censé clore définitivement un dossier vieux de cinquante ans, confirmerait que l’autonomie constitue l’unique et exclusive solution au différend.

Le Polisario, et non la prétendue « République sahraouie », a aussitôt rejeté le projet tel qu’il lui a été communiqué, reprenant mot pour mot le refus algérien du principe d’autonomie. Cette attitude confirme que la diplomatie d’Alger continue de s’exprimer à travers sa façade séparatiste.

Tandis que la presse officielle se substitue au silence du ministère des Affaires étrangères, il reste possible d’analyser la posture algérienne à la lumière de sa participation au Conseil de sécurité en octobre 2024, du positionnement russe jugé hésitant, et du contexte international marqué par la multiplication des reconnaissances en faveur du plan marocain d’autonomie.

Un silence révélateur

Face à la prochaine décision du Conseil, Alger a choisi le mutisme. C’est le même silence qu’elle avait opposé aux déclarations de Steve Witkoff, envoyé de Donald Trump pour le Moyen-Orient, accompagné de Jared Kushner, artisan des accords d’Abraham. Ce dernier avait évoqué sur CBS la possibilité d’un accord de paix entre le Maroc et l’Algérie dans un délai de deux mois — propos restés sans réaction officielle d’Alger.

Ce double silence interroge : comment l’Algérie conçoit-elle sa stratégie ? Pourquoi persiste-t-elle à croire qu’elle peut encore manœuvrer, refuser les tables rondes exigées par l’ONU et repousser l’échéance d’un règlement politique fondé sur l’autonomie ? Peut-elle encore miser sur le soutien de Moscou pour infléchir le cours des choses ?

Le pari du blocage

Le calcul algérien au sein du Conseil de sécurité semble reposer sur l’idée qu’un blocage demeure possible. Depuis la libération du passage de Guerguerat en novembre 2020, Alger boycotte toute réunion et toute initiative de l’ONU sur la question du Sahara. Ce boycott traduit la volonté de paralyser le processus politique engagé depuis 2018, au moment même où la communauté internationale privilégie une solution politique consensuelle — perçue par Alger comme un alignement sur la position marocaine.

Pour justifier cette posture, l’Algérie et le Polisario affirment que l’autonomie ne serait qu’une invention marocaine après un prétendu refus de l’option référendaire. Or les faits démentent cette version : le Maroc avait accepté le principe du référendum dès 1981, mais c’est l’ONU, après plusieurs missions et rapports de représentant du SG onusien, dont certain acquis aux thèses algériennes, qui en a reconnu l’impossibilité d’application à partir de 2004. Depuis, les Nations unies appellent les parties à coopérer pleinement pour parvenir à une solution politique réaliste et durable.

Le scénario de la tension

Croyant encore pouvoir influencer le Conseil de sécurité, Alger tente d’agiter le spectre de l’instabilité régionale. En misant sur une montée des tensions, elle espère convaincre qu’un retour à la guerre est envisageable et que, dès lors, le processus politique doit être suspendu.

Cette stratégie s’est traduite par une première étape : pousser le Polisario à annoncer son retrait du cessez-le-feu, renouant avec des escarmouches symboliques pour donner l’illusion d’un risque de guerre. L’objectif : inciter le Conseil de sécurité à geler le processus politique et à revenir aux résolutions du début des années 1990, notamment celle de 1991 prévoyant le référendum sous la supervision de la MINURSO (résolution 690).

Une impasse diplomatique

En somme, l’Algérie tente de gagner du temps en espérant un bouleversement géopolitique susceptible de modifier les équilibres actuels. Mais son isolement croissant, la reconnaissance internationale du plan d’autonomie marocain et l’impatience des acteurs régionaux réduisent considérablement ses marges de manœuvre. Le pari du blocage, déjà dépassé, semble désormais condamner Alger à un rôle défensif, tandis que la dynamique onusienne avance, lentement mais sûrement, vers la consolidation d’un règlement politique fondé sur l’autonomie sous souveraineté marocaine.

L’Algérie et l’échec d’une stratégie de blocage

La deuxième étape de la stratégie algérienne s’est traduite par le refus de répondre à l’appel international à participer aux tables rondes sur le Sahara. L’objectif était clair : paralyser tout le processus politique. Mais le contexte mondial a pris une direction contraire à ses attentes. La communauté internationale a au contraire fait pression pour la reprise des négociations, plaçant Alger face à une équation devenue intenable.

L’Algérie a tenté de combiner deux logiques : la rhétorique guerrière et la diplomatie d’obstruction. En misant sur le non-respect du cessez-le-feu tout en boycottant les discussions politiques, elle espérait modifier les paramètres du statu quo. Mais cette posture s’est retournée contre elle : les reconnaissances en faveur du plan d’autonomie se sont multipliées dans son voisinage euro-méditerranéen et jusqu’en Asie, notamment en Chine.

Une lecture biaisée de la position russe

Dans ce nouveau contexte, Alger cherche aujourd’hui à réinterpréter les déclarations russes pour en tirer un avantage diplomatique. Lorsque Sergueï Lavrov a affirmé que la Russie « ne s’opposerait pas à l’autonomie si les parties concernées s’y accordaient », l’Algérie, qui la rejette, a voulu présenter cette position comme un soutien implicite à sa thèse. Ce faisant, elle met Moscou dans une position inconfortable, contrainte de clarifier une neutralité que l’Algérie tente d’exploiter.

Par ailleurs, Alger se prévaut d’un autre propos russe : la défense du « respect du droit international ». Mais comme l’a souligné Rabat, « le droit oui, mais pas pour prolonger le conflit indéfiniment ». En réalité, la Russie elle-même ne s’aligne plus strictement sur le droit international qu’elle invoque, ayant eu recours à la force en Ukraine et agissant désormais en dehors du cadre onusien.

Ce paradoxe fragilise encore davantage la stratégie algérienne, d’autant que les initiatives de médiation et les discussions sur un règlement final sont aujourd’hui portées par Washington, avec un rôle de catalyseur assumé par Donald Trump, à l’origine du projet de résolution en cours.

La réduction du champ diplomatique algérien

Les dynamiques régionales et les rapports du Secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, confirment la contraction du champ de manœuvre algérien, à la fois sur le plan régional, international et euro-méditerranéen.

  1. Le recul du levier espagnol. Historiquement, Alger tirait profit de son alignement avec l’Espagne franquiste puis postfranquiste, notamment sur la question du référendum — idée née à Madrid. Les hésitations de la classe politique espagnole lui offraient une marge de pression sur Rabat. Mais le revirement du gouvernement espagnol en faveur du plan d’autonomie marocain a fermé cette brèche. L’Espagne n’est plus un relais diplomatique pour la thèse séparatiste, et les mouvements pro-Polisario y ont perdu tout ancrage.
  2. La perte du soutien français. La France, héritière du découpage colonial et longtemps perçue comme garante des frontières issues de la colonisation, constituait un autre pilier du dispositif algérien. En s’éloignant d’Alger, Paris a privé cette dernière d’un appui décisif dans sa tentative d’instrumentaliser la question du Sahara pour influer sur la délimitation frontalière avec le Maroc. Le projet algérien d’« ouverture sur l’Atlantique », qui visait à étendre son accès géostratégique, s’en trouve compromis.
  3. La fin du refuge international. Le monde multipolaire, hérité de la guerre froide, a profondément évolué. Le Maroc a su anticiper ces mutations dès les années 2000, en diversifiant ses alliances avec la Chine, la Russie et d’autres partenaires émergents, tout en s’inscrivant dans une diplomatie équilibrée. À l’inverse, l’Algérie est restée confinée à un bloc restreint irano-russo-algérien, affaibli par les crises du Moyen-Orient et incapable d’offrir un levier diplomatique efficace.

Une posture sans horizon

Le temps joue désormais contre Alger. Les mutations géopolitiques, la consolidation du consensus international autour du plan d’autonomie et la perte de ses appuis traditionnels rendent sa position défensive et sans rendement. Après avoir échoué dans la confrontation, elle s’enlise dans une stratégie de résistance stérile, tandis que la communauté internationale avance vers un règlement politique durable sous souveraineté marocaine.