chroniques
L’autonomie : défis réels et craintes exagérées - Par Bilal Talidi
Portrait de Mohammed VI en cours d’installation sur la route entre Dakhla et Guerguerat où s’était joué une partie serrée autour du contrôle du territoire finement remportée par le Maroc. Un tournant que les adversaires du Maroc n’ont su lire.
Depuis la dernière résolution du Conseil de sécurité, le Maroc a choisi d’aborder la question du Sahara dans une logique de réalisme et de consolidation juridique. Bilal Talidi, revient sur l’annonce royale d’une mise à jour du projet d’autonomie qui a marqué un tournant : la région n’est plus seulement perçue comme un territoire disputé sous administration marocaine, mais comme une terre de souveraineté nationale appelée à entrer dans une phase de négociation politique. Ce changement de paradigme suscite néanmoins des appréhensions, souvent exagérées, qu’une lecture sereine permet de relativiser.

Bilal Talidi
Une souveraineté consolidée
Le discours royal a défini une ligne claire : le 31 octobre marque la frontière entre deux époques, avant et après la reconnaissance implicite par l’ONU de la souveraineté marocaine sur le Sahara.
Ce glissement du statut juridique, d’une zone contestée à un territoire souverain, y compris économique, implique la fin des contentieux engagés devant les juridictions européennes sur la validité des accords agricoles et de pêche. En conséquence, le Maroc a annoncé la mise à jour de son offre d’autonomie, désormais considérée comme la base exclusive des futures négociations.
Des appréhensions ont été formulée sur ce « perfectionnement » de crainte que projet ne conduise à l’exigence de concessions prématurées sur la répartition des pouvoirs. Ils plaident pour une approche graduelle, où les détails seraient laissés à la table des discussions. Mais cette vision contredit l’esprit même de la résolution onusienne, qui invite explicitement le Maroc à actualiser son plan avant toute reprise des pourparlers.
Le détail, loin de signifier faiblesse, permet au contraire à l’État de cadrer la discussion, de fixer des marges de manœuvre et d’anticiper les ajustements possibles sans jamais compromettre sa souveraineté.
L’expérience internationale et la singularité marocaine
De nombreux chercheurs se sont penchés sur les modèles d’autonomie dans le monde — environ 123 expériences recensées — afin d’en tirer des enseignements utiles. Les comparaisons abondent, mais leur pertinence reste partielle.
Certes, le cas irlandais évoque la question du désarmement et de la réintégration des combattants, mais la situation marocaine s’en distingue profondément : la région saharienne compte une majorité de populations unifiées, ancrées au sein du corps national, et une minorité dont la composition exacte demeure incertaine et sur laquelle les instances marocaines aussi bien internationales ne possèdent aucune donnée statistique et dont les origines de nombreuses composantes suscitent de sérieuses questions.
De même, les parallèles avec la Catalogne ou le Pays basque — fondés sur des critères ethniques, linguistiques ou culturels — ne résistent pas à l’analyse. En effet, l’identité saharienne et hassanie dépasse largement la zone du différend : elle irrigue tout le sud du Royaume, du Souss à Guelmim et bien au-delà des frontières. Quant au parallèle avec l’Écosse, il échoue à prendre en compte la profondeur historique et sociale de l’intégration saharienne.
Le professeur Mohamed Cherkaoui, dans une étude sociologique majeure, a démontré que les liens familiaux, économiques et tribaux entre le Sahara et les autres régions du Maroc forment une trame d’unité unique en son genre. Cette réalité invalide la comparaison avec un modèle d’autonomie fondé sur une revendication de séparation.
Vers un modèle marocain d’autonomie
Ces différences cumulées plaident pour la construction d’un modèle marocain d’autonomie, à la fois enraciné dans l’histoire nationale et ouvert aux standards internationaux.
Ce modèle devra tenir compte de la spécificité du Sahara : une région au fort capital identitaire, mais aussi profondément intégrée au tissu social du Royaume. Il ne s’agit pas d’importer une formule étrangère, mais d’élaborer un cadre institutionnel marocain, adapté à la réalité locale et conforme à la souveraineté nationale.
Les craintes exprimées — sur la perte de contrôle, la dilution de l’autorité centrale ou la manipulation du concept d’autonomie par des adversaires politiques — relèvent davantage de la prudence que du risque réel. Le Maroc dispose aujourd’hui d’une expérience diplomatique, juridique et institutionnelle suffisante pour transformer cette nouvelle phase en atout stratégique.
L’autonomie ne rime pas avec sécession
Une partie des observateurs s’inquiète que l’autonomie puisse devenir un prélude à la division du territoire national, soit en favorisant une éventuelle sécession du Sahara, soit en suscitant ailleurs au Maroc des velléités régionales similaires. D’autres redoutent l’émergence de tensions autour du partage des richesses, du pouvoir, de l’identité, de la langue ou de la culture.
Ces appréhensions s’appuient souvent sur des comparaisons inexactes. Toutes les expériences d’autonomie ne ressemblent pas à celle de l’Écosse, qui a organisé en 2014 un référendum sur l’indépendance avant que les Écossais ne choisissent massivement de rester au sein du Royaume-Uni. D’autres modèles constitutionnels offrent des garde-fous solides.
Ainsi, l’Espagne a explicitement verrouillé la question dans sa Constitution de 1978, dont l’article 2 stipule que « la nation espagnole est une et indivisible ». Certains pays, plutôt que d’accorder une autonomie isolée à une région, ont mis en place un système de régionalisation équilibré, redistribuant les pouvoirs administratifs, territoriaux et législatifs sur un pied d’égalité.
Enfin, d’autres États ont limité les compétences régionales à des domaines spécifiques — éducation, culture ou gestion locale — pour éviter toute confrontation entre autorités régionales et pouvoir central. Ces approches démontrent qu’un modèle bien encadré d’autonomie ne menace pas l’unité nationale, mais peut la consolider.
Le piège de la négociation et le poids de la conjoncture internationale
Certains avancent un autre scénario : celui d’une négociation sur l’autonomie qui, mal conduite, pourrait rendre ce projet inapplicable — à l’image des échecs du processus référendaire qui ont initié au tournant en 2001. Ce blocage avait conduit, depuis que la mission de Peter Can Walsum avait conclu à l’impossibilité du référendum, plusieurs envoyés spéciaux du Secrétaire général de l’ONU à explorer d’autres pistes, y compris celle du partage du territoire, une option catégoriquement rejetée par le Maroc. C’est dans ce contexte que Rabat avait présenté, en 2007, sa propre initiative d’autonomie, marquant la fin définitive de la logique référendaire.
Aujourd’hui, une telle impasse, à ne pas écarter, paraît toutefois improbable pour plusieurs raisons.
D’abord, la position des Nations unies a profondément évolué : l’organisation privilégie désormais la réduction, voire la clôture, des missions de maintien de la paix dans les zones de conflit.
Ensuite, le Conseil de sécurité s’est éloigné des schémas binaires hérités de la guerre froide, préférant des solutions politiques pragmatiques.
De plus, après un demi-siècle de tentatives infructueuses, il serait illogique d’écarter l’unique option viable restant sur la table.
Autre élément révélateur : la dernière mouture du projet de résolution américain n’avait initialement prévu qu’un mandat de trois mois pour la MINURSO avant que, par souci de consensus, il ne soit prolongé à un an. Ce compromis traduit la volonté du Conseil de sécurité de soutenir la voie marocaine comme cadre réaliste de règlement.
Enfin, la situation géostratégique actuelle renforce la nécessité d’une issue rapide : les grandes puissances, conscientes des enjeux de sécurité et de stabilité dans la région sahélo-saharienne, voient dans la résolution du conflit un préalable à l’intégration économique du continent africain.
Le vrai défi : adapter l’État au changement
Ces craintes, bien que légitimes, ne résistent pas à une analyse approfondie : les réponses existent déjà. Le véritable défi réside ailleurs — dans la capacité de l’État marocain à se transformer pour accueillir cette nouvelle étape.
Cette transformation doit être à la fois constitutionnelle, territoriale, institutionnelle et administrative.
Le Maroc a déjà produit plusieurs textes et réformes anticipant cette évolution : la Constitution de 2011 qui consacre la régionalisation avancée, le modèle de développement des provinces du Sud adopté en 2013, et le Nouveau modèle de développement présenté en 2019.
Mais sur le terrain, la mise en œuvre reste en deçà des ambitions affichées. La régionalisation, dans la pratique, demeure largement centralisée, et les marges de décision des régions restent limitées.
Le véritable enjeu est donc de concevoir un modèle opérationnel de régionalisation avancée, appliqué équitablement à l’ensemble des régions du Royaume.
Dans ce cadre, le régime d’autonomie du Sahara ne serait pas une exception, mais une composante pleinement intégrée de cette architecture nationale rénovée.
Ce serait là le socle d’un modèle démocratique marocain capable de gérer avec souplesse et intelligence la relation entre le centre et les régions, dans le respect de la souveraineté, de l’unité et du développement partagé.