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L’Autre Monde – Par Mohamed Benabdelkader
Il convient de préciser que l’expression autre monde utilisée par le roi Mohamed VI, contient une connotation métaphorique profonde, qui révèle l’existence de deux réalités distinctes et parallèles. Elle indique une séparation marquée entre la réalité légitime et reconnue internationalement du Maroc, fondée sur le droit et l’engagement, et une autre réalité différente, prisonnière des illusions du passé et qui refuse de reconnaître les évolutions actuelles.
Au Maroc, l’expression l’autre monde est devenue, ces derniers mois, un terme clé du contenu numérique qui circule sur les réseaux sociaux. Détournée de son sens traditionnel, cette formule s’est imposée comme un code implicite pour désigner un pays voisin. Par ce déplacement de sens, les internautes expriment avec une certaine ironie, une distance critique et même une autre manière de percevoir face à l’altérité leur propre identité. Cette forme indirecte de désigner l’autre renforce la charge politique et émotionnelle de l’expression, tout en révélant la créativité linguistique propre à la dynamique numérique marocaine. Comment donc l’expression l’autre monde a-t-elle réussi à s’infiltrer aussi rapidement dans les réseaux sociaux, au point de se consolider comme une formule virale, presque magique ? Comment ce glissement sémantique rend-il possible de désigner un pays, son régime, sa politique et son discours officiel, sans le nommer explicitement ? Mohamed Benabdelkader, ancien ministre, y répond.
Par Mohamed Benabdelkader

De quoi parlons-nous exactement lorsque nous nous demandons "dans quel monde vivons-nous ? ", lorsque nous percevons qu’une telle ou telle personne "est un monde à part", ou encore lorsque nous parlons d’une "manière d’être au monde" ou de "voir le monde" ? Que laissons-nous entendre quand nous croyons pouvoir "changer le monde" ou lorsque nous aimons "rêver d’un monde meilleur" ? Assurément, le mot monde dont il est ici question, ne désigne pas dans son sens le plus courant notre planète Terre, avec ses habitants et son environnement plus ou moins naturel. Nous parlons plutôt de métaphores, qui non seulement façonnent notre façon de parler, mais aussi notre manière de voir, de penser et de comprendre les choses, dans la mesure où la vérité peut se trouver dans l’interprétation de la réalité.
En affirmant que « le monde dans lequel nous vivons dépend de la manière dont nous le percevons », Arthur Schopenhauer souligne que notre vision du monde est subjective et influencée par notre manière de penser et de ressentir. Ainsi, l’interprétation que nous donnons aux faits, aux relations et aux situations de la vie détermine la façon dont nous expérimentons la réalité qui nous entoure.
Pour Shakespeare, « Le monde entier est un théâtre » alors que la vie est comme une pièce de théâtre, où les personnes passent par les scènes comme des acteurs, chacun faisant son entrée, chacun faisant sa sortie, jouant différents rôles.
Julio Cortázar soutenait dans son roman Rayuela que « le monde n’existe pas, il faut le créer, comme le Phénix », exprimant une vision profondément créative et existentielle de la réalité et de l’expérience humaine, dans laquelle le monde, tel que nous le percevons, est une construction subjective et qu’il est donc nécessaire de le construire activement à travers l’expérience et la création. La référence au Phénix met en avant l’idée de renaissance et de transformation constante, suggérant que chaque individu doit créer son propre monde à partir des cendres de ses expériences passées.
Dans le roman philosophique Le Monde de Sophie, l’auteur Jostein Gaarder explore l’histoire de la philosophie à travers une fillette nommée Sophie. Son monde est l’univers des grands philosophes et des idées qui ont façonné l’humanité, de Socrate à Sartre, un espace de découverte personnelle et philosophique qui invite le lecteur à interroger la réalité, la connaissance et sa propre existence.
Altérité étrangeté et déconnexion
L’expression l’autre monde peut avoir une connotation plus ou moins péjorative, lorsqu’elle est employée pour décrire quelque chose perçu comme étrange, exotique ou différent de ce qui est habituel. Cet usage peut impliquer un sentiment d’inconnu ou de méfiance envers ce qui est considéré comme étranger ou inhabituel. Cette perception peut refléter une attitude d’exclusion ou de désapprobation envers ce qui ne correspond pas aux standards ou aux normes locales, comme dans le roman Vaste est le monde du romancier péruvien Ciro Alegria, qui explore la vie des paysans andins et leur relation avec le monde extérieur, un monde qui, bien qu’il soit vaste ou immense, restera toujours à la fois étranger et étrange. Même s’il offre de nombreuses possibilités pour les communautés indigènes, ce lieu demeure trop étrange voire hostile, à cause du sentiment de manque d’appartenance et de sécurité qu’il leur inspire, en raison de l’exploitation et de la spoliation de leurs terres par les grands propriétaires. L’auteur souligne comment la communauté est le seul endroit où les paysans se sentent chez eux et protégés, tandis que le reste du monde leur paraît étranger et dangereux.
Lorsqu’on décrit quelqu’un ou quelque chose comme d’un autre monde, cela peut signifier que cette personne ou cette chose est perçue comme hors du commun, inhabituelle ou difficile à comprendre. Cette expression peut suggérer que ses caractéristiques, idées, comportements ou perspectives ne correspondent pas aux normes ou attentes sociales. En ce sens, cet autre monde implique une sensation d’étrangeté ou d’inconnu, comme si l’on évoluait dans une réalité différente de celle des autres.
Si le concept de monde est fréquemment utilisé par les essayistes et les acteurs médiatiques, c’est en raison de son amplitude, de sa flexibilité et de son symbolisme. En condensant plusieurs niveaux d’existence en un seul mot, il leur permet de s’abstraire de diverses manières d’être et d’agir. Quand on dit de quelqu’un « il est d’un autre monde » ou «il vit dans un autre monde», surtout sur un ton moqueur, il s’agit d’une expression figurée qui sert à souligner un décalage avec la réalité ou les normes sociales, mais aussi à marquer une distance ironique entre la personne et la réalité commune. Le mot monde ici sert à exagérer ce fossé en suggérant que la personne vit presque dans un univers parallèle.
Une façon indirecte de nommer l’autre
Au Maroc, l’expression l’autre monde est devenue, ces derniers mois, un terme clé du contenu numérique qui circule sur les réseaux sociaux. Détournée de son sens traditionnel, cette formule s’est imposée comme un code implicite pour désigner un pays voisin, qui est désormais rarement mentionné explicitement. Par ce déplacement de sens, les internautes expriment une certaine ironie, une distance critique et même une autre manière de percevoir leur propre identité face à l’altérité. Cette forme indirecte de désigner l’autre renforce la charge politique et émotionnelle de l’expression, tout en révélant la créativité linguistique propre à la dynamique numérique marocaine.
Mais comment l’expression « l’autre monde » a-t-elle réussi à s’infiltrer aussi rapidement dans les réseaux sociaux, au point de se consolider comme une formule virale, presque magique ? Comment ce glissement sémantique rend-il possible de désigner un pays, son régime, sa politique et son discours officiel, sans le nommer explicitement ? Que révèle cette façon d’utiliser un euphémisme à la fois poétique et moqueur sur notre relation à une certaine altérité? Et pourquoi cette expression, aussi vague que suggestive, semble-t-elle aujourd’hui mieux résumer une réalité géopolitique ou culturelle que le simple nom propre qu’elle remplace ?
Pour répondre à ces questions, il est nécessaire de revenir au contexte national dans lequel cette expression est apparue dans les contenus des réseaux sociaux au Maroc. Un contexte politique fortement marqué par le discours royal adressé à la Nation à l’occasion du 49e anniversaire de la Marche Verte, dans lequel le roi Mohamed VI, soulignant le large soutien à l’initiative d’autonomie, a affirmé que « le Maroc a réussi à ancrer une réalité tangible et une vérité irréversible, fondées sur le droit, la légalité, l’engagement et la responsabilité », avant de constater que « parallèlement à cette situation de légalité et de naturalité, il existe, malheureusement, un autre monde, séparé de la vérité, qui vit encore dans les illusions du passé, s’accrochant à certaines thèses totalement dépassées par le temps »
Ligne de démarcation entre deux mondes parallèles
Immédiatement après que le Roi Mohamed VI ait utilisé, il y a quelques mois, la formule autre monde pour désigner certains acteurs géopolitiques déconnectés de la réalité, l’expression s’est propagée aussi rapidement sur les réseaux sociaux qu’une étincelle dans un champ sec, devenant un symbole récurrent non seulement pour décrire des positions qui semblent hors du temps et de l’espace par rapport au conflit artificiel autour du Sahara marocain, mais aussi pour désigner précisément le pays clé dans la gestion de l’agenda séparatiste contre le Maroc.
Un blogueur publie une vidéo de la ville de Dakhla vue du ciel et la titre « un message à l’autre monde ». Un autre partage des images significatives de la capitale d’un pays voisin sous le titre « venez découvrir l’autre monde ». Un autre encore intitule son post « les fables de Yuha dans l’autre monde ». Une journaliste écrit sur « Ce que dit la télévision de l’autre monde ». Ainsi les créateurs de contenu mobilisent tout leur potentiel satirique et humoristique pour souligner les défauts, paradoxes ou aspects politiques ridicules de l’Etat voisin, créant des titres éloquents tels que « Nouvelles de l’autre monde », « Scènes comiques de l’autre monde », « Seulement dans l’autre monde », « Scandales de l’autre monde ».
Ainsi, on ne peut comprendre l’usage médiatique de la formule l’autre monde sans prendre en compte la forte présence du discours royal dans l’espace public marocain, un discours qui structure en grande partie les représentations de la nation, de son unité et de son intérêt suprême.
Ce n’est qu’à partir de ce discours de recadrage, qui trace une ligne de démarcation claire entre deux mondes parallèles et irréconciliables, que l’on peut comprendre comment cette expression a été saisie, réutilisée et amplifiée par les internautes, que ce soit de manière critique, ironique ou satirique.
Il convient de préciser que l’expression autre monde utilisée par le roi Mohamed VI, contient une connotation métaphorique profonde, qui révèle l’existence de deux réalités distinctes et parallèles. Elle indique une séparation marquée entre la réalité légitime et reconnue internationalement du Maroc, fondée sur le droit et l’engagement, et une autre réalité différente, prisonnière des illusions du passé et qui refuse de reconnaître les évolutions actuelles. En d’autres termes, il ne s’agit pas simplement d’un désaccord d’opinions, mais de l’existence de deux mondes parallèles qui ne sauraient converger vers une même vérité ou position. Quant au sens métaphorique de monde dans le discours royal, il ne désigne pas seulement un lieu matériel, mais un espace intellectuel et politique entièrement différent, qui exprime un état figé ou non évolutif par rapport au monde réel que le Maroc connaît et dans lequel il évolue. La perception de ce monde dans son altérité, souligne une dimension fondamentale du discours Royal, insistant sur le fait que l’autre partie vit dans un temps ou un espace complètement déconnecté de la réalité.
Monde du droit et monde de l’illusion.
À travers cette expression, le Roi indique que le conflit provoqué autour du Sahara marocain est un conflit entre le « monde du droit » et le « monde de l’illusion », ce qui reflète la profondeur des divergences et le manque de compréhension entre les parties, confirmant ainsi la force et la légitimité de la position marocaine face à des positions dépassées dans le temps et non fondées ni sur la réalité historique ni sur la réalité actuelle.
Appartenir à un autre monde peut signifier que quelqu’un vit prisonnier du passé. En ce sens, le discours du roi Mohamed VI utilise cette métaphore pour décrire ceux qui continuent d’exiger un référendum au Sahara marocain, bien que l’ONU ait écarté cette option, la considérant comme pratiquement et définitivement inapplicable. Mohamed VI les décrit comme vivant dans un autre monde, séparé de la vérité, un monde qui vit encore dans des illusions idéologiques et s’accroche à des thèses déconnectées de la réalité et dépassées par le temps. L’expression autre monde dans ce contexte intensifie le sentiment de déconnexion et d’étrangeté.
Ainsi, l’usage de la métaphore autre monde dans le discours Royal s’avère particulièrement pertinent, puisque nombreuses résolutions récentes du Conseil de sécurité de l’ONU ont qualifié la proposition marocaine d’autonomie au Sahara de « réaliste, sérieuse et crédible ». Cette reconnaissance implique implicitement que d’autres approches — notamment la thèse séparatiste promue par l’Algérie — ne sont pas perçues comme équivalentes en termes de réalisme ou de viabilité. La métaphore dans le discours Royal peut alors être interprétée comme une manière subtile de conceptualiser cette différence, sans forcément ni adopter un ton agressif ni recourir au langage formel et codifié des textes diplomatiques. La métaphore sert ici à souligner un fossé de perspective ou de rationalité, tout en clarifiant fermement mais avec mesure les positions respectives, exposant la profonde divergence entre les visions marocaine et algérienne quant à la solution de ce conflit, sans alimenter inutilement les tensions.