Le développement rural, épicentre de la lutte politique au Maroc – Par Bilal Talidi

Le développement rural, épicentre de la lutte politique au Maroc – Par Bilal Talidi

Les deux réunions du ministre de l'Intérieur, Abdelouafi Laftit avec les dirigeants des partis politiques, consacrées à la préparation des élections législatives, et sa circulaire adressée aux walis et gouverneurs pour concrétiser les orientations royales, ont remis les enjeux électoraux, avec leurs espoirs et hantises, au centre des échanges..

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Alors que le roi appelle à corriger les déséquilibres territoriaux et sociaux, la mise en œuvre des programmes de développement rural cristallise les tensions entre le gouvernement, l’opposition et le ministère de l’Intérieur, à l’approche des législatives. Bilal Talidi analyse dans cette chronique les interprétations et leurs causes, générées par cette nouvelle situation.

Par Bilal Talidi

Un vieux débat ravivé par de nouvelles urgences

Dans l’histoire électorale du Maroc, un ouvrage de référence continue de nourrir les analyses : Le fellah marocain, défenseur du trône de Rémy Leveau. Ce politologue français avait observé dès les années 1960 que l’État utilisait le monde rural comme socle électoral en lui attribuant un poids disproportionné grâce aux découpages électoraux et aux lois électorales conçues par le ministère de l’Intérieur. Les élites rurales, pivot de ce système, jouaient alors le rôle d’intermédiaires politiques loyaux envers le pouvoir.

Cette grille de lecture, bien que datée, conserve une valeur explicative. Elle revient aujourd’hui dans le débat sur la manière d’appliquer les orientations royales visant à réduire les écarts de développement entre les différentes régions du pays. Le roi Mohammed VI a en effet exhorté les institutions à mettre en place des projets intégrés capables de transformer durablement les zones rurales et de réduire la pauvreté persistante dans le « Maroc non utile ».

Ce rappel royal n’a pas surpris : depuis longtemps, forces politiques comme société civiles dénoncent la lenteur du développement dans les campagnes, l’absence d’infrastructures de base et le déficit de services publics. Mais avec l’approche des élections législatives, la question prend une dimension nouvelle : celle d’un instrument politique potentiellement décisif pour redessiner le paysage électoral.

Le discours royal comme levier politique

Le discours du roi à l’occasion de la Fête du Trône a mis en lumière les insuffisances du modèle de développement marocain. Il a évoqué les difficultés vécues par certaines régions rurales, marquées par la pauvreté et la précarité, faute d’infrastructures et d’équipements sociaux de base. Insistant sur l’idée qu’« il n’y a pas de place, ni aujourd’hui ni demain, pour un Maroc à deux vitesses », le souverain a appelé à un changement profond dans l’approche du développement.

Le message était clair : il faut rompre avec les méthodes traditionnelles de gestion sociale et adopter une approche intégrée, visant à ce que les fruits de la croissance profitent à tous les citoyens.

Ce constat a été largement salué par l’ensemble des forces politiques, y compris l’opposition, surtout l’opposition. Elle a voulu, non un brin de politique politicienne, y a voir bien plus qu’un appel au développement équilibré : une condamnation implicite de la politique gouvernementale. Elle s’est appuyée sur certains faits qui ont alimenté cette lecture : l’absence remarquée du chef du gouvernement Aziz Akhannouch à une réunion sur l’agenda électoral, la montée en première ligne du ministère de l’Intérieur comme interlocuteur central dans le déploiement des projets, et la critique implicite ou présumée telle du modèle de développement mis en avant par l’exécutif.

Dans la pratique politique marocaine, il est courant que chaque camp tente d’exploiter les messages royaux à son avantage. Mais cette fois-ci, la circulaire du ministère de l’Intérieur adressée aux walis et gouverneurs pour concrétiser les orientations royales a ajouté un enjeu électoral direct au débat.

La circulaire de l’Intérieur, au cœur des polémiques

Cette circulaire, par laquelle l’Intérieur a battu le rappel des walis et gouverneurs, fixe un cap précis : lancer une nouvelle génération de programmes de développement intégrés, principalement dans les zones marginalisées. Ses priorités sont multiples : stimuler l’emploi, améliorer les services sociaux essentiels (santé et éducation), réduire les inégalités territoriales, renforcer la gestion durable des ressources hydriques dans un contexte de changement climatique, et favoriser l’aménagement intégré des territoires.

Elle encourage en outre une méthodologie participative, impliquant élus locaux, acteurs privés, associations et universités, tout en plaçant la planification au niveau provincial et préfectoral, considéré comme l’échelle optimale de coordination.

Mais le détail qui a attiré le plus d’attention est sans doute la mise en garde explicite contre toute instrumentalisation politique de ces programmes. Le ministère a tenu à souligner que ces projets n’ont pas pour objectif d’avantager tel ou tel camp, mais de mettre en œuvre les orientations royales pour sortir les zones rurales de la précarité.

Un message qui, paradoxalement, a accentué la suspicion. Car si la circulaire insiste tant sur la neutralité, c’est que la tentation d’une utilisation électorale est bien présente aux yeux de nombreux observateurs.

Des partis piégés entre ambitions et craintes

Cette dynamique a ravivé un débat latent : à quoi servent les institutions élues si la planification est directement confiée aux échelons administratifs relevant de l’Intérieur ? Pour certains, cela traduit une mise à l’écart du gouvernement et des conseils élus, et donc un affaiblissement du processus démocratique.

Le Parti de la justice et du développement (PJD) a publié un communiqué dans lequel il souligne la nécessité de respecter la Constitution et la régionalisation avancée. Pour lui, les régions doivent rester au centre du processus de développement territorial, en vertu des principes de la gouvernance locale et de la participation citoyenne. Mais le PJD a aussi voulu voir dans le calendrier – fin de mandat et imminence des législatives – ‘’illustration de l’échec du gouvernement à combler les écarts sociaux et territoriaux’’.

La position du parti islamiste reste cependant ambivalente. Doit-on comprendre qu’il rejette le pilotage par le ministère de l’Intérieur au profit du gouvernement ? Qu’il réclame simplement une gouvernance participative et transparente ? Ou qu’il redoute que l’Intérieur devienne le bras électoral de ses adversaires de la majorité ?

Cette ambiguïté illustre un malaise partagé par une grande partie des élites politiques. Elles veulent que le développement atteigne enfin le monde rural et réduise la pauvreté. Mais elles craignent que ces projets soient utilisés comme levier électoral contre elles. Elles refusent que l’Intérieur monopolise la planification, au nom de la démocratie, mais redoutent que le gouvernement en tire un avantage politique s’il en devient l’architecte.

Un paradoxe persistant

Au final, ce débat révèle une contradiction profonde dans le fonctionnement politique marocain. Les élites invoquent la thèse de Rémy Leveau pour rappeler le rôle historique de l’Intérieur dans le façonnage du jeu électoral. Mais elles n’hésitent pas à applaudir quand ce même ministère prend l’initiative de piloter les projets de développement, pour peu que cela puisse affaiblir leurs adversaires.

Ce jeu d’équilibriste traduit l’incapacité des partis à s’approprier pleinement la question du développement rural comme un projet collectif et à long terme. Le risque est que la lutte contre les disparités territoriales, pourtant au cœur des orientations royales, reste otage des calculs électoraux à court terme.

L’avenir dira si les programmes annoncés constitueront un véritable tournant pour les campagnes marocaines ou s’ils resteront un terrain d’affrontement politique, où chaque acteur cherche avant tout à maximiser son score dans les urnes.